‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 471 sur 712 · CREUX ET EN TERRE CUITE DE FABRICATION ARABE · texte numérisé non relu

CREUX ET EN TERRE CUITE DE FABRICATION ARABE

La grenade que représente notre dessin a été trouvée, ainsi que plusieurs autres , dans des fouilles faites à Tripoli de Syrie, sur l’emplacement d’une construction trèsancienne ; elle a été donnée au Musée céramique de Sèvres par M. de Saulcy, qui a fait un don semblable au Musée d'artillerie : nous en emprunterons la description à la note intéressante que le savant archéologue a publiée sur cette invention meurtrière (*).

« .... Ces vases en terre cuite affectent la forme d’un fruit conique , assez semblable à une pomme de pin dont le pédoncule serait remplacé par une saillie percée d’un

P) Tome XXXV des Mémoires de la Société des antiquaires de fronce.

orifice très-étroit qui communique avec le vide intérieur du récipient.

» La panse du vase est le plus souvent ornée â la base de doubles cordons de points saillants , semblables à des pépins de pomme et formant des festons superposés d’assez bon goût. Chaque pointe des dentelures extérieures de ces festons est garnie d’un groupe de trois ou quatre de ces points saillants disposés en croix, et, entre deux dentelures consécutives, le même groupe -de points se trouve intercalé isolément.

» L’ornementation de ces vases, toujours constituée par les mêmes ornements , varie d’un vase à l’autre , de telle sorte qu’il est impossible d’en trouver deux absolument semblables , ce qui prouve que cette ornementation était appliquée — par estampage , — suivant le caprice du fabricant, et non à l’aide du moulage.

« Enfin, sur l’un de ces vases, au-dessous de l’ornementation, c’est-à-dire vers la pointe du cône, se trouve appliqué quatre fois sur la panse un timbre rond contenant un mot arabe dont la signification ne présente aucune incertitude. On lit au premier coup d’œil : Bi Hama, « A

Musée céramique de Sèvres. ■ — Grenade â feu grégeois, en grès noir, du treizième siècle ; 2/3 de la grandeur.

Hama », c’est-à-dire fabriqué à Haraa ('). Nous sommes donc parfaitement fixés sur l’origine purement arabe de ces vases singuliers.

» Terminons cette description en donnant les dimensions d’un de ces vases. Le bouton perforé a 30 millimètres de hauteur et 30 de diamètre. Le corps du vase a 82 millimètres de diamètre à la base ; la hauteur de la panse est de 95 millimètres, et la hauteur totale de 125 millimétrés. Du reste, ces dimensions varient, comme l’ornementation, d’un vase à l’autre. Quant à la coloration, elle passe du gris pur au rouge-gris. »

Nous ajouterons à cette description de M. de Saulcy, que la pâte de ces vases est extrêmement fine , serrée et cuite en grès; la difl'érence de coloration est purement accidentelle et dépend de la façon dont ils ont été cuits. L’épaisseur des parois est en moyenne de douze à quinze millimètres.

(*) Hama ou Hémat est une très-ancienne et très-considéraWe ville de Syrie, située dans une vallée étroite, sur la route d’Alep à Tripoli.

Des vases semblables à ceux trouvés à Tripoli figuraient dans les collections particulières et dans plusieurs musées, notamment dans celui de Sèvres, avant que M. de Saulcy eût été appelé à les étudier, et surtout à en chercher la destination ; on les a crus longtemps d’origine phénicienne, et dans un mémoire publié en 1871 par la Société anglaise d’exploration de la Palestine , on les avait indiqués comme « destinés au transport et à l’emmagasinement du vif-argent, usage auquel leur dureté, leur épaisseur et l’étroitesse de leur col, qui devaient assurer la facile conservation du métal, les rendaient tout à fait propres. » Les auteurs du mémoire basaient leur opinion sur ce que l’analyse de quelques parcelles d’une substance grise détachée des parois d’un de ces vases , avait montré que ces parcelles étaient de petites écailles de cire décomposée , parmi lesquelles apparaissaient des globules minimes de vif-argent à l’état naturel.

Un examen plus approfondi , et la découverte de vases portant un timbre de fabrication, ainsi que leur présence exclusive dans les villes de Palestine , théâtres habituels des guerres des croisades, ont poussé M. de Saulcy à chercher une autre solution du problème.

« Si nous nous rappelons, dit-il, l’extrême fréquence de l’emploi du feu grégeois pendant les grandes luttes des croisades , nous serons conduits à voir dans ces vases le prototype des grenades à main destinées spécialement à la défense des places. Très-probablement, ces vases contenaient la matière éminemment inflammable et peut-être détonante d’une espèce de feu grégeois. Une fois cette matière introduite dans le récipient, son orifice était obstrué et garni d’une mèche ou sorte d’étoupille destinée à porter le feu à l’intérieur du projectile. Lorsque l’étoupille était allumée, le projectile était lancé et éclatait. On conçoit facilement que l’épaisseur et la compacité des fragments projetés par l’explosion devaient occasionner des blessures à peu près aussi graves que celles que produisent les éclats de grenade et d’obus. »

Nous ne suivrons pas le savant orientaliste dans l’examen des textes sur lesquels il s’appuie pour justifier son opinion, et nous nous bornerons à citer la traduction d’un passap d’Ibn-el-Atir, le meilleur des historiens arabes, traduit par M. Reinaud dans sa Bibliothèque des Croisades (tome IV, page 264) et relatif au siège de Saint-Jean d’Acre, lors de la troisième croisade.

Il s’agit d’un Damasquin qui s’était introduit dans la place assiégée et s’était engagé à détruire les ouvrages d’approche construits par les assiégeants. — « L’homme de Damas, pour tromper les chrétiens , lança d’abord sur une des tours des pots de naphte et d’autres matières non allumées, qui ne produisirent aucun effet. Aussitôt les chrétiens pleins de confiance montèrent d’un air de triomphe au haut de la tour et accablèrent les musulmans de railleries. Cependant l’homme de Damas attendait que la matière contenue dans les pots fût bien répandue; le moment arrivé, il lança un nouveau pot tout enflammé; à l’instant le feu se communiqua partout, et la tour fut consumée. L’incendie fut si prompt, que les chrétiens n’eurent pas le temps de descendre : hommes, armes, tout fut brûlé. »

Ce récit, qui montre que la pratique du pétrolage ne date point de 1 871 , justifie la forme des vases dont nous nous occupons, vases qui se renversaient forcément d’eux-mêmes, et devaient par conséquent se vider et répandre assez vite le liquide incendiaire dont ils étaient remplis.

Quant à la présence du mercure trouvé dans un des vases dont nous avons parlé plus haut, qui sait, dit M. de Saulcy, si elle n’est pas due à l’emploi d’un vrai fulminate de mercure que l’analyse et le temps peut-être auraient décomposé en mettant à nu le métal qui en était la base?

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