‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 477 sur 712 · LA CAMPAGNE ET LES PAYSANS DANS L’INDE · texte numérisé non relu

LA CAMPAGNE ET LES PAYSANS DANS L’INDE

On se représente volontiers l’Inde comme une immense et magnifique forêt vierge , balançant ses verts panaches sous un ciel toujours pur , épanouissant perpétuellement ses fleurs et ses fruits sous un soleil de feu. 11 n’en est

pas tout à fait ainsi. Certes, l’Inde possède, sur plus d’un point de son vaste territoire , de superbes massifs de verdure, où les cocotiers, les figuiers sacrés, se mêlent aux dattiers, aux bananiers, aux bambous gigantesques ; mais on y trouve aussi d’arides déserts de sable , des terrains stériles et pie-^reux où pousse à peine un maigre gazon , des bois chétifs qui rappellent nos plus médiocres taillis , et surtout d’interminables plaines qu’on ne saurait traverser sans penser aux plates et monotones campagnes de la Beauce.

Ces plaines, qui occupent la plus grande partie de l’Inde, sont cultivées , et, grâce à des pluies fréquentes en été, à

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Fabrication de l’huile dans l’Inde. — Dessin de A. de Bar, d’après une photographie communiquée par le docteur YilleUe,

des irrigations artificielles en hiver, fournissent généralement deux récoltes par an. Celles qui se trouvent inondées par le débordement régulier d’une rivière ou d’un fleuve , sont invariablement des rizières. Dans les autres croissent, selon la richesse du sol, tantôt le maïs ou le millet, tantôt l’orge ou le froment. Ici s’étalent des carrés de sésame, de moutarde et de lin; là s’allongent des bandes de cannes à sucre, de tabacs, de ricins et de bétels grimpant, comme le houblon, le long d’échalas rangés en lignes. Les champs ne sont pas séparés par des clôtures; leur uniformité n’est rompue que par la diversité des récoltes.

On a beau regarder autour de soi, on n’aperçoit pas de villages. C’est qu’ils sont le plus souvent cachés sous des touffes d’arbres , le long de quelque ravin encaissant un cours d’eau. Quand on y entre, on est frappé de leur apparence de misère et d’abandon. Tous les hommes sont aux champs; on n’aperçoit que des brahmanes, qui, eux, ne travaillent pas, accroupis devant leurs portes et fumant, et çà et là quelques enfants presque nus, jouant entre eux silencieusement, sans rire, sans se battre ; timides et sauvages, ils se sauvent en criant à l’approche d’un étranger. Les chiens eux-mêmes prennent la fuite, rentrent dans la demeuré de leur maître et vous laissent

passer sans aboyer. Les maisons sont de simples huttes de deux ou trois mètres de côté, bâties en terre délayée et mêlée de paille, couvertes de chaume. Derrière, sont attachées à un pieu une ou deux chèvres et une vache maigre, s’occupant à brouter une herbe courte, sans cesse tondue par elles, et qui vivent en plein air. Si le village est entouré de quelques terres vagues , rebelles à la culture , landes ou marais, on y laisse vaguer et paître les animaux, et leur propriétaire, gardant pour lui le fromage et le petit lait, peut vendre un peu plus de beurre. Pénétrez dans l’intérieur d’une de ces huttes de terre, vous n’y voyez aucun meuble : une natte que l’on relève chaque matin sert de couche pour la nuit; quelques vases de terre, un moulin à bras, un mortier, une plaque de fer sur laquelle, dans les grandes occasions , on cuit le pain , composent tout le ménage ; les provisions de la famille , le riz , les pois secs, les graines destinées à faire de l’huile, sont entassées par terre dans un coin.

La vie du cultivateur hindou, fermier ou journalier, est laborieuse et pauvre. Il part de grand matin pour les champs, avec ses deux petits bœufs et une charrue légère qu’il porte sur son épaule et qui suffit pour creuser un sillon peu profond dans une terre généralement meuble ; ou bien, selon le genre de travail, il n’emporte que sa pioche

ou sa houe. Au temps des semailles, il emploie souvent une machine munie de cinq ou six tuyaux en bambou, par lesquels s’écoule régulièrement la semence ; une planche sur laquelle il se tient en conduisant ses bêles fait l’office de herse. En hiver, temps de sécheresse, l’arrosage de ses cultures est une de ses occupations ; dans les régions privées d’étangs et de cours d’eau, il y a un puks au milieu de chaque champ, et l’eau est amenée à la surface au

Idoles hindoues près des vil

moyen d’un manège mû par une paire de bœufs, dans des seaux de cuir qu’il faut vider l’un après l’autre ; assez souvent ces seaux se vident d’eux-mêmes par un mécanisme ingénieux.

