A PROPOS D’UN PAYSAGE
Ce n’est déjà plus le jour et ce n’est pas la nuit encore. Le crépuscule, lumière voilée , que le soleil disparu pour nous envoie du fond de l’abîme des deux sur notre zone tempérée, enveloppe comme d’une gaze diaphane les objets immobiles et les êtres errants. La saison d’automne est venue. Tiède encore des derniers feux de l’été , la terre rayonne peu à peu cette chaleur empruntée vers l’espace infini qui ne la lui renvoie plus. Les arbres de la forêt n’ont rien perdu de leur opulent feuillage ; mais çà et là les rameaux verts commencent à se teindre de toutes les nuances du prisme. Les sentiers à ciel ouvert disposent mieux à 1a mélancolie ; sous les dômes ombreux, les ténèbres sont plus épaisses, et les pensées qu elles inspirent viennent plus profondément de i’âme.
Dans sa belle méditation sur l’automne, Lamartine a dit :
Oui, dans ces jours d'automne où la nature expire,
A ses regards voilés je trouve plus d’attraits;
C’est l’adieu d’un ami, c’est le dernier sourire Des lèvres que la mort va fermer pour jamais.
Dans cette solitude que le silence semble agrandir, le voyageur timoré passe vite; mais ce qui pour l’homme est un motif de terreur est au contraire pour le fauve, prompt à s’alarmer, une cause de sécurité. Personne aux environs et aucun bruit au loin, donc pas d’ennemi à craindre, aucun péril à éviter.
Ainsi, dans le paysage de M. Lavieille, le cerf, inquiet d’abord, s’est prudemment arrêté; il écoute, et si, comme le peintre Hubert perdu dans les catacombes de Rome, il n’entend que le silence, alors, rassuré, il va se lirver aux ébats habituels d’un dix cors jeunement (cerf Tùue XLIU. — Fevuiek 1875.
de cinq ans et demi); puis, la nuit complétèment tombée, il choisira son lit de mousse pour dormir jusqu’au lendemain.
Le verra-t-il tout entier ce lendemain ? On est en octobre : la grande chasse est ouverte ; la forêt silencieuse retentira peut-être de la fanfare menaçante des sonneurs de cor et des abois de la meute. Alors le cerf épouvanté s’enfuira de sa retraite , et après plusieurs heures d’une course folle, toujours poursuivi, traqué de toute part et criblé de morsures, il ira se jeter, comme suprême refuge, dans quelque pièce d’eau, où les dernières gouttes de son sang se mêleront à ses dernières larmes.
HISTOIRE
ü’UN HOMME QUI n’A JAMAIS RIEN VD.
Suite. —Voy. p. 2, 10, 30, 37, 42.
La tante Michu était morte quelques mois seulement après notre mariage, et Perpétue ne lui avait survécu que deux ans.
Mais, dans cet intervalle, un fils nous était né, ce qui fut pour moi comme le signal d’un nouvel épanouissement. Je sentis au fond de mon être s’augmenter la vie et la joie.
La nature elle-même semblait avoir une puissance, un charme, une fécondité dont jamais je n’avais eu l’idée. Et Florine, son enfant dans les bras, quelle grandeur morale elle prenait à mes yeux !
La naissance n’a pas lieu seulement pour l’enfant; le père et la mère sentent bien qu’ils naissent avec lui à une vie nouvelle, vie meilleure et plus sainte.
MAGASiiN PITTORESQUE.
Ce que le bébé apporte avec lui de richesses est incalculable.
Pour fêter sa venue , le lait divinement se prépare au sein de la mère... Mais sait-on ce qui se passe dans le sang et dans le cœur du père?
11 n’était pas jusqu’au pauvre âne Aristote qui ne semblàt partager la joie de la famille. Le docile animal redoublait, lui aussi, de zèle et d’attentions. Quelquefois, pour aller au marché, nous prenions dans la charrette notre petit Alain, et, visiblement, Aristote était fier de porter 1 enfant, surtout quand celui-ci, vers l’âge de trois ans, lut en état de tenir les rênes et de crier : Hue!
Du reste, fleurs, fruits, légumes, se vendaient trèsbien, et les cochons encore mieux. Je n’avais plus peur du charcutier ni de ses quatre filles; nous étions avec cette famille en rapport d’affaires plus que jamais, et même Florine s’était liée d’amitié avec fine des quatre sœurs, personne excellente et sensée, mariée à un cultivateur de nos environs.
Voilà quels étaient notre intérieur et nos relations. Ajoutez, je vous prie, que, deux ans après la naissance d’Alain, il nous était venu une petite Odette.
Ce fut un nouveau bonheur. Le spectacle de deux enfants qui jouent et qui s’aiment, les instincts protecteurs de l’aîné pour le plus jeune, ses étonnements naïfs el sîs joies aux signes d’intelligence du petit ; voilà, pour le plus humble ménage, une source de félicités que jamais écrivain n’essaya d’exprimer... En quels térmes eût-on pu le faire?
Les plus grands peintres, tels que Raphaël, le Corrége et Rembrandt, ont pu seuls réussir en de tels sujets.
Connaissez-vous cette description d’une Sainte Famille de Rembrandt? Elle se trouve aux premières pages d’un petit livre trop peu connu, publié en 1850 sous ce titre : la Foi nouvelle cherchée dans l’art.
