I. — DANS UNE VILLE ASSIÉGÉE
Ceci n’est point une histoire de guerre, mais le simple récit du drame qui se passa dans une famille durant la guerre.
La place assiégée dont il est question ici est une petite ville savamment fortifiée. Sa résistance irritait d’autant plus l’ennemi, que, faisant obstacle à la jonction de ses deux corps d’armée, elle pouvait, par son obstination à ne pas vouloir se rendre, compromettre le succès de la campagne. Cette petite ville, bien protégée par ses solides remparts, était encore mieux défendue par l’infatigable vigilance et | l’ardent patriotisme de ses habitants.
A l’époque du siège où s’ouvre ce récit, on touchait aux jours les plus bas de l’année. C’était le soir, par une obscurité profonde et le, temps le plus sévère de la rigoureuse saison. Au dehors, la douloureuse impression du vent glacial crispait les visages bleuis, fendillait les mains tuméfiées, et, pour ainsi dire, brûlait les yeux.
Dans la ^alle basse d’une maisonnette située à proche distance d une des portes de la ville, un groupe de volontaires, soldats sans uniforme et diversement armés, se tenaient debout devant l’âtre d’une haute cheminée où flambait en pétillant une brassée de bois sec. Ces braves enfants de la petite ville, les uns, fils de bourgeois, étudiants ou artistes; les autres, compagnons d’atelier, attendaient là, au passage, le moment de se joindre à un <Iétachement de la troupe régulière envoyé en reconnaissance vers l’ennemi.
P) Ou (lu nation.
L’habitante du logis, femme de haute taille, au regard vif et pénétrant, à la physionomie singulièrement énergique, robuste encore, malgré son âge, — soixante-dix ans, environ, — ■ s’était hâtée de jeter du bois dans le foyer, ■ et d’introduire chez elle les volontaires, dès qu’elle avait entendu ceux-ci, tout grelottants, piétiner et battre la semelle devant sa porte. Pour complément d’hospitalité, elle ordonna à un jeune gars, son petit-fils, d’aller au cellier tirer une cruchée de cidre tandis qu’elle-même faisait griller les rôties.
Le gars en question, petit être d’une quinzaine d’années, maigrelet et d’aspect malingre, qui, pour l’ordinaire, se tenait obstinément accroupi au coin de la cheminée, quoiqu’on fît pour l’en déloger, éprouva une telle émotion de joie lorsqu’il vit entrer les volontaires, qu’on peut dire quelle le transfigura. Il s’empressa de leur céder sa place devant la flambée, et, la cruche en main, il partit pour le cellier avant môme que sa grand’mère eût achevé de lui dire ;
— Propre à rien, va tirer du cidre.
Ainsi qu’on doit le supposer, « Propre à rien » n’était qu’un nom de fantaisie dont l’avait gratifié son aïeule, laquelle, parfois, lui en donnait de moins affectueux et de moins flatteurs. Il avait été nommé Pierre au baptême, et communément on l’appellait Pierrot.
Bientôt après son’ retour du cellier, on eut le secret du bon accueil qu’il avait fait aux volontaires.
Le cidre ayant été versé dans un vaste chaudron, chacun fut invité à venir tour à tour y tremper sa rôtie et à y puiser un plein gobelet. Pierrot, qu’on n’avait pas appelé à prendre sa part delà réfection, alla néanmoins couper pour lui-même à la miche une tranche de pain qu’il présenta au feu ; puis il vint hardiment la plonger dans le chaudron.
— Par exemple! Que je t’y reprenne! s’écria la vieille femme, appuyant ses parolesd’un geste menaçant. Est-ce que c’est pour ton bec que je t’ai envoyé tirer du cidre?
— Pour le mien comme pour celui des autres, répliqua effrontément Pierrot.
Et, malgré les efforts de sa grand’mère pour le repousser, il ajouta en maintenant sa tranche de pain dans la chaudronnée de cidre :
— Ceci est le souper des braves qui ne déjeuneront peut-être ni demain, ni jamais, et j’en suis, de ceux-là!
— Allons donc ! Un fainéant de ta sorte ! Est-ce que c’est croyable? riposta la grand’mère en haussant les épaules et souriant de pitié.
