‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 449 sur 712 · BUFFON ET LES OISEAUX-MOUCHES · texte numérisé non relu

BUFFON ET LES OISEAUX-MOUCHES

Quand Buffon a prodigué toutes les richesses de son style pour décrire l’oiseau-mouche, il n’a nullement embelli la réalité; en exaltant ce « bijou de la nature », il n’a

été que peintre lictèle. Il est cependant un point sur lequel il n’a pas connu la vérité, c’est celui qui concerne le régime de cette mignonne créature. Le célèbre naturaliste a prétendu que « cet amant léger des fleurs » vit uniquement de leur « nectar » , ne lait qu aspirer leurs sucs ; s il lui arrive d’avaler un insecte , c’est par rnégarde et sans le faire exprès : « Ne semble-t-il pas inévitable qu’en pompant le miel des fleurs, en recueillant leurs poussières, il entraîne en m-ême temps quelques-uns des petits insectes qui s’y trouvent engagés? »

C’est là une erreur : les oiseaux-mouches mangent bel et bien des insectes. Ceux qu’on a essayé de nourrir en captivité avec du miel ou du sirop, ou même avec des fleurs naturelles sans cesse renouvelées, ont langui et sont morts au bout de peu de temps. Le voyageur anglais Beulloch raconte qu’il a surpris maintes fois, dans le jardin botanique de Mexico, des oiseaux-mouches attrapant de petits papillons posés sur les fleurs ; il les a vus aussi , dans son propre jardin, voltiger autour des toiles d araignées et saisir les mouches qui s’y trouvaient prises. Au-

Le Cephalepls Lalandi et son nid. — Dessin de Freeman.

dubon a été journellement témoin du même fait; il nous montre l’oiseau-mouche suspendu dans 1 air sur ses ailes vibrantes, plongeant un rapide coup d’œil dans la corolle des fleurs, et fondant comme un trait sur l’insecte sans défiance occupé à butiner. « C est alors, dit-il, que sa langue extensible, formée de deux tubes soudés, enduite de salive, se darde sur l’insecte et le ramène violemment dans le gosier, où il est aussitôt englouti. » Il est donc établi que ces charmants petits oiseaux , dont le caractère est d’ailleurs remarquablement hardi et belliqueux, vivent de proie, comme nos fauvettes et nos mésanges, comme tous les becs-fins.

D’un autre côté , si Buffon eût été à même de voir des

oiseaux-mouches vivants et d’observer leurs mœurs, il eût

pu louer davantage leur talent d architectes. La description qu’il donne de leur nid ne manque ni de charme.ni de justesse. « Le nid qu ils construisent, dit-il, lépond à la délicatesse de leur corps; il est fait d’un coton fin ou d’une bourre soyeuse recueillie sur des fleurs : ce nid est fortement tissu et de la consistance d’une peau douce et épaisse. La femelle se charge de l’ouvrage et laisse au mâle le soin d’apporter les matériaux ; on la voit empressée à ce travail chéri, chercher, -choisir , employer brin a brin les fibres propres à former le tissu de ce doux berceau de sa progéniture ; elle en polit les bords avec sa gorge, le dedans avec sa queue ; elle le revêt à 1 extérieur

de petits morceaux d’écorce de gommier , qu’elle colle alentour pour le défendre des injures de l’air autant que pour le rendre plus solide ; le tout est attaché à deux feuilles ou à un seul brin d’oranger , de citronnier , ou quelquefois à un fétu qui pend à la couverture de quelque case. Ce nid n’est presque pas plus gros que la moitié d’un abricot et fait de même en demi-coupe ; on y trouve deux œufs tout blancs et pas plus gros que des petits pois. » Un grand nombre de nids d’oiseaux-mouches sont, en effet, conformes à ce modèle : tel est celui du Cephah-

pis Lulandi, du Brésil , que nous représentons, charmant petit oiseau à huppe verte terminée par une longue plume noire et cà gorge d’un bleu magnifique, profond comme du velours, luisant comme le plus beau satin. Mais, parmi ces habiles architectes, il en est qui mettent, sinon plus de soin dans le travail, du moins plus d’invention, plus de fantaisie dans la forme de leur construction . Ainsi, l’oiseaumouche huppé de Saint-Domingue suspend son nid sous une branche fourchue au moyen de filaments déliés et forts comme des crins, provenant d’une plante appelée pite; de

sorte que le petit berceau, attaché avec une extrême solidité et faisant corps avec la branche, se trouve perdu parmi les feuilles ou tout à fait invisible.

Un autre, nommé Lesbia Gouldi, de la Nouvelle-Grenade , dont nous donnons l’image , délicieuse miniature d’oiseau à gorge d’émeraude et à longue queue fourchue, entoure son nid d’une enveloppe de mousse. Cette mousse, très-fine et légèrement entrelacée , forme une sorte de draperie accrochée aux aspérités et aux épines des rameaux et ouverte par devant comme un berceau. Quand on regarde par l’ouverture dans l’intérieur, on aperçoit au fond une petite coupe en coton blanc délicatement feutré.

D’autres, tels que le colibri à longs brins , le mazeppa

et le prêtre, sont encore plus ingénieux; ils fixent leur nid au revers d’une feuille de latanier ou de toute autre feuille allongée et retombante , et ils lui donnent la forme d’un cornet de quinze à vingt centimètres de longueur. C’est une véritable poche cousue à la face interne de la feuille. La moindre brise balance le nid avec la feuille et berce les petits.

Malgré quelques erreurs ou omissions que, faute d avoir voyagé lui-même ou d’avoir pu recueillir des renseignements suffisants, Buffon a dû commettre, il reste néanmoins le naturaliste qui a le mieux fait connaître l’oiseaumouche. Il a dépeint avec un éclat et une vérité in- ■ comparables la beauté , la grâce, la vie tout aérienne de

ce sylphe ailé. Ce qu’il n’avait pas vu, il l’a deviné, il l’a senti. Audubon, inspiré par la vue même de la nature, l’a peut-être égalé, il ne l’a pas surpassé. La création n’est pas seulement organisée savamment , elle est charmante, elle est belle , et pour la bien comprendre , pour la bien exprimer, il faut être plus qu’un observateur et un écrivain, il faut être un grand artiste, comme l’était Buffon.

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