‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 476 sur 712 · TOURNEFORT · texte numérisé non relu

TOURNEFORT

A LA RECHERCHE DE l’aRCHE DE NOÉ.

Tournefort n’était pas seulement le plus grand botaniste de son siècle, c’était aussi un curieux archéologue, un voyageur diligent, et parfois un aimable écrivain. Lorsque, en l’année 1701, il songea, après avoir traversé la Géorgie, à aller herboriser sur le mont Ararat, il ne se contenta point d’enrichir son herbier de plantes inconnues, il s’efforça aussi de vérifier les antiques légendes qiii circulaient depuis des siècles en Arménie sur l'arche de Noé. Pour en venir à ses fins, il se mit en rapport avec le patriache de cette vaste contrée, alors si peu connue. On le nommait Nahabied. « C’était, nous dit le voyageur, un bon vieillard assez rougeaud, n’ayant par humilité qu’une mauvaise soutane de toile bleue. » Malgré la simplicité de son costume, qui contrastait si fort avec la magnificence extérieure des prélats de la cour de Louis XIV , le digne Nahabied n’était dépourvu ni d’instruction , ni de finesse ; il ne voulait pas plus se priver des profits qu’on pouvait se procurer alors par des pèlerinages fondés sur une antique croyance, qu’il ne prétendait jeter un chrétien d’Occident au milieu de chemins périlleux, dont il connaissait mieux que tout autre le danger.

«Vous aurez de la peine, lui dit-il, d’aller jusques aux neiges, et, pour ce qui est de l’arche. Dieu n’a jamais fait la grâce de la faire voir à personne qu’à un saint religieux de notre ordre, qui, après cinquante ans de jeûnes et de prières, y fut miraculeusement transporté ; mais le froid le pénétra si fort, qu’il en mourut à son retour. »

En continuant ses investigations archéologiques, Tournefort apprit néanmoins qu’un certain évêque de Nisibe, nomméJacques, avait été moins malheureux. Ce fervent pèlerin avait pris la résolution d’atteindre le sommet de l’Ararat, et il s’était mis en marche; mais, après d’incroyables efforts, toujours il s’endormait à moitié de cette rude ascension, et toujours à son réveil il se trouvait rempli de son pieux désir, mais n’ayant gravi qu’un espace très-limité ; le sommeille quittait, à son grand chagrin, en un certain endroit qui était invariablement le même. La chose se renouvela si souvent, que le bon évêque de Nisibe comprit l’inutilité de ses tentatives. Dieu ne voulut pas cependant qu’il s’éloignât de la sainte montagne avec l’âme trop contristée; un ange lui apporta le bout d’une planche de l’arche.

Tournefort ne s’attendait pas à recevoir un pareil pré-

(’) Les Antiquités, croniques et singularités de Paris, par Gilles Corrozet.

sent : aussi fit-il sourire Naliabied, quand il lui eut déclaré, par la bouche de l’interprète, qu’il demanderait bien plutôt à Dieu la grâce d’être reçu dans son paradis que celle de voir la maison de Noé.

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