TRADITION GRECQUE
A trois kilomètres environ au nord-ouest de Képhissia, dans un large et profond ravin qui descend du plateau boisé entre Pentélique et Parnés, se trouve, ombragée de deux magnifiques platanes, une petite chapelle connue sous le nom de Panaghia ton Chelidoniôn oi\ « Viei’ge de l’Hirondelle. « Elle est appuyée contre une des parois du ravin , et derrière elle il y a une petite grotte creusée dans le rocher, et où suinte une eau qui a la réputation de guérir toutes les maladies. Je m’étais, au mois d’aoùt 1857 , réfugié à Képhissia, pour fuir l’insupportable chaleur qu’il fait alors à Athènes; j’en profitai pour me rendre à la panégyrie ou fête religieuse et populaire qui, l’un des dimanches de ce mois, se célèbre dans cet endroit. Nous arrivâmes tard, quand le soleil commençait déjà à baisser. Profitant de l’ombre qui emplissait déjà le ravin , on dansait sur l’étroite plate-forme , auprès de la chapelle ; d’autres groupes mangeaient sur l’herbe, pendant que, par les étroits sentiers qui descendent à travers les arbousiers et les myrtes jusqu’au fond de la gorge , remontaient dans leurs costumes de fête ceux des paysans qui avaient le plus long chemin à faire pour rentrer chez eux. Dans des bouteilles qu’ils tenaient à la main , ou dans de grandes jarres bouchées avec une touffe d’herbe fleurie et pendues au flanc de leurs ânes ou de leurs chevaux, la plupart emportaient l’eau de la source miraculeuse; c’était pour les parents et les amis qui n’avaient pas pu venir boire dans l’un des trois petits bassins quelle remplit à l’entrée de la grotte, avant de s’engager dans un conduit souterrain qui la fait reparaître un peu plus bas, au pied de l’un des deux larges platanes.
L’ami que j’accompagnais, un étranger propriétaire à Képhissia et fixé depuis plusieurs années dans le pays, connaissait plusieurs des campagnards qui assistaient à la fête. Nous causâmes avec eux; nous leur demandâmes d’où venait le nom de la Panaghia ton Chelidonion. Voici ce qu’ils nous racontèrent. Autrefois , — il y a bien un siècle, dit l’un d’entre eux, — une armée ennemie avait brusquement pénétré dans l’Attique; elle s’avançait, dévastant tout sur son passage , brûlant les maisons et les oliviers, pillant et massacrant tout ce qui tombait entre ses mains. Réunis à la hâte et mal armés, les gens des environs s’étaient postés sur le bord du ravin où s’élève maintenant la chapelle ; sur l’autre bord étaient rangés les envahisseurs, bien plus nombreux. On allait en venir aux mains, et les défenseurs de l’Attique ne pouvaient s’empêcher de ressentir une certaine crainte en se comparant à leurs adversaires. Soudain alors, au-dessous d’eux, de la grotte où l’on vient aujourd’hui en pèlerinage, une hirondelle s’élança, et, d’un vol rapide, traversa tous leurs rangs. Dans l’apparition de cet oiseau, dans la direction qu’il prit au sortir de la grotte, on vit un présage de victoire; les courages se relevèrent , et l’ennemi descendant au même moment pour franchir le ravin, on se précipita sur lui sans plus regarder au nombre, on le culbuta, on le mit en fuite, on le poursuivit et on en fit un graud carnage. Ce serait en mémoire du rôle joué dans cette rencontre par l’hirondelle que l’on aurait ensuite élevé la chapelle et découvert les propriétés miraculeuses de la source voisine.
Selon toute apparence , cette dévotion doit remonter à l’antiquité même ; comme le site charmant connu à Képhissia sous le nom de grotte des Nymphes , cette source devait être consacrée soit aux nymphes, dont le culte a laissé tant de traces sur le sol de la Grèce et dans l’imagination des Grecs , soit à Artémis Amarousia , dont le sanctuaire
(*) G. Perrot, Croyances et superstitions des Créés modernes.
é-tait voisin. La circonstance dont la tradition a conservé le souvenir aurait seulement, croyons-nous, remis en honneur un lieu de culte que l’on oubliait peu à peu; on aurait alors réparé une chapelle plus ancienne , adoré en cet endroit la Panaghia sous un nouveau vocable, et fondé cette panégyrie qui est aujourd’hui dans toute sa vogue. Quant à l’époque où auraient eu lieu ce prodige et cette rencontre, nous inclinerions à croire que cette tradition remonte loin, au meyen âge par exemple. Ces malheureuses contrées ont été si souvent envahies pendant toute cette période, qu’en en parcourant les annales on trouverait plus d’une circonstance à laquelle pourraient convenir les traits principaux de la tradition populaire.