D’un coup de dents, Pierrot engloutit la moitié de sa tartine, vida d’un trait son plein gobelet de cidre afin de faciliter le passage à la copieuse bouchée, après quoi il I poursuivit, s’adressant aux volontaires :
— La Marielle, ma grand’mére, qui vient de m’appeler fainéant, dit aussi, à qui veut l’entendre, que je suis un lâche, parce que je n’ai pas l’air de m’apercevoir qu’il y a ■ tous les jours, chez nous, des braves gens qui vont se faire tuer ou blesser pour défendre la ville ; du moins, ceux-là, en partant, ont de quoi répondre à l’ennemi; mais moi, il m’aurait fallu aller au feai les mains vides. Pas moyen ici de me'procurer des armes : j’en ai demandé à la mairie ainsi qu’à la caserne; on ne me jugeait pas capable d’en faire un bon usage. «Tu en auras, m’a-t-on répondu, quand on ne trouvera plus à les mieux placer. » Comme cette réponse- là ne pouvait pas me satisfaire, je me suis arrangé pour trouver chez les autres ce qu’on me refusait chez nous. Je n’attendais plus qu’une occasion pour prouver qu’il n’y a pas que les grands et les forts qui aient du cœur. L’occasion est trouvée : vous allez i en reconnaissance, je pars avec vous; si j’en reviens, la I grand’mère, qui n’a jamais eu pour moi une bonne pa-
rôle, pourra bien dire encore que je suis un lâche, mais du moins personne ne la croira !
La Marielle, ébahie de surprise, écoutait son petit-fils, qui n’en avait jamais tant dit sans reprendre haleine. Pierrot, se voyant encouragé par les sourires que provoquait son abondance de paroles , réclama avec insistance l’honneur de partager les périls de l’aventureuse sortie.
— Que faut-il, reprit l’enfant, pour que vous consentiez à m’emmener avec vous? Que j’aie ainsi que vous autres un fusil et des balles?
— En effet, c’est indispensable pour attaquer et pour se défendre , répliqua l’un des volontaires.
— Des balles? répéta Pierrot, en voici, je crois, ma suffisance.
Ce disant, il vida les deux poches de sa veste, et l’on vit rouler sur la table une cinquantaine de projectiles.
— Quant au fusil, reprit-il, depuis hier je n’en suis plus en peine.
Tout en parlant, le petit gars alla tirer de dessous la huche au pain un fusil qui reposait là , caché depuis la veille. Ensuite, répondant aux regards qui l’interrogeaient, il continua avec l’expression du contentement de soi-même :
— Pris sur l’ennemi, celui-là, c’est le cas de le dire, car il m’attendait, couché en travers du corps de son propriétaire, qui était tombé dans le bois des Églises, où l’on s’extermine depuis huit jours. C’est là que je vais chaque nuit ramasser des balles au risque d’en recevoir une. Voilà même pourquoi je dors si tard et si fort le matin, que la grand’mère est obligée de me jeter à bas du lit pour me réveiller.
— Satané vaurien ! s’écria la Marielle.
Cette fois, en apostrophant ainsi Pierrot, sa voix n’avait pas l’accent de la menace, et son regard était presque caressant.
^ Le régiment attendu vint à passer. L’heure avancée et l’inclémence du temps ne lui laissaient pas le loisir de s’arrêter. Les volontaires prirent rapidement congé de leur hôtesse, et ils emboîtèrent le pas. Au moment de les suivre, Pierrot, le fusil sur l’épaule, se retourna vers sa grand’mère et lui dit :
Hein, si, dans le temps d’autrefois, celui qu’on appelait votre Benjamin était parti comme je pars aujourd’hui au devant de nos ennemis, vous auriez jeté de beaux cris. Pour avoir appris seulement qu’il s’en était allé à Paris, on dit que vous êtes quasiment tombée morte, et vous ne me dites pas même « Bonne chance ! » à moi que vous ne reverrez peut-être jamais.
La Marielle ne répondit rien, mais comme si elle obéissait à un entraînement irrésistible, elle se pencha vers le brave petit gars,.lui prit la tête à deux mains et l’embrassa fièvreusement.
Sous le baiser de sa grand’mère. Pierrot sentit rouler une larme.
Etonné, mais attribuant à la pensée du danger qu’il allait ' affronter ce témoignage d’affection , le premier qu’il eût reçu de son aïeule, il se crut obligé de la rassurer.
— Soyez tranquille, je reviendrai ! lui cria-t-il gaiement.
Puis, toujours courant, il rejoignit ses camarades au
moment où le portier-consigne faisait manœuvrer le pontlevis pour leur livrer passage hors de la ville.
La suite à h prochaine livraison.