‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 502 sur 712 · LE JOURNAL DE L’ABBÉ CHRISTOFLE PETIT · texte numérisé non relu

LE JOURNAL DE L’ABBÉ CHRISTOFLE PETIT

L’abbé Christofle Petit avait été ordonné dans le diocèse de Rouen : il vint dans celui de Paris’vers 1602, et fut plus tard vicaire de la paroisse de Saint-Paul (*). Aux occupations que lui donnait l’église , il ajouta celles d’instituteur : son école et son logement étaient situés dans la rue Saint-Antoine, assez près de l’église de Saint- Paul. 11 lui restait encore des loisirs : il les employa, à partir de 1618, à écrire un Mémorial où il nota les petits

(*) Il dit qu’il était «chappelain de messieurs les Parfaicts.» 11 semble que l’article les soit de trop. On verra plus loin ce nom de Parfaict répété plusieurs fois.

événements de sa vie , et quelquefois aussi les grands faits contemporains, en homme qui cherche à se distraire de l’ennui ou à se garantir de l’oisiveté , mais qui n’a pas le moindre souci de ce que pourraient penser ceux qui viendraient à lire plus tard son manuscrit; certes, il n’avait guère l’idée que son nom et ses notes arriveraient jamais à aucune postérité.

Ce journal, commencé en 1618 et interrompu le 2 février 1655, se compose de trois volumes que l’on conserve aux archives de la ville (État civil) (*).

Une partie des notes du commencement se rapportent aux enterrements auxquels il assistait par devoir. Quelques-unes ont un intérêt historique ; mais souvent ces souvenirs se bornaient à des mentions trés-incomplétes, telles que celles-ci ;

— Une servante prise au logis du petit Saint- Antoine.

— L’enfant du rôtisseur de la rue de Jouy.

— Un pauvre homme qui jouait de la vielle prés l’égout de l’Arsenal.

— Un charpentier qu’on appelait le Bredouilleur .

— Un vieux procureur appelé Béjard Lèvre-coupée (“).;

Les notes qui concernent sa vie privée peuvent servir à donner une idée de la valeur de l’argent en ce temps-là, et aussi de quelques détails de mœurs :

— Le dimanche 8 juin 1618, à Doron, qui fait ma chambre, neuf livres pour le quartier de Saint-Jean, auril, may, juin, et puis quatre livres pour luy auoir quelque chose .

— Le samedi 29® décembre 1625, j’achetay un rechaut tout de cuyure, qui me coûta quatre livres, au chaudronnier du coing de la rue Sans-Chef, vulgairement nommée Sansier.

— Le mercredy dernier jour de décembre , je payai six francs {sic) pour ung chaudron long estaimé pour fairê cuire une carpe entière.

Cette carpe devait lui avoir été donnée.

Comme chapelain et comme maître d’école, il recevait beaucoup de présents, soit en argent, soit en vivres.

Ainsi, le 1®*’ janvier 1624, il reçoit :

— Estrennes d’aultres que des escholiers: — de yime Parfait, un escu d’or et demy muid de vin; — de M. Parfait, le marchand, un escu d’or; — de M*'® de Bordeaux, un escu d’or ; — de M. Lentra, une bouteille de vin ; — de Gendron , vne grosse tallemouse ; — de M"*® Cain (Q, de la salade confite ; — de M'’® Goin, vu boisseau de pruneaux de Tours , six boettes de cotignac, deux bouteilles d’eau rose et d’hypocras ; — de M. Vigeon, vn pot de beurre; — de Jacqueline, trois bouteilles de vin; — de M'*® de la Garde, un coq dinde tout lardé; — de M. Dupont, six serviettes neufues et vne naspe, etc.

On n’était pas toujours aussi généreux. Il y avait des années où les étrennes étaient bien plus réduites ; par exemple, en l’année 1658, qu’il appelle «malheureuse», il reçut seulement :

— de M. Detroys, deuxescus d’argent; — de M*"® de la Borde, un escu d’or ; — de M*'® des Champs, vn demy louis d’or ; — de M*>® Legrand, deux escus d’argent ; — ■ de M. de Saint-Pol, un escu d’argent; — de M. Roussert (maître pâtissier), un gâteau et vn biscuit; — de M. Guyot : (autre pâtissier), un grand gâteau.

Nous avons dit qu’il inscrivait aussi de grands événements qui ont pris place dans l’histoire, tout en entremêlant ces passages sérieux de notes où il raconte qu’il a été

(h Existe-t-il encore? A. Jal l’avait attentivement compulsé et s’en est servi pour différents articles de son Dictionnaire critique de biographie et d’histoire.

(-) Probablement un des oncles de cinq des camarades de Molière. — Voy. l’article Béjart dans le Dictionnaire de Jal.

(3) Une des aïeules de le Kam.

acheter « le jeudy gras, deux boettes de la pommade à Tabarin », sur le pont Neuf; que tel jour on l’a purgé ou saigné, ou qu’une de ses paroissiennes en lui donnant de l’étoffe pour se faire une soutane, a eu le tort grave de n’en pas ajouter assez pour le bonnet.

Au 26 septembre 1621, il écrit :

— Ce mesme jour, esmotion de canaille contre les huguenots reuenant de Charenton, et leur prétendu temple fut bruslé.

— Le vendredy 28® (janvier 1622), le roy (Louis XIII) arriva à Paris, viron (sic) les quatre ou cinq heures après midy, à son retour de Montauban, de deuant duquel il leva le siège pour l’incommodité de l’hiver qui fut cruel et aspre cette année, lequel (roi) fut receu de messieurs de Paris fort magnifiquement, leur ayant fait présent d’vne hongreline (‘) et housse en broderie couverte de fleurs de lys.

— Le mercredy de Pentecoste, 21 may 1625, nous fûmes tous, le clergé séculier et régulier, jusques à Saint- Magloire, au faubourg Saint-Jacques, auec grande foule et grandes incommoditez, saluër Barberini, neveu du pape, jeune cardinal et légat a latere, enuoyé, ce dict-on, pour faire la paix entre les deux rois de France et d’Espagne et la république de Gênes.

— Le lundi 25 janvier 1649, feste de la Conversion de Saint Pol [sic), monsieur de Beaufort s’achemina vers Corbeil pour veoir s’il y auoit lieu de siéger Corbeil ; mais il reconnust la pluspart de ses gens de pied qui estoient yures (ivres) comme Almans (Allemands), ce qui le fâcha fort , et s’en revinct avec huict pièces de canon qu’il avoit mené.

— Le mardy 18® aoust (1649), nostre pauvre petit Roy Louis XIV nous fut ramené par celle (Marie de Médicis) et ceux qui nous l’auoient rauj de sa bonne ville de Paris le mercredy 6januier, année présente 1649. Je supplie très-humblement le bon Dieu de luy vouloir donner ses grâces et la conduite de son bisayeul S. Louis, pour le gouvernement et la paix de ses peuples et de tous ses sujets. Amen.

Le bon abbé Christofle Petit faisait là un vœu bien patriotique. Si Louis XIV avait eu en partage la simplicité, la modestie, l’honnêteté de mœurs, la sagesse de Louis IX, notre histoire eût peut-être pris un cours différent.

On ne sait pas précisément en quelle année mourut l’abbé ; mais si sa mort suivit de près Tinterruption de son journal, en 1655, il ne lui fut guère possible de porter un jugement certain sur le caractère de Louis XIV, qui n’avait alors que dix-huit ans.

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