Peu importe, d’ailleurs ; ce que nous tenions à prouver, c’est qu’aujourd’hui encore l’imagination grecque accepte, sans aucun effort, comme un signe manifeste de la volonté du ciel, l’apparition d’un oiseau qui se présente dans telles ou telles conditions. Le paysan qui nous racontait ce prodige parlait comme le choeur d’Aristophane , qui , dans la parabase des Nuées , racontait à sa manière la bataille de Marathon : « Race pleine de courage, nous avons souvent défendu cette ville dans les combats, aux temps où le barbare vint ravager tout le pays et le couvrir de feu et de fumée, dans le dessein de nous ravir nos ruches. Aussitôt, chacun de nous saisit la lance, le bouclier, et marche à l’ennemi; nous combattîmes , animés par la colère , homme contre homme , les lèvres serrées de fureur ; la multitude des traits dérobait la vue du ciel. Enfin nous les mîmes en déroute vers le soir, avec l’aide des dieux. Avant le combat, une chouette avait passé au-dessus de notre armée. »
C’est ainsi que se serait exprimé, en racontant l’action, un des combattants de la rencontre et de la victoire dont toute cette foule de Ménidiotes et de Képhissiotes fêtait alors, fête encore chaque année le souvenir. Dans les vers d’Aristophane, au nom de la chouette athénienne, aujourd’hui déchue de son ancienne gloire, il n’aurait eu qu’à substituer celui de l’hirondelle, que la poésie populaire célèbre encore aujourd’hui comme la rapide et charmante avant-courrière des beaux jours.
LES YEUX
Suite. — Voy. p. 14.
Si l’on a pu dire avec raison que la vue est le sens le plus précieux des animaux supérieurs, combien cette supériorité sur les autres sens devient plus vraie et plus indiscutable encore pour l’oiseau. L’aile, cet instrument merveilleux qui supprime les distances , rend nécessaire que la vue soit perçante et étendue. C’est ce que notre grand Buffon démontre dans un passage qu’il est difficile de ne pas citer : « Si la nature , en donnant aux oiseaux la rapidité du vol, les eût rendus myopes, ces deux qualités eussent été contraires; l’oiseau n’aurait jamais osé se servir de sa légèreté, ni prendre un essor rapide; il n’aurait fait que voler lentement, dans la crainte des chocs et des résistances imprévues. La seule vitesse avec laquelle on voit voler un oiseau peut indiquer la portée de sa vue , je ne dis pas la portée absolue, mais relative : un oiseau dont le vol est très-vif, direct et soutenu, voit certainement plus loin qu’un autre de même forme, qui néanmoins se meut plus lentement et plus obliquement; et si jamais la nature a produit des oiseaux à vue courte et à vol très-rapide , ces espèces auront péri par cette contrariété de qualités, dont l’une non-seulement empêche l’exercice de l’autre , mais expose l’individu à des risques sans nombre : d’où l’on doit présumer que les oiseaux dont le vol est le plus court et le plus
lent sont aussi ceux dont la vue est le moins étendue ; comme l’on voit, dans les quadrupèdes, ceux que l’on nomme paresseux (l’unau et l’aï), qui ne se meuvent que lentement, avoir les yeux couverts et la vue basse. »
Les oiseaux de proie surtout ont besoin d’une vue extrêmement perçante pour distinguer les animaux dont ils se nourrissent. Ne pouvant pas, comme les carnassiers terrestres, découvrir leur victime en suivant la piste odorante qu’elle a laissée sur son passage , c’est par la force de leurs yeux qu’ils y suppléent. Ils s’élèvent à de grandes hauteurs d’où ils peuvent découvrir une grande étendue de pays ; puis, plongeant leurs regards dans le fond des vallées qu’ils dominent , ils cherchent avec leurs yeux s’il n’y existe aucune proie à leur convenance. Ici encore nous citerons le grand naturaliste qu’on a appelé le Pline français : « Un épervier voit d’en haut et de vingt fois plus loin une alouette sur une motte de terre , qu’un homme ou un chien ne peuvent l’apercevoir. Un milan, qui s’élève à une hauteur si grande que nous le perdons de vue, voit de là les petits lézards , les mulots, les oiseaux, et choisit ceux sur lesquels il veut fondre ; et cette plus grande étendue dans le sens de la vue est accompagnée d’une netteté , d’une précision tout aussi grande , parce que, l’organe étant en même temps très-souple et très-sensible, l’œil se renfle ou s’aplatit, se couvre ou se découvre, se rétrécit ou s’élargit, et prend aisément, promptement et alternativement toutes les formes nécessaires pour agir et voir parfaitement à toutes les lumières et à toutes les distances. »
