SI PIRE
VENT VENT j’ai DONT
Lisez :
J’ai souvent souci ,
Dont souvent soupire.
Je n’avais jamais vu un homme si fort sur les calembours, la devinette et le rébus. Mais c’est dans l’anagramme principalement qu’il triomphe.
Mon père a prétendu que toutes ces insanités réunies ne vaudront jamais un seul vers de Racine ou de la Fontaine. Mais le malheureux bossu était loin d’en être convaincu. Ce bossu, qui vit aujourd’hui de ses rentes (trésmodestes), était autrefois professeur d’écriture. Et il a été fe maître de mon père, qui nous a dit en riant : « C’est k lui que je dois mon écriture toute bossue; les s, les p, les b, les d qu’il me donnait en exemple reproduisaient tous sa déviation vertébrale. » Ce bossu a dîné avec nous, et, ' ma foi, il a fini par ne plus nous amuser beaucoup avec ses dilfonnités littéraires; c’est le mol dont mon père, après le départ du bonhomme, s’est servi pour caractériser les tours de force du seigneur des Accords et autres esprits bossus.
Le soir, pour nous remettre, mon père m’a fait lui relire quelques scènes du Misanthrope.
16 septembre.
Latin, latin, latin, et ifiènic un peu de grec; car, hélas!
j hélas! voici la rentrée qui approche. Le soir, joué aux cartes avec ma mère, et puis nous avons causé (mon père était absent); nos affaires sont, en ce moment, meilleures qu’il y a deux mois. Surtout les inquiétudes du côté de ma sœur et de mon beau-frère se sont amoindries. C’était le souci, je le vois bien, qui avait rendu ma mère malade. Aussi est-elle, en ce moment, tout à fait mieux. J’aurai donc, cette année, l’inquiétude en moins parmi les ennuis du lycée.
17 septembre.
Latin , grec , géométrie ; le soir, très-belle promenade avec ma mère.
18 septembre.
Aujourd’hui, anglais, géographie et histoire. Dans la soirée, Andromaque.
19 septembre.
Mon père, ma mère et moi, en cabriolet, sommes partis ce matin pour Fontaine-aux-Arbres, où nous avons passé la journée à visiter les jolies sources (si poissonneuses) et les roches d’où ces sources se précipitent d’une hauteur de six mètres en faisant marcher trois moulins à tan , les plus tapageurs et les plus pittoresques que j’aie jamais vus (ce qui, de moi à moi, ne veut pas dire grand chose, car je n’ai jamais vu d’autres moulins à tan). Il y a là tout prés, à deux kilomètres, un très-beau château renaissance que nous sommes allés visiter. Ma mère a beaucoup regretté qu’Alberline et son mari ne fussent pas avec nous, tant elle trouvait de plaisir à cette promenade. Nous avons dîné dans l’auberge du village , moins olympienne que celle des Cateliiers, mais plus confortable. Nous sommes revenus dans la soirée par un temps très-orageux. Il éclairait, tonnait, et malheureusement les éclairs effrayaient Rigolette. Nous sommes rentrés à neuf heures et demie du soir, sans accident. Mais il était temps; nous mettions à peine le pied dans la maison , qu’une averse épouvantable venait tout inonder.
Fais du grec, mon bonhomme , Ms du grec et du latin, et de l’anglais, et puis achève dé revoir la géométrie. Le moment approche de se remettre au travail. Le soir tu as lu les trois premiers actes de Cinna.
21 septembre.
Il a plu toute la journée, et je suis resté dans la bibliothèque moitié du temps à travailler, l’autre moitié à lire. J’ai parcouru quelques vieilles pièces de théâtre, et suis tombé sur les Visionnaires , comédie en cinq actes et en vers de M. des Marets. J’ai essayé de la lire ; ça n’est pas possible. C’est rempli de vers comme ceux-ci :
— De quoi s’entretenait votre esprit aiine-vcrs?
— Nous discourions ici sur cent olijcts divers.
Mais ce qui m’a confondu , c’est la préface , où j’ai lu ceci :
« Quelques-uns se sont plaints que celte comédie n’était pas propre pour toutes sortes de gens, et que ceux qui n’ont aucun. savoir n’en pouvoient entendre beaucoup j de mots. Mais depuis quand les ignorants sont-ils devenus si considérables en France, que l’on doive tant s’intéresser pour eux et que l’on soit obligé d’avoir soin de leur plaire? Pensez que l’on doit bien du respect, ou à la bassesse de leur condition, ou à la dureté de leurs esprits, ou au mépris qu’ils ont fait des lettres, pour faire que l’on songe à les divertir ! Nous ne sommes pas dans ces républiques ofi le peuple donnait le gouvernement et les charges, et où les poètes étoiont contraints de composer ‘ ou des tragédies horribles, pour plaire à leur goût bizarre, ou des comédies basses, pour s’accommoder à la portée de leurs esprits. Ceux qui ne composent des ouvrages que
par un lioniièlb divertissement, ne doivent avoir poui but fjue l’estime des honnêtes gens , et c est a leur jugement qu’ils adressent toutes leurs inventions et leurs pensées. Le peuple a l’esprit si grossier et si extravagant, qu il
n’aime que les nouveautés grotesques Je crois même
qu’il y a des poètes qui, pour contenter le vulgaire, font à dessein des pièces extravagantes... Ce sont des esprits fort avisçs qui ne songent qu’à cette vie présente, et qui sont si modérés , qu’ils n’alîectent point la vie future des ouvrages, dont les seuls savants sont les distributeurs... » La siiUc à la prochaine livraison.