‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 448 sur 712 · LA CHAMBRE DE LA SONNERIE · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE DE LA SONNERIE

Voy. la Table de quarante années, aux mots Clocher et Cloches,

Galerie de M, de la Tournelle. — Les Sonneurs, par Decamps, — Dessin d’Édouard Garnier.

Le réduit qui, pour l’ordinaire, communique de plainpied avec le sol de l’église, et qu’on nomme la chambre de la sonnerie, pourrait à bon droit être nommé aussi la chambre de la huverie, eu égard au nombre de bouteilles nécessaire pour exciter le zèle des robustes gars qui appellent à tour de bras les fidèles à la prière.

L’expression proverbiale ; « Boire comme un sonneur », doit remonter au temps où les chrétiens du culte catholique romain imaginèrent de loger les cloches dans des cages de pierre dominant les combles de leurs temples, et de les mettre en branle, de bas en haut, au moyen de câbles descendant à hauteur d’homme. Ceci nous reporterait, pour la France, vers la fin du sixième siècle.

Tû.>ie XLIV. — avril 1876.

Cependant, malgré l’opinion partout admise qu’on ne peut sonner gaillardement sans boire, il serait irrévérencieux de laisser supposer que le moine irlandais saint Colomban, qui, le premier, dit-on, introduisit l’usage des cloches dans les couvents qu’il avait fondés, et qu’on peut par conséquent considérer comme le patron des sonneurs, ait, malgré le vœu d’abstinence, offert l’appât d’un réconfortant quelconque aux religieux chargés d’annoncer â son de cloche les heures des offices.

Donc, faisons par respect exception des frères sonneurs attachés aux maisons conventuelles, et admettons que le vieux proverbe ne fut et n’est applicable qu’aux serviteurs laïques, volontaires ou gagés, des églises paroissiales.

Même quant à ceux-ci, pas n’était besoin d’autre excitant que la foi pour leur faire manœuvrer à outrance les cordes de la sonnerie du clocher, cà l’époque, — non lointaine encore, — où le préjugé populaire attribuait au son des cloches le pouvoir d’écarter la foudre. Il avait aussi, suivant la même croyance, puissance sur les démons, et suffisait pour les contraindre à lâcher leur proie ; témoin l’histoire que raconte sérieusement l’Espagnol Torquemada, dit le Savant, dans son livre des Six Journées.

« Une femme, en Italie, vint à estre portée par le diable à l’assemblée des sorcières, et comme elle retournoit en sa maison, estant le matin proche, la cloche sonna, que l’on a coustume de sonner à ceste heure-là en Italie, pour admonester le peuple de prier Dieu, et oyantle son, le diable qui la portoit la laissa choir et s’enfuit. » (‘)

Le tableau satirique de Decamps , que reproduit notre gravure, semble démontrer que, dans la chambre de la sonnerie , ceux qui fatiguent le plus ne sont pas ceux qui boivent le mieux. Mais peut-être l’artiste n’a-t-il rien voulu prouver dans cette page, sinon la puissante originalité de son merveilleux talent.

LES MÉMOIRES D’UN ÉCOLIER EN VACANCES

Suite. — Voy. p. 85, 90, 98, 110, 118,

22 septembre.

Le beau temps a repris ce matin ; la campagne est splendide ; les bois commencent à prendre çà et là leurs belles teintes d’automne. La vallée de l’Amblette surtout est charmante. Je m’y suis promené dès le point du jour. Les lapins broutaient le serpolet et prenaient leurs ébats à la lisière du bois. Les belettes, mystérieuses et rusées, trottaient, sautaient, se faufilaient le long des fossés; les hiboux ramaient silencieusement dans l’air et regagnaient leurs trous. Les oiseaux diurnes s’éveillant joyeux dans les arbres m’ont rappelé le refrain de Déranger :

Ils sautaient,

S’ébattaient,

Coquetaient,

Et chantaient.

Chantaient,

Chantaient.

Après le déjeuner, je me suis remis au travail. Le soir, mon père , ayant aperçu dans le journal un grand article qu’il croyait devoir offrir de l’intérêt , me demanda de le lui lire. Avant que j’eusse achevé la première phrase, qui était sans fin, mon père tout à coup s'écria :

— Quels baragouineurs! Peut-on faire de pareilles phrases ? et cela au début d’un article ! Ah ! la longue phrase, c’est la caractéristique des gens qui ne savent ni parler ni écrire. Aussi, dès la première phrase d’un discours ou d’un livre, on peut juger de ce qu’il vaudra. Un avocat vulgaire aura le début diffus et embrouillé ; mais vois Démosthêne au début du plus important de ses discours, le discours sur la couronne... « D’abord, 6 Athéniens, je prie tous les dieux et toutes les déesses, et leur demande de vous inspirer à mon égard la bienveillance que j’ai moi-même pour la République et pour chacun de vous... »

— Veux-tu, continua mon père, faire une expérience? Prends tel livre que tu voudras, lis-m’en la première phrase, tu reconnaîtras ceci : phrase courte, simple, claire, précise, voilà le début de tout véritable ouvrier. Vérifie tout de suite.

