J. -N. LAUGIER, GRAVEUR
Laugier, graveur en taille-douce, d’après le portrait peint par son neveu. — Dessin de Gilbert.
Jean-Nicolas Laugier, graveur en taille-douce, était né à Toulon (Var), le 22 juillet 1785. Il est mort en février 1875, à Argenteuil.
Son père, maître-chef à l’atelier de serrurerie de l’Arsenal de la marine, avait été son premier maître de dessin. Il fut ensuite confié à M. Favel, professeur de dessin des élèves de la marine, sous la direction duquel il ne tar-da pas à faire des progrès très-rapides ; aussi, quand l’heure arriva de choisir une carrière , se hâta-t-il de déclarer à sa famille qu’il se sentait plus apte à dessiner une académie qu’à forger les arabesques des balcons de vaisseaux.
A son tour, il put avoir quelques élèves qui lui permirent d’apporter sa part d’argent au foyer paternel.
Il y avait alors dans les ateliers de la marine un homme auquel il n’a manqué qu’un théâtre plus élevé pour devenir un sculpteur célébré , Louis Hubac (‘) ; celui-ci, em-
(') Voy., sur L. Hubac, t. XXXVl, 1868, p. 161.
Tomf. XLIV. - .Ili.v 1876.
ployé à l’atelier de sculpture de l’Arsenal, étudiait avec passion le génie de Puget dans ce qui restait encore à Toulon des œuvres de ce grand homme. Hubac et Laugier, ardents tous deux et passionnés pour les arts, se lièrent d’une amitié étroite. Vivant côte à côte, en parfaite communion d’idées, ayant mêmes pensées et mêmes espérances, ils formèrent le projet d’aller ensemble à Paris. Pour Hubac, le projet ne présentait pas de sérieuses difficultés : il venait d’hériter d’un modeste patrimoine qui lui permettait de vivre quelques années sans être forcé de demander des ressources à son travail; pour Laugier, les difficultés étaient plus grandes; sa famille était pauvre. Il ouvrit un atelier de dessin, et, après s’être imposé mille privations , il put un jour accourir vers son ami et lui dire que rien ne s’opposait plus à leur départ.
On était en janvier 1805. Il fut décidé qu’on se met-
trait en route aux prèmiers rayons de soleil du printemps, et que l’on ferait le voyage à pied.
Les deux amis s’arrêtèrent à Lyon , où Laugier était attendu par un de ses frères, caissier dans la maison de commerce de M. Guillaud, grand amateur des beaux-arts. Celui-ci leur procura des lettres de recommandation pour le sculpteur Pajou et le peintre Girodet. Bientôt après ils étaient à Paris, après un voyage dont le seul incident remarquable fut la rencontre, à peu de distance de Lyon, de Bonaparte, qui se rendait à Milan pour recevoir la couronne de fer des rois d’Italie.
Pendant près de deux années , Laugier, fort bien accueilli par Girodet, fit, sous sa direction , de très-rapides progrès en peinture. Son esprit s’ouvrait aux grandes conceptions ; il avait vingt ans à peine; son maître l’encourageait; mais Hubac voulait retourner à Toulon. Il croyait avoir un sujet de plainte contre Pajou, son maître, et, loin de la mer et du ciel bleu de la Provence, il était pris du mal du pays. La somme modeste qui devait défrayer le séjour cà Paris des deux jeunes gens tirait à sa fin. Une lettre que Laugier reçut de sa famille le décida au retour ; elle l’avertissait qu’il devait revenir pour tirer à la conscription.
• Il revint avec son ami à Toulon vers la fin de Tannée 1806, désespérant de revoir jamais Paris. Dès son arrivée , il rouvrit son atelier ; mais le découragement le prit , et peut-être allait-il abandonner ses crayons et ses pinceaux, et donner, en prenant un fusil et en se faisant soldat , un démenti au hasard qui l’avait exempté de la conscription , quand il reçut un secours inespéré. Une lettre-, qui lui était adressée par des amis d’enfance de sa mère, l’engageait à revenir à Paris auprès d’eux, lui offrant une hospitalité bienveillante qui lui permettrait de ménager ses ressources et de continuer ses études. -
Il rentra à l’atelier de Girodet , et bientôt il obtint au concours de l’école une médaille. Malgré ses succès d’atelier, il ne pouvait se dissimuler que, pour vivre du produit de ses pinceaux, il lui eût fallu bien du temps encore, et il avait résolu de ne pas rester l’obligé de ses amis. Il déclara que sous peu sa main fournirait à ses besoins, et qu’il allait faire de la gravure. Mais comme il n’eût pu payer les leçons d’un graveur, il résolut d’apprendre sans maître. Ce fut en se faisant transmettre, le soir, les leçons données à d’autres qu’il s’initia à l’art dans lequel il devait plus tard rencontrer le succès.
Soutenu par ses premières études de peinture, et se fortifiant sans cesse par l’observation attentive des œuvres des grands graveurs du dix-septième siècle, et surtout' d’Edelink, le modèle et le désespoir de tous ceux qui ont tenu un burin , il fit des progrès assez rapides pour arriver en peu de temps cà graver quelques planches pour diverses publications, 'le Musée Filliol, le Musée Robillard; à sa grande joie, il pouvait vivre du produit de son travail. Mais que d’efforts il avait à faire encore ! quelle dépense de volonté et d’intelligence avant de devenir maître dans l’art oû il débutait!