«... Pendant que saint Joseph, habit bas, travaille et menuise, la Vierge, prés du feu, découvre son sein pour allaiter l’Enfant; sainte Anne démaillote et admire. Il entre un rayon de soleil couchant, rayon d’or qui échauffe, nourrit cet intérieur, lumière et chaleur de Dieu...
» L’Enfant est nu pour recevoir ce soleil qui le fera croître, garanti par sa grand’mère, pour qu’il puisse mieux boire le lait que la mère fait sortir de son sein avec une attention si sérieuse.
» Qu’on l’appelle la sainte Famille ou le Mariage du menuisier, qu’importe? Cet intérieur est divin.
•» Il n’y a rien dans cette maison que les plus pauvres ne puissent avoir, car elle n’est pleine que de la grâce de Dieu. »
Puisque j ai parlé des peintres qui surent reproduire les charmes de 1 enfance, je voudrais dire encore ceci :
Au temps que je vivais avec ma mère et même quand je vécus seul, ,j6 ne trouvais rien dans la nature qui, pour la grâce, la fraîcheur, la beauté, pût être comparé aux fleurs et aux fruits. Une pommerolle, un myosotis, une anémone, une grappe de groseille ou de raisin, une pomme, me tenaient en admiration. . .
J’ai vu depuis que l’enfant est une fleur qui efface toutes les autres fleurs.
Je parle de l’enfant même dans le sommeil; mais s’il s éveille en souriant, comment peindrez-vous cela?
“Quatie Ou cinq grands maîtres au plus l’ont osé.
Ah! lecteurs, que de réflexions on peut faire et que de choses on peut voir sans sortir de chez soi!
Donc, pour nous résumer, tout allait bien dans notre colonie ; après Alain et Odette était venue la petite sœur Germaine. Nous voilà donc en tout six, en comptant Aristote; et ce nombre s’élevait à huit durant les vacances, quand nous avions M. et Berthais.
Quant à Maurice, le frère de Florine, avec qui j’étudiais autrelois les champignons, il ne faisait plus chez nous que de rares et rapides apparitions, employé qu’il était, comme ingénieur, dans une compagnie de chemin de fer.
Notre petit revenu et les produits de notre jardinage ne suffisaient que juste à 1 entretien, à l’éducation, au bienetie de tout ce petit monde. Heureusement, l’idée me vint de cultiver les asperges et les fraises, ce qui nous fut, les fraises surtout, d’un très-bon rapport.
^ J’ai entendu souvent des jardiniers se plaindre du peu d avantage qu ils trouvaient à cette culture ; leur insuccès n’a d’autre cause que leur incurie. Voyez, en effet; leurs fraisiers plantés les uns sur les autres, renouvelés quand ils meurent ou à peu prés. Aussi, quels fruits récoltent-ils, et en quel petit nombre !
Les fraisiers, chez nous, suffisamment écartés les uns des autres, fumés généreusement, soignés, surveillés, renouvelés tous les trois ans, nous donnent des récoltes qui font l’étonnement même des jardiniers.
Nous avons compté souvent, sur un seul fraisier, plus de quatre cents fraises.
La culture florale aussi continuait à nous être d’un très-bon rapport.
Notre voisin, M. Soufflanbise, venait souvent nous voir au milieu de nos jardinages et de nos élevages, et quelquefois, quand la besogne ne poussait pas trop, nous causions.
Un matin, dès l’aube, Florine ef moi nous étions à cueillir des groseilles; Alain, déjà grandet, cueillait avec nous , et tous les trois nous chantions :
Quand l’oiseau s’éveille,
Cueillez la groseille, etc.
Ce n était pourtant pas sans difficulté ni sans fatigue que, pour cette cueillette, je me tenais accouvé sur mon unique jambe. Il est vrai que j’usais pour cela, comme pour le sarclage, d’un béquillon sous le bras qui aidait à me soutenir. ,,
Mais voilà que, nos paniefs déjà pleins, nous aperçûmes, fumant sa pipe à l’entrée du jardin, l’ancien journaliste Soufflanbise; il s’avançait mélancoliquement vers nous avec de grands soupirs.
Jamais encore nous ne lui avions vu un air si triste; jamais non plus nous ne l’avions vu si matin.
— J’admire, nous dit-il, que vous puissiez ainsi chanter; il me semble qu’à votre place, un.travail si fastidieux me ferait plutôt pleurer.
— Pleurer en cueillant des groseilles ! Ne tenez pas de pareils propos devant cet enfant, cher voisin ; vous le feriez rire !
En parlant ainsi, j’emmenais Alain vers la maison, où déjà sa mère nous avait devancés. Mais le pauvre voisin, de son air toujours triste, ajouta :
— Il faut que vous ayez reçu en naissant une dose de gaieté bien extraordinaire pour qu’il ait pu vous en rester encore au milieu des soucis du ménage. Moi aussi, parbleu! j’ai été un garçon de belle humeur autrefois; mais ■ aujourd’hui, me voilà hargneux et misanthrope, malgré ce
que j’ai mis de soin à pi^server ma vie de toute charge et entrave.
— Eh bien, voyez le miracle! Dans ma jeunesse, au contraire, moi, pauvre sans jambe, j’étais souvent en proie à la mélancolie, et voilà qu’aujourd’hui je chante accroupi sur un béquillon, avec charge dé femme et enfants...
Ce commencement de conversation eût pu nous mener loin ; mais le voisin était ce jour-là plongé dans ses idées noires; et nous le vîmes disparaître comme il était venu, lançant dans l’air, par bouffées monotones, la fumée de sa pipe. La suite à une prochaine livraison.