— Je commencerai, dis-je, par les plus vieux.

— D’accord.

(*) Traduction dr r,;tliriel Chappuys, Tourangeau. 1625,

■ — • Voici ï Histoire de saint Loys , par Jehan sire de Jonville.

— Lis donc sa première phrase.

Et je lus :

« En nom de la très-sainte et très-souveraine Trinité,, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Je Jehan, sire de Jonville, grand sénéchal de Champaigne, foys escrire et rédiger en mémoire la vie et très-saints faits etditz de trèsdigne et très-sainte mémoire monseigneur saint Loys, roy de France , ce que j’en vis et ouy le temps et espace de six ans entiers, moi estant en sa compaignie ou saint veage et pèlerinage d’oultremer, et depuis aprez que fusmes revenus. »

— Admis le style informe du temps , se peut-il phrase moins compliquée et plus claire? Mais nous allons voir la langue se simplifier de siècle en siècle ; et tu as bien fait de procéder chronologiquement à cet examen. Passons à un autre.

— Voici Philippe de Commines.

— Très-bien ! lis.

« Au‘ saillir de mon enfance , et en Tâge de pouvoir monter à cheval , je hantai à Lisle vers le duc Charles de Bourgogne, lors appelé comte de Charolois, lequel me print en son service : et fut l’an mil quatre cens soixante et quatre. »

— Vois-tu déjà comment , du treizième au quinzième siècle, la phrase s’est simplifiée et raccourcie? Continue l’examen.

J’ouvris Montaigne à sa première page :

— « C’est icy un livre de bonne foy , lecteur. Il t’advertit dez l’entrée que je ne m’y suis proposé aulcune fin, que domestique et privée : je n’y ay eu nulle considération de ton service , ny de ma gloire ; mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. »

— Voici maintenant Charron, Traité de la sagesse. Estce un écrivain assez célèbre pour que son style puisse servir d’exemple?

— Certainement. Charron, quant au fond, n’a fait que s’inspirer des conversations de Montaigne, son ami et son maître. Souvent même il ne fait que reprendre et traduire à sa manière certains passages des Essais. Mais Charron a du style. Lis donc son entrée en matière.

■ — « Le plus excellent et divin conseil, le meilleur et le plus utile avertissement de tous , mais le plus mal pratiqué, est de s’étudier et apprendre à connoître ; c’est le fondement de sagesse et acheminement à tout bien. Folie non pareille que d’être attentif et diligent à connoître toutes autres choses plutôt que soi-même : la vraie science et la vraie étude de l’homme, c’est l’homme. »

— Voici , dis-je , à côté de Charron, la Vraie et solide piété de saint François de Sales; est-ce un livre de style?

— Certainement , et de style très-agréable : flores fructusque perennes ( des fleurs et des fruits qui durent toujours), selon la devise de l’auteur. Lis bien vite.

— « Vous me demandez le moyen que vous devez tenir pour acquérir la dévotion.

« Vous ne demandez pas peu ; mais remarquez bien ce que je vous en dirai.

« La vertu de dévotion n’est autre chose qu’une générale inclination et promptitude de l’esprit à faire ce qu’i connoît être agréable à Dieu. »

— Faut-il voir dans les Mémoires de Saint-Simon ?

— Pourquoi pas?

— « Je suis né la nuit du 15 au 16 janvier 1675, de Claude duc de Saint-Simon , pair de France , et de sa seconde femme, Charlotte de l’Aubespine , unique de ce lit. De Diane de Endos, première femme de mon père, il avait eu une seule fille et point de garçon/»

— Bravo ! bravo ! s’écria mon père. Nous arrivons à la | bonne époque de la prose française.

— Mais je m’aperçois que j’ai oublié la Bruyère.

— Tu en as oublié bien d’autres. Mais, puisque tu l’as sous la main, lis-nous un peu le début de la Bruyère.

— « Tout est dit et l’on vient trop tard, depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent. »

■' — Petite phrase toujours, et de plus en plus rapide ! Ça

va très-bien , dit mon père, la langue achève de se simplifier ; mais quel livre as-tu là ?

— L’Histoire de Charles XII, roi de Suède.

— Lis.

— « La Suède et la Finlande composent un royaume large d’environ deux cents de nos lieues et long de trois cents. Il s’étend du midi au nord depuis le cinquantecinquième degré , ou à peu près, jusqu’au soixante et dixième, sous un climat rigoureux qui n’a presque ni printemps ni automne. L’hiver y règne neuf mois de l’année; les chaleurs de l’été y succèdent tout à coup à un froid excessif; et il y gèle dès le mois d’octobre, sans aucune de ces dégradations insensibles qui amènent ailleurs les saisons et en rendent le changement plus doux. «

— Enfin, dit mon père , voici le temps où l’on écrira comme on parle. Ce n’est plus du style, c’est bien mieux, c’est de la conversation; conversation vive et claire, comme l’esprit de la France. Buffon lui-même, qui va nous remettre en pleine éloquence, qui parlera ore rotundo (en périodes arrondies), malgré l’anathème de Linné : Stylum oratorium in descriptionibus , nihil est magis abominabile (Un style oratoire dans les descriptions, rien n’est plus abominable); Buffon lui-même aura le début simple. Lis-nous la première phrase de l’Histoire naturelle.

