V. — LA LÉGENDE DE SAINTE-SOPHIE. — DESCRIPTION DE L’ÉGLISE ACTUELLE
Au quinzième siècle , toute cette splendeur, toutes ces merveilles devinrent la proie des Barbares. Il ne restait plus que Constantinople de tout l’empire d’Orient. Mahomet II finit par s’en emparer; et quand ses hordes victorieuses se furent répandues comme un torrent dans les rues de la ville, lui, le chef triomphant, arriva devant les portes du temple chrétien. Alors, dans son arrogance musulmane , il lança son cheval à travers la nef remplie
de fidèles effrayés et suppliants, et les foula sous les sabots sanglants de son coursier. Puis, parvenu jusque devant l’autel, il sauta à bas, et proclama la victoire de lïslamisme en criant de sa voix puissante : « Dieu est la lumière du ciel et de la terre ! »
Voilà rhisloire.
Voici la légende. Elle est trop belle et trop poétique pour ne pas être racontée.
Lorsque les bandes des Barbares forcèrent les portes de Sainte-Sophie , un prêtre était à l’autel et y célébrait la messe. Ni les hurlements féroces des Turcs, ni les clameurs d’épouvante de la foule écrasée et massacrée, ni le bruit sacrilège des sabots des chevaux retentissant sur les dalles saintes, ne troublèrent le calme du prêtre. Seulement, pour que l’auguste sacrifice ne fût pas souillé, il l'interrompit, et, prenant les vases sacrés, se dirigea d’un pas grave et solennel vers une porte pratiquée dans une des galeries latérales. Les soldats allaient l’atteindre; les cimeterres étaient levés, lorsqu’il disparut par la porte, qui se trouva tout à coup miraculeusement fermée par un mur de pierre impénétrable.
Quelquefois, continue la légende, on entend de vagues bruissements, semblables à de lointaines psalmodies, sortir des profondeurs de la muraille ; c’est le prêtre qui continue ses prières. Et quand Sainte-Sophie sera rendue au culte chrétien, la muraille s’ouvrira d’elle-même, et le prêtre, sortant de sa retraite mystérieuse, viendra, de son même pas impassible et solennel, achever à l’autel la messe commencée il y a plus de quatre cents ans.
Aujourd’hui Sainte-Sophie est bien changée. Le plan primitif, dont l’ensemble majestueux se déployait autrefois, disparaît au milieu d’un chaos de bâtisses difformes et parasites qui enserrent et étouffent l’édifice, et en détruisent les lignes. Les murailles ébranlées par les tremblements de terre avaient été déjà bien transformées, grâce aux énorihes contre-forts, nécessaires du reste, construits par les ordres d’Âmurat 111. Mais ce que l’on en voyait encore est de nos jours complètement masqué ou défiguré par des échoppes, des boutiques, des bains, des écoles, des tombeaux. Nous avons d’ailleurs dans des pays chrétiens plus d’une cathédrale admirable dont le pied et les flancs sont ainsi cachés par des baraques grossières, et dont les fenêtres aux délicieuses sculptures disparaissent çà et là derrière les masures qui remplissent l’intervalle des contre-forts.
Aux quatre coins s’élèvent quatre minarets d’un caractère médiocre, et entre les minarets apparaît la coupole de.Iustin, plus aplatie que celle de Justinien, et encore alourdie par tout ce qui l’entoure. L’impression première de tous les voyageurs à la vue du dehors de Sainte-Sophie se traduit par le même mot : déception. Heu; ', . e ment, le dedans, malgré tous les changements et touÆS les mutilations qu’on lui a fait subir, a gardé ses grandes lignes et sa beauté d’ensemble.
L’effet, quand on entre, est tout d’abord du genre de celui qu’on éprouve en pénétrant sous les voûtes de Saint- Marc, à Venise. C’est la même école 'et le même style : la différence est du petit au grand, ou plutôt au colossal, à l’immense.
N’y cherchez pourtant plus les riches ornements et les splendeurs du passé. L’islamisme a beaucoup enlevé et beaucoup détruit. Les mosa'iques à fond d’or et leurs saintes images ont disparu sous une couche de badigeon périodiquement et impitoyablement renouvelée, et, comme si ce n’était pas assez, on les arrache morceau à morceau pour les vendre aux étrangers. Des quatre gigantesques chérubins des pendentifs, il ne reste que les ailes; les figures ont disparu sous une large rosace d’or : la reli-
gion mahométane proscrit tout ce qui est reproduction de la figure humaine. Au fond du sanctuaire, l’image colossale de la Sainle-Sagesse a été badigeonnée ; on aperçoit encore confuséinent des lignes que la chaux n’a pu complètement recouvrir, mais c’est tout.
