I. — PREMIÈRE DÉCEPTION
Sur la rive droite du canal qui descend de la barrière de la Villette à la Seine, dans la direction des fossés de la Bastille, précisément à la hauteur de la rue des Trois- Bornes, on voyait encore, en 1845, se dresser les hautes cheminées d’une importante usine créée trente ans auparavant. De là, le fer, apporté en barres et en blocs, sortait forgé, taraudé et laminé, prêt à servir à tous les besoins de l’architecture civile ou navale, ainsi qu’à toutes les exigences des arts industriels et de la mécanique.
Le chef de cet ancien et vaste établissement se nommait André Coubertin. Fils d’un simple ouvrier qui fut le fondateur de ladite usine, s’il n’avait pas, comme son père, l’ardente activité qui pousse à tout entreprendre, il était doué , en revanche , de l’esprit de suite , de la prévoyance instinctive et de la rectitude de jugement qui permettent de tout conserver. Partisan des innovations et des perfectionnements, pourvu qu’ils fussent expérimentés ailleurs que chez lui, il était toujours l’avant-dernier à les adopter quand l’usage en avait constaté le mérite. Ce prudent industriel n’occupait pas moins de trois cents ouvriers dans ses nombreux ateliers.
L’un d’eux, Pierre Jousselin, jeune homme sérieux et méditatif, vivait, pour ainsi dire, à part au milieu de ses camarades. 11 n’avait de rapports avec eux que pour ce qui concernait le travail en commun. Aux heures des repas, alors que les compagnons se réunissaient à l’auberge voisine, Pierre Jousselin avait soin de s’isoler au fond de quelque atelier, et là, mangeant discrètement son pain coupé en gros dés, qu’il arrosait d’un verre d’eau puisé à la fontaine de l’arrière-coui', il passait l’heure réglementaire du repos à tracer sur des morceaux de papier ramassés çà et là, envers d’affiches, factures ou prospectus, des lipes d’écriture que la multiplicité des abréviations l'endait indéchiffrables , et des figures bizarres dont lui seul avait le secret. A force d’y regarder, on devinait ici une poulie, plus loin une hélice, ailleurs des roues dentelées : c’était, comme après la dissection, les ossements non micore rattachés d’un squelette. A chacun de ces détails, seulement indiqués, l’auteur avait ajouté un chiffre ou un signe correspondant à sa pensée.
Les autres ouvriers de l’usine, qui n’avaient qu’une seule préoccupation, fournir strictement au patron la somme de travail qui lui était due, faisaient du rêveur l’objet de leurs perpétuelles moqueries, et, par dérision, ils l’appelaient le Géomètre. A ce surnom railleur, qui, loin de le blesser, flattait sa vanité de penseur, Pierre Jousselin souriait doucement, et, l’heure du repas écoulée, il l'eprenait sa place à l’établi, après, toutefois, avoir soigneusement enfoui dans la profondeur de ses poches les esquisses et les brouillons qu’il venait de crayonner. Et le soir, quand la cloche annonçait la sortie des compagnons, on ne voyait jamais le Géomètre s’attarder avec ceux qui entraient au cabaret, ni prendre, comme les autres, le chemin du logis.
Si quelque indiscret se fût avisé de le suivre, le curieux l’aurait vu traverser le pont du canal , et, après quelques pas au delà, s’engager dans une étroite allée au fond de laquelle s’ouvrail une porte ornée à l’extérieur de cette
inscription ; « École de soir. — (Jourtt de desain pour les adultes. »
— Il faut croire, se disaient les compagnons de l’usine Coubertin, que le Géomètre a un vice caché, et que sa paye de la semaine glisse par une pente invisible dans quelque gouffre mystérieux : personne n’a encore pu le décider à risquer aux cartes le prix d’une bouteille, ni à accepter une partie de billard. A quoi donc peut-il dépenser ce qu’il gagne?
Le vieux bouquiniste qui avait, à celte époque, son étalage au coin de la rue des Filles-du-Calvaire et du boulevard, aurait pu donner le mot de cette énigme : le jeune ouvrier se ruinait en achats de livres. Tout ouvrage ancien ou moderne qu’il rencontrait ayant trait à l’art du dessin ou à la mécanique, il fallait qu’il le possédât; quant à ceux dont il entendait seulement parler, si l’étalagiste ne les possédait pas, son client assidu le chargeait de les lui procurer. Pierre Jousselin passait à étudier ses livres les soirées où le cours de dessin n’avait pas lieu ; il ne se séparait d’eux, le dimanche, que durant les heures de sa visite accoutumée au Conservatoire des arts et métiers.