— « L’histoire naturelle, prise dans toute son étendue, est une histoire immense; elle embrasse tous les objets que nous présente l’univers. Cette multitude prodigieuse de quadrupèdes , d’oiseaux, de poissons, d’insectes, de plantes, de minéraux, etc., offre à la curiosité de l’esprit humain un vaste spectacle, dont l’ensemble est si grand, qu’il paraît, et qu’il est en effet, inépuisable dans les détails. »

— N’avais-je pas raison? s’écria mon père. Passons maintenant à Montesquieu.

— Voici les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence :

M II ne faut pas prendre de la ville de Rome, dans ses commencements , l’idée que nous donnent les villes que nous voyons aujourd’hui, à moins que ce ne soit de celles de la Crimée, faites pour renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne. Les noms anciens des principaux lieux de Rome ont tous un rapport à cet usage. »

— Passe à l’Esprit des lois.

— Faut-il commencer par la préface?

— Par la préface, si tu veux.

— « Si dans le nombre infini de choses qui sont dans ce livre, il y en avait quelqu’une qui, contre mon attente, pût offenser, il n’y en a pas , du moins, qui ait été mise avec mauvaise intention. Je n’ai point naturellement l’esprit désapprobateur. »

— Lis-nous maintenant le début de l’ouvrage.

— « Les lois, dans la significafiou la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses; et, dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois : la divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l’homme ont leurs lois, les bêtes ont leurs lois, l’homme- a ses lois. »

— Ça n’en finirait pas , dit mon père ; venons-en tout de suite aux contemporains.

— Qui faut-il prendre ?

— L’un des moins contestés quant au style, et des plus réellement classiques. Malgré son goût de l’archaïsme, lis-nous le début de Paul-Louis Courier.

— Je pris Paul-Louis et je lus :

« Messieurs,

» Je suis Tourangeau. J’habite Luynes, sur la rive droite de la Loire , lieu autrefois considérable , que la révocation de l’édit de Nantes a réduit à mille habitants, et que l’on va réduire à rien par de nouvelles persécutions, si votre prudence n’y met ordre. »

— C’est assez, dit mon père. Ces exemples suffiront, je pense, à te montrer que chez tous les hommes de vrai style, le fait n’a pas pour but la phrase, mais que la phrase a pour but le fait. Donc ce n’est pas la phrase, c’est le fait, c’est la pensée, qui doit frapper eu tout grand écrivain. Cette mise en valeur du fond par la forme, voilà le secret du vrai style, mais ce n’est peut-être pas celui du styliste. Dans le grand écrivain.

Tout Tart a disparu : c’est le comble de Tart.

Mais je ne voulais rien de plus aujourd’hui que te montrer la valeur de la phrase brève.

— Que faut-il alors penser de la grande phrase de Bossuet au début de l’oraison funèbre de la reine d’Angleterre?

— Que cette phrase toute seule est un chef-d’œuvre... Que jamais coup de pinceau comparable ne fut produit par aucun maître... Bossuet a commencé par une phrase de rhythme imposant, par une phrase qui semble, comme Dieu, ne devoir jamais finir ; mais de quoi s’agit-il, sinon de nous montrer Dieu lui-même au milieu de ces catastrophes royales et de ces bouleversements d’empires qui seront le sujet de son discours? Relis-nous cette phrase unique...

— « Monseigneur,

» Celui qui règne dans les deux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l’indépendance , est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois et de leur donner quand il lui plaît de grandes et de terribles leçons. Soit qu’il élève les trônes, soit qu’il les abaisse, soit qu’il communique sa puissance aux princes, soit qu’il la retire à lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse , il leur apprend leurs devoirs d’une manière souveraine et digne de lui. Car en leur donnant sa puissance , il leur commande d’en user comme il fait luimême pour le bien du monde ; et il leur fait voir en la retirant, que toute leur majesté est empruntée, et que pour être assis sur le trône , ils n’en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. »

— Dieu tout entier est là, dit mon père. Majesté, magnificence ! Et pourtant, à l’analyse, cette phrase n’est plus que simplicité, clarté, précision. La pensée est pleine de grandeur et nous dispose à voir grand ; mais la phrase est courte; tout l’art est dans le groupement de plusieurs petites phrases ou demi-phrases formant par leur réunion une période musicale qu’on ne saurait scinder...

Nous étions à causer ainsi , quand vint une visite qui dérangea tout.

Ah! trouverai-je le moyen de reprendre avec mon père cette conversation?

La fin à la prochaine livraison.

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