Après deux heures de travail, le cultivateur déjeune ; puis il reprend sa besogne jusqu’à midi, n’avant d’autre vêtement qu’une pièce d’étoffe de coton enroulée autour de sa taille , pai une chaleur qui dépassé souvent quarante

;. — Dessin de A. de Bar.

degrés. Alors sa femme vient lui apporter son dîner , qui consiste en un plat de riz cuit à l’eau, assaisonné quelquefois d’un peu de beurre rance et toujours de piment ; il le mange assis au pied d’un arbre, près d’une source, et fait un somme d’environ deux heures. Il se remet ensuite au travail sans interruption jusqu’au coucher du soleil , moment où il quitte les champs, ramène ses bœufs au village, leur donne le fourrage, se baigne, soupe et achève la soirée en fumant à côté de sa femme et de ses enfants. Un fermier laborieux et économe (les Hindous le sont presque tous) peut ainsi payer son fermage et amasser quelque épàrgne ; le journalier est moins heureux : il gagne quelques centimes par jour, tout au plus de huit à dix francs par mois, c’est à dire juste de quoi acheter ce qu’il lui faut de riz commun pour lui et sa famille et ne pas mourir de faim.

La fabrication de différentes huiles, de sésame, de coco, de lin, communément employées dans l’Inde et exportées

comme objet de commerce, ainsi que celle du sucre, font aussi partie des occupations ordinaires du paysan hindou. Des moulins et des pressoirs grossièrement construits en bois , qu’on rencontre dans la campagne et auxquels plusieurs fermiers portent successivement leurs grains . servent à l’extraction de ces huiles. La fabrication du sucre se fait généralement par des procédés domestiques et des plus élémentaires ; ainsi , pour séparer de la mélasse le sucre aggloméré en pelotes consistantes, on place ces pelotes entre deux planches, on charge la planche supérieure d’une grande pierre plate, puis, pour augmenter encore' le poids de celle-ci, un homme monte dessus et s’y tient accroupi en fumant son houka.

Les paysans hindous ont leurs jours de repos et de loisir. Ils ne manquent pas de se rendre aux nombreuses fêtes religieuses qui se célèbrent dans les villes les plus voisines et qui, ayant toujours le caractère d’un spectacle, sont pour eux, en môme temps qu’un devoir, une partie

de plaisir. Même sans quitter leur village, leur piété trouve à s’exercer. A défaut des grands dieux, reconnus de tous, dont les images résident dans les pagodes, ils ont à leur portée des divinités secondaires toutes locales, espèces de génies familiers comparables aux dieux lares , auxquelles ils rendent leurs hommages. Ces idoles sont placées tantôt dans les champs ou dans un bols sous un arbre touffu , tantôt sur le bord d’une route ; les unes consistent en de simples pierres dressées, peintes en vermillon, surmontées d’une guirlande qui pend aux branches de l’arbre, ou d’un petit drapeau qui se détache sur son feuillage pour avertir le passant de la sainteté du lieu; les autres sont des figures de bois d’une taille gigantesque , grossièrement taillées et enluminées de couleurs criardes, ressemblant tout à fait à des jouets d’enfant de dimensions colossales, qui ont été données, et exposées à la piété publique par de riches personnages de la localité. La laideur grotesque de ces idoles n’empêche pas les adorateurs de s’approcher d’elles avec respect , de se prosterner à leurs pieds et de leur offrir des fleurs et des fruits. Il ne paraît pas, d’ailleurs, que la dévotion des paysans hindous ait aucune action efficace sur la moralité de leur caractère. Ils sont généralement doux, pacifiques, mais rusés, sans probité, et incapables de véracité. Ils manquent à la fois de désintéressement et de courage, comme tous les êtres faibles et opprimés par la misère. La sincérité, la droiture et la fermeté des Anglais , sont la cause principale du prestige qu’ils exercent sur les indigènes.

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