Cependant celui qu’on avait malicie«,isement surnommé le Géomètre, enfoncé de plus en plus dans la méditation, en était venu à s’y oublier au point que son travail manuel à l’usine restait parfois en souffrance; on le surprenait alors, immobile et les yeux en l’air, regardant dans le vide comme s’il voyait s’y mouvoir les rouages imaginaires d’une machine fantastique.
Chaque jour, depuis quelque temps, Pierre Jousselin venait rôder vers la partie des bâtiments occupés par le maître. Naturellement timide, il' n’osait se hasarder à tourner le bouton de la porte, et lorsqu’il voyait cette porte s’ouvrir, il se hâtait de revenir à l’atelier, où il rapportait plus vif encore son désir de parler à M. Coubertin.
Ce n’était pas que celui-ci fût inabordable; mais, afin d’éviter des réclamations auxquelles il ne lui eût pas été toujours possible de répondre favorablement, il avait pris 1 habitude de déconcerter tout d’abord, par un froncement de sourcils et une parole sévère, l’ouvrier qui, au mépris de la subordination hiérarchique imposée’ par le réglement, s’adressait directement à lui.
Un matin, après que la cloche eut sonné l’heure du déjeuner, Pierre Jousselin, qui était revenu ce jour-là du côté des appartements, rencontra M. Coubertin au moment où il sortait de chez lui : le timide s’enhardit assez pour lui demander un moment d’entretien.
— S’il s’agit d’une plainte, demanda le maître, prenant aussitôt son ton de mauvais accueil, parlez à votre chef d’atelier; c’est par lui seulement qu’elle doit me parvenir.
— Je n’ai à me plaindre de personne, répondit l’ouvrier, s’efforçant de parler avec assurance. Si je prends la liberté de m’adresser à vous, c’est parce que vos conseils et votre appui me sont indispensables pour mener à bonne fin un projet duquel dépend mon avenir.
Sans être affectueux avec ses ouvriers, l’usinier s’occupait de leurs besoins, s’intéressait à ce qui pouvait améliorer leur sort, et même il avait aidé à rétablissement de plusieurs d’entre eux. Supposant que le jeune compagnon voulait lui demander un service du même genre , il cessa de sourciller, invita Pierre Jousselin à entrer dans son cabinet, lui désigna un siège, puis s’assit devant son bureau pour recevoir la confidence du solliciteur.
Celui-ci avait cru facile de faire comprendre à un autre, quel qu’il fût, un projet qu’il s’expliquait si clairement à lui-même; mais, tout habitué qu’il était à développer intérieurement sa pensée, il lui fut impossible de rendre lucide, pour l’intelligence de son auditeur, ce qu’il voyait, lui, himineux comme le soleil, Aussi, sentant bien, après
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avoir bégayé quelques mots d’e.vplicaliou, qu’il ne s’en tirerait jamais avec des phrases, il dit, répondant à un mouvement d’impatience de M. Coubertin :
— Voici la chose.
Et, fouillant dans ses poches, il exhiba, d’une part, un rouleau de papier entièrement écrit, et de l’autre, une poignée de morceaux de fer-blanc façonnés en rondelles, en plaques carrées et en roues d’engrenage.
— Que signifie tout cela? demanda le maître à la vue de ces différentes pièces éparses sur la tablette de son bureau.
— Ça, c’est mon invention, répliqua Pierre Jousseiin; et , sans remarquer le sourire de pitié provoqué par ces mots : « mon invention » , il continua : — On s’occupe beaucoup de chemins de fer depuis le terrible accident arrivé, il y a trois ans, sur celui de Versailles. Durant ces trois ans-ià, j'ai cherché le moyen de prévenir de pareilles catastrophes. A force d’y penser le jour et d’en rêver la nuit, j’ai trouvé plus que je ne cherchais. Par mon système, j’épargne la vie des hommes, je facilite la marche des trains sur toutes les courbes, et je réalise une économie notable sur le combustible. Vous allez comprendre cela.
Et il allait se mettre en devoir de placer sur le bureau ses morceaux de fer dans la position voulue pour rendre sa démonstration intelligible, c[uand M. Coubertin l’arrêta :
— N’est-ce vraiment que pour me parler de votre invention ijue vous m’avez demandé une audience?
— Oui, Monsieur, rien c[ue pour cela.
— En ce cas, n’allons pas plus loin, car vous perdriez vos paroles. Il s’agit d’un progrès, dites-vous, c’est-à-dire d’une chose contestable tant que l’expérience ne l’a pas consacrée. Or, cessez de compter sur un appui que je me reprocherais de vous avoir donné; j’ai trop à me louer de la routine pour vouloir jamais encourager quelqu’un à se lancer dans l’inconnu.