Si nous admirons cette étendue et cette puissance du regard chez le grand oiseau de proie , comment qualifier la vue de la chouette et du hibou? Ces oiseaux ne peuvent pas, comme l’aigle ou comme l’épervier, chercher leur proie en dominant une grande étendue de terrain ; il faut qu’ils furètent lentement et sans bruit comme font les chasseurs quadrupèdes ; mais ils n’ont pas, pour les guider, ce flair exquis qui distingue la plupart des bêtes fauves, et qui, s’ils l’avaient, leur serait inutile , car l’oiseau ne laisse pas de vestige odorant sur sa route. Et pourtant, la difficulté est pour le hibou bien plus grande que pour le lion ou le chacal ; ces quadrupèdes chassent , s’il est permis de s’exprimer ainsi, la grosse bête, c’està-dire des animaux que la nuit dissimule malaisément, au lieu qu’un lézard est parfaitement abrité sous une pierre, un moineau est caché derrière une feuille. Telle est pourtant la clairvoyance du hibou , que, dans sa course nocturne et silencieuse, il perçoit les moindres indices ; lentement et sans bruit , ses lourdes ailes le portent vers sa victime endormie, et la livrent à sa serre redoutée. Quelle terreur doit inspirer aux faibles ce voleur de nuit! Et quelle joie pour eux, quand ils voient poindre l’aurore ! C’est ce qu’a magnifiquement exprimé M. Michelet dans son livre si poétique l'Oiseau.
Ce même animal qui semble y voir la nuit mieux que les autres en plein jour , devient presque aveugle devant une clarté trop vive. Aussi , lorsqu’un accident le tire de sa retraite avant la nuit, on le voit rester immobile et comme stupide devant la lumière qui l’éblouit. C’est alors que ses victimes prennent leur revanche, et qu’on voit mille petits oiseaux venir audacieusement attaquer leur terrible ennemi, et devenir les bourreaux de leur bourreau.
Nous trouverons dans l’examen de l’œil des oiseaux des dispositions anâtomiques qui nous expliqueront la merveilleuse puissance de ces organes.
La rétine ou membrane fondamentale de l’œil est, chez les oiseaux, remarquable par des plis larges et multipliés, qui, en augmentant sur divers points l’épaisseur de l’écran sensible, renforcent la sensation dans une plus grande
étendue. Cette rétine est doublée, chez tous les oiseaux sans exception , d’une membrane dont l’usage est encore peu connu, et qu’on appelle le peigne; c’est une sorte de bourse noire qui, prenant naissance avec la rétine, va rejoindre le bord du cristallin, auquel elle s’insère très fortement dans quelques espèces.
^ La pupille des oiseaux est toujours circulaire. Elle jouit d une très-grande mobilité, se dilatant extrêmement dans 1 obscurité , afin d admettre dans l’œil le plus de rayons lumineux possibles, et se rétrécissant au contraire quand la lumière est trop vive, afin d’éviter aux nerfs de l’œil des ébranlements fatigants et inutiles. — Quelques oiseaux, tels que le perroquet et le coucou, contractent même leur pupille en dehors de toute influence extérieure, ce qui a fait penser que ces mouvements sont volontaires.
La forme du cristallin des oiseaux varie extrêmement avec leur genre de vie. Les oiseaux de haut vol , qui ont besoin d y voir de très-loin, ont un cristallin presque aplati, semblable à celui des presbytes. Les oiseaux plus terrestres, tels que les gallinacés (coq, pigeon, perdrix, etc.), ont un cristallin assez convexe. Enfin les oiseaux aquatiques , ceux qui plongent et poursuivent leur proie sous 1. eau, ont un cristallin très-bombé, assez semblable à celui des phoques. — Nous avons expliqué pourquoi cette organisation convient aux animaux plongeurs.
La sclérotique, qui forme chez nous le blanc de l’œil, est bleuâtre chez les oiseaux. Elle contient dans son intérieur de petites plaques osseuses, imbriquées les unes dans les autres comme les tuiles d’un toit, qui donnent à l’œil de la solidité et le défendent contre les violences extérieures.
Elle n est pas, d ailleurs, la seule pièce qui protège, chez l’oiseau, le précieux organe de la vue. Outre les deux paupières que nous connaissons à tous les vertébrés, les oiseaux en ont une troisième , appelée membrane clignotante, qu’il est très-facile d’observer sur la poule domestique et mieux encore chez la dinde. C’est une membrane transparente et élastique, de forme triangulaire qui, lorsqu’elle est inactive, reste dans l’angle interne de l’œil. Deux muscles, qui lui sont particuliérement destinés, la tirent instantanément au-devant de l’œil comme un rideau (voy. fig. 4); dés que ces muscles cessent d’agir, la membrane clignotante se rétra,cte, par la seule force de son élasticité.
