‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 482 sur 712 · GOUBAUX · texte numérisé non relu

GOUBAUX

Fin. — Voy. p. 150.

Un jour que Goubaux dînait avec quelques amis , l’entretien tomba sur le théâtre. Un des convives, classique in-

traitable, prétendit qu’une pièce qui embrasserait une année ne pourrait offrir d’intérêt. — Pas d’intérêt, parce quelle embrasserait une année ! mais elle en embrasserait trente qu’elle n’en serait que plus intéressante. — Ah ! Ah ! trente ans, s’écrie l’interlocuteur en riant : ,

Enfant au premier acte, et barbon au dernier,

comme dit Boileau. — Précisément , c’est là que résiderait l’intérêt , dans le changement apporté par la marche du temps à toutes les choses humaines. — Belle théorie ! mais en pratique. — En pratique? Je gage que je fais une pièce qui comprendra trente années et qui vous fera frémir et pleurer. — Toi? une pièce ! Mais tu n’en as jamais fait ! — Raison de plus pour commencer.

C’est ainsi que Goubaux devint auteur dramatique. Il ne se proposa pas d’abord, sans doute, de faire sa fortune par le théâtre, mais dès qu’il eut goûté au rameau d’or , il se dit probablement, après “Virgile , qu’après celui-ci cueilli, un autre ne pouvait manquer.

A quoi tient le succès des œuvres auxquelles il a puissamment contribué? Quelle était la nature de son talent?

« Ce qui distingue Goubaux, dit M. E. Legouvé, ce qui a caractérisé sa physionomie dans l’esprit du public, c’est qu’il fondait presque toujours ses ouvrages de théâtre sur une idée ou sur un caractère. Les autres dramatisent des faits : lui , il dramatisait ou une grande passion ou une pensée morale; il peignait le joueur dans la célèbre pièce de ce nom, Y ambitieux dans Richard d’Arlington, et le public, malgré l’éclat du nom de ses deux collaborateurs, lui fit largement sa part dans ces deux pièces, tant on y sentait un autre esprit que celui d’un simple dramatiste, même éminent, l’esprit d’un penseur. »

Et plus loin, le biographe ajoute : « Je n’ai besoin que de citer ici (les titres rappellent le succès) les Chauffetirs, la Dot de Suzette , les Prussiens en Lorraine , les 31ystères de Paris; mais il est une pièce sur laquelle il m’est aussi difficile de parler que de me taire; c’est Louise de Lignerolles. N’en rien dire, c’est mettre dans l’ombre un des heureux jours dramatiques de mon ami. En parler, c’est me mettre moi-même un peu en lumière . Qu’il me soit seulement permis de dire qu’un des grands bonheurs de ma carrière littéraire a été de trouver au début, et pour me montrer le chemin, un guide aussi sûr et aussi expérimenté ; que cette collaboration a été pour moi non-seulement une aide considérable, mais le fondement d’une amitié de vingt-cinq ans, toujours charmante et utile. »

Goubaux conserva son institution , et il a eu l’honneur d’y attirer, même parmi ses collaborateurs de chaque jour , des hommes qui ont compté depuis dans les lettres. C’est lui qui a, le premier en France,” compris l’avenir réservé à l’enseignement professionnel; il a sacrifié à cette idée des bénéfices plus certains ; il a fondé le collège Chaptal.

Dans ces phases diverses de sa vie, Goubaux conserva toujours cette raison spirituelle, cette dignité douce, qui lui attirèrent et lui conservèrent de si précieuses amitiés. 11 avait une tendance naturelle à aimer, et, mieux encore, à pratiquer l’égalité ; le souvenir suivant en sera pour, nous la preuve :

Le portier de sa pension avait un fils dont rintelligencc précoce frappa Goubaux. Il voulut élever 1 enfant, il lui donna place parmi les autres élèves au dortoir, au réfectoire, à la salle d’étude ; mais, à l’heure des récréations, il voulut que l’enfant allât s’asseoir dans la loge de son père, et tirât le cordon comme son père. Plus tard , cet enfant est devenu l’associé et puis le successeur de son maître.

Goubaux, proviseur du collège Chantal après en avoir

été le fondateur, estimé des hommes les plus éminents à tous les degrés de la hiérarchie sociale , presque riche, exempt d’ennuis et de dettes; Goubaux n’avait plus qu’à jouir des fruits de cette existence si noble ; « Quand Goubaux, dit M. Legouvé, n’eut plus rien à faire qu’à être heureux, il mourut (1860). »

Cette existence pourrait servir à démontrer que l’énergie de l’âme et la dignité du caractère suffisent à toutes les tâches et à toutes les fortunes. « Ote-toi de là, que je m’y mette » , dit un vilain proverbe. Goubaux ne l’entendait pas ainsi : il ne voulait prendre la place de personne , ce qui ne l’empêchait pas de se mettre à la sienne.

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