— Cependant, Monsieur, répliqua le jeune inventeur, fermement convaincu de l’utilité de son système , il y a à la fois, dans mon projet, gloire et fortune pour celui qui l’a créé, service incalculable rendu à l’humanité, et immense bénéfice pour les compagnies qui se décideront à l’appliquer.
— Je ne disconviens pas de tous les avantages que peut offrir votre projet, répondit froidement le maître; mais puisqu’ils ne font pas doute pour vous, souraettez-le à l’Académie des sciences, proposez -le à l’adoption de ces grandes compagnies qui ont, comme on dit, les reins assez forts pour supporter des pertes énormes; quant à moi, qui n’ai ni les connaissances nécessaires pour apprécier le mérite de votre invention, ni la volonté d’agir en aveugle, je vous le répète, ne comptez pas sur moi pour la favoriser ; je ne m’intéresse qu’à ce que je comprends.
Cette fin de non-recevoir n’avait pas complètement découragé Pierre Jousseiin ; il osa ajouter ;
— Il me reste une prière à vous adresser. Monsieur. Sans prendre autrement part à mon invention, voulezvous me fournir les moyens nécessaires pour faire exécuter chez vous les pièces de mon modèle?
L’usinier répondit, en le regardant fixement :
— Vous doutez-vous seulement de ce que cela pourra coûter?
— D’après mes calculs, repartit l’inventeur, la machine montée et prête à marcher ne dépassera pas six mille firancs.
— Six mille francs! répéta M. Coubertin, où les prendrez-vous, malheureux? Car il faudra bien que vous les trouviez quelque part, attendu que je n’ai pas plus envie de perdre une pareille somme que vous n’avez, vous, le moyen de la paver.
— Ainsi, Monsieur, vous refusez?
— Positivement, mon ami. J’en ai repoussé bien d’autres, de ces pauvres inventeurs illusionnés sur leurs découvertes et affolés de lèurs rêves. Oui, je refuse dans votre intérêt; car vous encourager, ce serait vous rendre un détestable service. Laissez ceux qui n’ont pas besoin de travailler pour vivre employer leurs loisirs à chercher ce que votre manque de fortune vous empêcherait de réaliser alors même que vous l’auriez trouvé. Au temps où nous sommes, on meurt à la peine quand on n’est pas assez* riche pour prouver qu’on a du génie. Lisez, à ce sujet, l’Histoire des inventeurs célèbres.
— Je l’ai lue. Monsieur, répondit fièrement l’ouvrier,
— Alors vous savez quelle a été leur destinée.
— Je le sais, riposta Pierre Jousseiin avec une certaine animation. Comment pourrais-je l’ignorer, puisque leurs noms immortels sont universellement connus? Je sais que toutes les portes se sont fermées devant eux, et que, bafoués, traités d’insensés, on les a emprisonnés. comme tels dans les cabanons de Bicêtre, ou laissés mourir de misère. Qu’importe? le monde entier profite de leurs bienfaits et le pays s’honore de les avoir vus naître.
Le prenant sur un ton moins fier, il ajouta :
— Ma vanité ne va pas jusqu’à me comparer à ces hommes illustres : je n’ai rien inventé; j’ai voulu seulement ajouter à une invention merveilleuse un perfectionnement qui pourra sauver dés milliers d’existences.
M. Coubertin, sur qui la ferme conviction de l’inventeur touchant le mérite de son œuvre n’avait nullement eu prise, termina ainsi l’entretien :
— ’\'-ous êtes venu à moi pour me demander un conseil ; voici le meilleur que je puisse vous donner : Ne vous absorbez pas plus longtemps dans ces calculs et dans ces songeries qui ont juste la valeur des châteaux bâtis sur les brouillards. Si vous persistez à vous abandonner aux illusions d’une idée fixe, vous perdrez certainement les qualités d’habileté et d’exactitude qui faisaient de vous un excellent ouvrier. Quand on se croit doué du génie de l’invention, on n’est pas loin de dédaigner la besogne facile qui donne le pain quotidien. La recherche des procédés inconnus conduit presque toujours à la misère ; le travail vulgaire enrichit.
Pierre Jousseiin se leva, ramassa sur le bureau ses rondelles et ses carrés de fer-blanc; il roula son cahier de papier, et dit, en prenant congé du maître ;
-- Je vous demande pardon de vous avoir dérangé.
— Il n’y a pas de mal, répondit M. Coubertin; j’avais du temps à perdre. (')
La suite à la prochaine livraison.