La membrane clignotante est la principale paupière de l’oiseau. Elle est transparente, et l’oiseau regarde souvent à travers elle, lorsqu’il trouve la lumière trop vive. C’est elle qui permet à l’aigle de fixer le soleil.
Cette troisième pupière existe d’ailleurs , mais trèsatrophiée, chez plusieurs grands quadrupèdes, par exemple chez le chien de Terre-Neuve et chez le cheval. Elle existe même, à l’état rudimentaire, chez l’homme. Ce sont ses vestiges qui forment dans l’angle interne de notre œil cette petite masse rouge et charnue que les anato- ■mistes appellent caroncule lacrymale.
L’œil des oiseaux est d’autant plus protégé contre les violences extérieures, que les mœurs de l’animal l’exposent plus aux accidents. Ainsi, les paupières sont garnies de cils longs et touffus chez les petits oiseaux qui vivent habituellement dans les buissons et les haies. On comprend que ces bouquets de poils, ou plutôt de plumes, doivent protéger efficacement les yeux de ces animaux contre les branches et les épines auxquelles ils se heurtent à chaque instant.
Chez le serpentaire, oiseau de proie singulier, que les longues plumes dont son oreille est garnie ont aussi fait nommer secrétaire (allusion à la manie qu’ont certains employés de convertir leur oreille en porte-plume), l’œil est très-efficacement protégé (large membrane clignotante, cils longs et abondants), cet oiseau ayant de rudes et
dangereux combats à soutenir contre les serpents venimeux dont il se nourrit. Le voyageur Levaillant a soigneusement observé ces curieuses batailles dans les parties de l’Afrique où se trouve notre oiseau (Cap, Cafrerie). Pour armes offensives, il a son bec et l’une de ses ailes dont il se sert pour battre et étourdir son redoutable ennemi. Pour arme défensive, il a son autre aile qu’il étale devant lui comme un bouclier. Le reptile attaqué s’arrête, se redresse, et cherche à intimider son ennemi par le gonflement de sa gorge et ses sifflements aigus; « enfin il s’élance; l’oiseau bondit, frappe, recule, se jette en arrière , saute en tous sens d’une manière vraiment comique pour le spectateur, et revient au combat en présentant toujours à la dent venimeuse de son adversaire le bout de son aile défensive, et pendant que celui-ci épuise sans succès son venin cà mordre les pennes insensibles, il lui détache, avec l’autre aile, des coups vigoureux. Enfin , le reptile étourdi chancelle , roule dans la poussière , où il est saisi avecadresse et lancé en l’air à plusieurs reprises; l’oiseau lui brise ensuite le crâne à coups de bec, et l’avale tout entier. » (Levaillant.) Peu d’oiseaux exposent autant leurs yeux que le secrétaire ; mais peu ont autant d’organes pour les protéger.
Il est vrai que les yeux des oiseaux sont situés à fleur de tête, au lieu d’être défendus, comme les nôtres, par de puissantes arcades sourcilières. La place des sourcils, lorsqu’elle est marquée chez eux, est occupée par des plumes de couleurs variées. Chez d’autres oiseaux, les yeux sont, au contraire, entourés d’un petit cercle de peau nue.
Tel est l’œil de l’oiseau, organe qui lui éstplus essentiel encore que l’aile; car il existe des oiseaux sans ailes, tels que le pingouin et surtout le casoar, tandis qu’il n’est pas d’oiseau aveugle; il n’y en a même pas chez qui la vision soit imparfaite.
Au lieu de ces oiseaux manchots , et qu’on peut diré exceptionnels, si nous considérons l’oiseau ordinaire , tel que nous le connaissons, nous trouverons que l’œil et l’aile, lui sont également précieux. «Le vol dépend de Tœil tout autant que de l’aile, dit M. Michelet après Buffon. Chez les espèces douées d’une vue délicate et perçante, comme le faucon qui, du plus haut du ciel, voit le roitelet dans le buisson, comme l’hirondelle qui voit un moucheron à mille pieds de distance, le vol est sûr, hardi, charmant à voir par son assurance infaillible. D’autres (on le voit à leur allure) sont des myopes qui vont avec précaution, tâtonnant, ont peur de se heurter.
» L’œil et l’aile, le vol et la vue, à ce haut degré dé puissance qui fait sans cesse embrasser d’un regard, franchir des paysages immenses, de vastes contrées, des royaumes; qui permet, non de rétrécir comme une carte géographique, mais devoir en complet détail cette grande variété d’objets, de posséder et percevoir presque à l’égal de Dieu ! » La fin à une prochaine livraison.