UNE OURSE ET SES PETITS
Le vaisseau la Carcasse, chargé, au siècle dernier, d’un voyage d'exploration au pôle Nord, se trouva pris dans les glaces , et l’équipage n’avait d’autre exercice ni d’autre passe-temps que la chasse. Un jour, une ourse et ses deux oursons s’approchèrent du navire. Les matelots les attirèrent en jetant sur la glace des morceaux de chair de morse. L’ourse les ramassait, les partageait et les déposait devant ses petits, ne se réservant pour elle-même qu’une faible portion. Au moment où elle allait s’emparer du dernier morceau , les hommes du bord visèrent les oursons, qui tombèrent frappés à mort. Ils tirèrent aussi sur la mère, mais elle ne fut que blessée.
« C’était un spectacle à faire verser des larmes aux plus endurcis, dit un des témoins de cette scène (^), que de voir le tendre empressement de cette pauvre bête autour de ses petits, au moment où ils rendaient le dernier soupir. Quoique grièvement blessée et pouvant à peine se traîner jusqu’à l’endroit où ils étaient étendus, elle emporta le morceau de chair quelle était venue chercher, comme elle avait fait des autres, puis elle le déchira en lambeaux qu’elle mit devant eux. Quand elle vit qu’ils ne mangeaient pas, elle posa une patte d’abord sur l’un, ensuite sur l’autre, essayant de les relever et poussant des gémissements lamentables. Comprenant qu’elle ne pouvait les remuer, elle partit; mais au bout de quelques pas elle se retourna et les appela avec des cris plaintifs ; puis, voyant que cette manœuvre ne réussissait pas à les décider, elle revint sur ses pas, tourna autour d’eux, les flaira et se mit à lécher leurs blessures. Elle s’éloigna une seconde fois, se traîna à quelque distance, regarda encore derrière elle et s’arrêta en continuant de se plaindre; mais pas plus qu’avant les oursons ne se relevèrent pour la suivre. Alors elle revint avec toutes les démonstrations d’une inexprimable tendresse ; elle alla de l’un à l’autre, les caressant avec ses pattes et poussant de douloureux soupirs. Enfin, les trouvant froids et sans vie, elle leva la tête vers le
(') .Journal officiel, o Kviùf 1876.
(®) Revue britannique.
vaisseau, en adressant des hurlements de malédiction aux meurtriers, qui y répondirent par une décharge générale... La pauvre mère tomba entre ses deux oursons et mourut en léchant leurs blessures. »