Si Laugier était entré dans un atelier de graveur, il aurait appris en vingt mois ce qui lui a coûté vingt cannées d études ; il aurait été soutenu et comme porté par une école, avantage qui lui a toujours manqué. Il est vrai que le jour oû les amateurs se disputèrent le Zéphir , les Pestiférés de Jaffa, la Belle Jardinière, il n’aurait pas senti l’immense joie qui doit s’emparer de l’artiste arrivé à sa réputation, qui peut se dire : Ce que je sais, ce que je suis, je ne le dois qu’à moi, -à mon labeur, à l’étude des grands modèles! Je ne reconnais pour maîfres que ceux qui m’ont précédé d’un siècle!
N ayant pas eu de maître , il ne fut pas non plus à ses
débuts enchaîné par la tradition d’une école. Libre dans le choix de ses modèles, il dut chercher parmi les maîtres qui TavcUient précédé celui dont la manière répondait le mieux à ses aspirations. De bonne heure, il fut séduit par les beautés qui caractérisent le talent d’Edelink, et il étudia ce grand artiste avec la passion d’un disciple convaincu .
Aujourd’hui, l’école française de gravure semble avoir une tendance à frapper les yeux moins par la science que par les facilités d’exécution et par ce qu’on pourrait appeler les désinvoltures du burin ; Laugier échappe entièrement à cette critique. Chez lui, l’habileté de l’exécution est une qualité qui ne brille qu’au second rang; la science, le caractère, occupent le premier. Jamais dans ses œuvres il n’a sacrifié l’étude à la dextérité, la science à la facilité, le beau au joli. Dessin correct et délicat, aspect lumineux, harmonie de l’ensemble , il a réuni toutes les qualités de Tart le plus élevé dans ses ouvrages. Nous mentionnerons seulement les principaux.
Peu de graveurs en taille-douce ont produit plus que Laugier ; son œuvre dépasse quarante planches. Si quelques-unes ont valu à leur auteur des honneurs officiels, on peut dire que les artistes, les hommes de goût, en ont proclamé un plus grand nombre comme des productions hors ligne. La croix de chevalier de la Légion d’honneur, accordée à l’artiste en janvier 1835, ne fut que la tardive récompense de celui qui avait gravé le Napoléon de David , Sainte Anne, la Vierge et l’enfant Dieu de Léonard de Vinci , le Zéphir de Prudhon , Léonidas aux Thermopyles de David, et les Pestiférés de Jaffa de Gros.
Exposée au Salon de 1816, la gravure de Héro et Léandre, d’après Delorme , valut à l’auteur une médaille de deuxième classe. Quelques années après, en 1819, il grava la Mort de Léandre, d’après le même peintre.
Le beau portrait de Chateaubriand, qu’il grava d’après Girodet, vers la même époque, est le premier oû il ait déployé les qualités de l’observateur qui s’attache à montrer la pensée dominante de l’homme dont il retrace les traits autant que la forme matérielle; ces qualités se retrouvent dans le portrait de de Staël, d’après Gérard, gravé en 1818, dans celui de la duchesse d’Orléans, qui est de 1824, d’après le même peintre, et dans le Napoléon dans son cabinet de travail, d’après David, achevé seulement en 1845, et qui est son chef-d’œuvre.
La Société des amis des arts, dont la fondation remonte aux premières années du règne de Louis XVI, mais dont l’action avait été suspendue par la révolution, fut reconstituée en 1817. Pour son inauguration, Laugier fut chargé de graver le tableau de Daphnis et Chloé, d’après Hersent. On ne lui accorda que quatre-vingt-dix jours pour exécuter la planche, qui se ressent de cette précipitation. Mais il fit pour la même société, en 1819, la gravure de la Sapho de Gros, en 1820, le Zéphir, d’après Prudhon, et en 1831, Sainte Anne, la Vierge et l’enfant Dieu, d’après Léonard de Vinci.
Ces gravures, dont les épreuves, surtout celles des deux dernières, sont remarquables à tous les points de vue' et ont été tirées à un nombre d’exemplaires assez restreint, sont aujourd’hui fort recherchées des amateurs. Le Zéphir est, à notre avis, une des œuvres les plus distinguées de l’auteur, et un des plus beaux spécimens de la gravure française au dix-neuvième siècle.
En 1824, Laugier avait gravé, d’après Girodet, Pygmalion. Un grand succès accueillit cette œuvre à son apparition. En 1826 parut Léonidas aux Thermopyles, d’après David. Mais c’est à l’Exposition de 1831 que Laugier fit paraître celle de ses œuvres qui, sans contredit, jouit de la plus grande popularité, les Pestiférés de Jaffa. Elle lui valut une médaille de première classe.
Peu de temps après , Laugier commenta une grande planche représentant Washington, d’après Goignet. Pour donner plus de valeur artistique et de réalité à son œuvre, il fit le voyage des États-Unis, et fut admis à copier, à l’Athénée de Boston, le portrait du fondateur de la république, peint d’après nature par Stewart. Les épreuves de cette planche sont restées presque toutes aux États-Unis, et par conséquent elle est moins connue en France que toutes les autres œuvres de l’auteur.
Après son retour en France, Laugier grava le Ravissement de saint Paul, d’après Poussin , estampe de grande dimension, d’un style sobre et d’une grande pureté de goût et d’exécution.
Au Salon de 1849, il exposa la Belle Jardinière, d’après Raphaël. La planche fut achetée par le ministère de l’intérieur. Cette œuvre est d’une finesse et d’une légèreté de burin remarquables. Nous mentionnerons encore Sainte Cécile, d’après Stella, achevée en 1850 ; et la Vierge au lapin, du Titien , gravure fort belle encore, quoique lorsqu’elle fut publiée, vers 1859, Laugier fût âgé de soixantequatorze ans.