Les statues ont été enlevées. L’autel, fait de ce métal étrange et précieux dont nous avons parlé, a été enlevé aussi et remplacé par une dalle de marbre rouge, orientée dans la direction de la Mecque. Au-dessus pend un objet sacré pour les musulmans : c’est un des quatre tapis sur lesquels s’agenouillait le prophète pour faire sa prière.
D’immenses disques verts, — nos gravures en donnent la forme et les dimensions, — sont suspendus aux murs ce sont les .présents de différents sultans. Ils portent écrits en gigantesques lettres d’or des versets du Coran ou des maximes pieuses.
On voit aussi, adossée à un des piliers qui supportent les pendentifs, la chaire du haut de laquelle le mufti lit le Coran tous les vendredis. 11 y monte, le livre saint d’une main et le sabre de l’autre, toujours en souvenir de la conquête.
On arrive à la chaire par un étroit escalier, roide comme une échelle, et dont les deux balustrades sont découpées à jour comme une fine dentelle.
En face de la chaire, de l’autre côté de l’hémicycle, se trouve une tribune soutenue par des colonnes et garnie de grillages d’or : c’est la place du sultan quand il vient à la mosquée.
Les belles dalles de marbre, semblables à des fleuves figés, disparaissent en été sous des nattes de jonc, en hiver sous des tapis. Ces nattes ou tapis sont posés dans la direction de la Mecque, et forment de grandes lignes obliques d’un singulier effet quand on les rapporte aux lignes architecturales de l’édifice.
Les milliers de lampes et de candélabres précieux qui formaient jadis un « océan de feu » n’y sont plus pour toutes sortes de raisons. A leur place se trouvent des cordons attachés à la voûte, auxquels pendent des houppes de soie et des œufs d’autruche. Us descendent jusqu’à une dizaine de pieds du sol, et soutiennent des cercles de fil de fer garnis d’une couronne de veilleuses en façon de lustre. Dans la plupart des mosquées on trouve cet objet avec les mêmes houppes et les mêmes œufs d’autruche.
Du reste, le mobilier des temples musulmans en général et de Sainte-Sophie en particulier se réduit à peu de chose : des inscriptions, une chaire, des nattes; des pupitres, comme ceux de nos cartons à gravures, dispersés çà et là et portant des manuscrits du Coran ; des plates-formes élevées sur des colonnes de marbre précieux, garnies de garde-fous à jour et disposées à chaque point d’intersection des nefs. Voilà tout ce qu’on trouve, tout ce qui est permis.
Inutile de dire que les chapelles des bas côtés ne sont plus des chapelles; mais ce qui est étrange, c’est l’usage qu’on en fait. Les musulmans qui partent pour im voyage ou qui craignent les voleurs à domicile font transporter dans ces galeries latérales à la grande nef leurs valeurs ou objets précieux et les mettent sous la garde de Dieu ; et, chose curieuse, pour ne pas dire incroyable, il y a là des richesses considérables à peine enfermées dans des malles ou dans des sacs, et personne n’ose y toucher.
11 n’y a pas très-longtemps , Sainte-Sophie , ébranlée , fatiguée, lézardée, menaçait de s’affaisser sur elle-même. Un architecte de talent et d’audace, M. Fossati, par des constructions et substructions nouvelles, par des crampons, des armatures et de puissants anneaux de fer, reconsolida les murailles et raffermit les piliers de la vieille i basilique. En exécutant ces travaux, il eut besoin et envie
de laver les mosaïques primitives de leur couche de chaux ; mais avant de les recouvrir, comme le veut la loi, il les copia avec le plus grand soin. Espérons que cette copie permettra de répandre un jour ou l’autre d’autres copies de ces œuvres, si importantes dans l’histoire de l’art, et qu’une circonstance exceptionnelle a lait sortir de la nuit où elles étaient depuis des siècles et dans laquelle elles ont été replongées. Ces mosaïques sont celles de la grande coupole et des demi-coupoles de la nef. Quant aux autres qui se trouvaient sur les parties inférieures de l’édifice, elles sont dégradées, arrachées et vendues tous les jours pièce à pièce aux touristes, qui entendent ainsi la manière de garder un souvenir de ce qui leur a plu.
Quoiqu’il en soit, badigeonnée, dépouillée, mutilée, la basilique de Sainte-Sophie est encore une des plus merveilleuses choses qu’il y ait au monde. Montez aux galeries supérieures; que votre regard, après s’être envolé jusqu’au sommet de ces dômes majestueux, s’abaisse vers cette nef immense aux colonnes de jaspe et de porphyre, aux piliers gigantesques , alors vous sentirez l’idée du grandiose et l’émotion de l’infini envahir votre âme, « avec la coupole inouïe de hardiesse au-dessus de vous, et audessous de vous l’abîme clair et paisible. »