PHILOSOPHIE
La philosophie n’est pas de savoir beaucoup, mais de se placer haut Santa-Rosa.
KHOSROU PARVIZ.
Les souverains persans du nom de Chosroës ou Khosrou ont été nombreux. Celui dont le souvenir reste attaché aux ruines que nous représentons était Chosroës II ou Khosrou Parviz (le Yictorieux), fils d’Hormouz ou Hormisdas 111. Il régna de l’an 590 à l’an 628 depuis J.-C. Sa biographie est parsemée d’anecdotes curieuses. Il avait épousé la princesse Marie, fille de l’empereur de Constantinople (Phocas ou Héraclius P*'). Placé par son beau-père à la tête d’une armée de soixante-dix ou de cent mille hommes, il entra dans l’ Aderbidjan (‘) pour combattre un guerrier persan illustre, Bahram Tschoubin, qui s’était révolté contre son père Harmouz et lui avait fait crever les yeux. Il rencontra Bahram au moment où son armée allait livrer bataille aux Romains (de l’empire d’Orient). Trois Turcs appelèrent en ce moment Parviz en combat singulier : il accepta leur défi, malgré les remontrances de ses officiers, et tua l’un après l’autre ses trois adversaires. Alors, dit la légende, Romains et Perses, saisis d’admiration pour la force et le courage de Parviz, sautèrent à bas de leurs chevaux et se prosternèrent devant lui. Quelques heures après , pendant la nuit, une grande partie des troupes révoltées se soumirent à lui.
Devenu roi, il régna paisiblement pendant quatorze ans. Mais l’empereur romain qui l’avait aidé à reconquérir le trône ayant été assassiné , il confia au fils de ce souverain une armée qui s’empara de Jérusalem et de la Palestine, fit prisonniers un grand nombre d’évêques. Quelques auteurs prétendent que la vraie croix fut enlevée de Jérusalem et portée à Parviz.
{') Oh Âderbaïdjan , province du nord de la Perse, dont la capitale est Taiiris ou Tcbris.
Comme chez la plupart des despotes de l’Orient, les grandes qualités de Khosrou Parviz étaient dépassées par les mauvaises. Sa conduite tyrannique, ses cruautés, soulevèrent les personnes les plus considérables de l’État, et il fut jeté dans une prison, où son fils Cobad, plus connu sous le nom de Shirouyeh, le fit tuer.
Les poètes persans ont célébré la magnificence de Parviz.
On pourrait en citer comme exemple remarquable le Tak-Kesré ou Aiouan-Kesré (le portique ou l’arcade de Khosroës), s’il n’était à peu près démontré aujourd’hui que ce monument avait été construit par son aïeul Chosroës le Grand ou Nouschirvan, le Salomon de la Perse.
Du moins, il ne paraît pas douteux que ce n’ait été une de ses royales résidences.
On trouve dans la Bibliothèque orientale de d’Herbelot la description du Tak en style oriental :
« Ce trône étoit un grand palais d’une hauteur prodigieuse, et son étendue étoit si vaste, qu’il étoit soutenu de quarante mille colonnes d’argent, toutes rangées en divers ordres d’architecture. Sa voûte étoit enrichie de raille globes d’or, lesquels avoient tous leur mouvement différent, et représentoient les planètes et les diverses constellations du Zodiaque. Les murailles étoient parées de trente mille housses en broderie, tendues en plusieurs compartiments.
Ruines du palais de Khosrou Parviz ou du Tak-Kesré, à Ctésiphon, près de Bagdad ; vue latérale. — Dessin de Sellier, d’après une photographie.
» Sous ce palais il y avoit des voûtes séparées, où l’on gardoit des trésors immenses d’or, d’argent, de pierreries et de drogues précieuses, et l’un de ces trésors portoit le nom de Badaverà, apporté par le vent, à cause de l’aventure qui en rendit Chosroës le possesseur.
» L’empereur grec ayant fait charger tout ce qu’il avoit de plus précieux sur une flotte qu’il envoyoit à Constantinople, le vent lui fut si contraire, qu’ayant perdu sa route, elle fut jetée dans les ports du roi de Perse, lequel étoit pour lors maître de toute la Syrie, d’une grande partie de l’Asie Mineure. »
Ces richesses tombèrent aux mains des officiers du roi, et furent dirigées sur le trésor de Ctésiphon.
Un voyageur du commencement de ce siècle, Olivier, a décrit avec détail le Tak-Kesré (') :
« Ce monument, dit-il, bâti en briques cuites, est à un quart de lieue du Tigre. Il présente à l’orient une façade de deux cent soixante-dix pieds de long sur quatrevingt-six de hauteur. Au milieu est un portique ou grande voûte de soixante-seize pieds de largeur , cent quarantehuit de profondeur et quatre-vingt-cinq de hauteur. Les murs de la voûte ont vingt-trois pieds d’épaisseur, et ceux de la façade dix-huit. La façade, présente au rez-dechaussée six fausses portes, et deux autres qui sont ouvertes. On y voit aussi quatre rangées de fausses fenêtres, fort rapprochées les unes des autres, que l’on dirait avoir été des niches à statues ; elles ont à peine un pied d’enfoncement. La rangée qui est immédiatement au-dessus des
(*) Delta Valle en avait déjà donné une description, mais bien moins exacte.
portes a ses fausses fenêtres beaucoup plus petites que les autres. Aucune d’elles ne paraît avoir été ouverte ; ce qui suppose que ce n’est pas par cette façade que les appartements étaient éclairés. Ce monument est un peu dégradé là la partie supérieure de la façade , ainsi qu’à la partie antérieure de la voûte ; mais les côtés ont bien plus souffert, car on doit croire qu’il y avait deux corps de bâtiments, l’un au nord et l’autre au sud de la voûte, qui ont été démolis, et dont on croit reconnaître .quelques vestiges. Il y a aussi , à la face occidentale , quelques restes de murs, qui font soupçonner que cet édifice s’étendait encore de ce côté. On croit communément dans le pays que Tak-Kesré ou Aiouan-Kesré veut dire portique ou arcade de Kosroës.
» Quoi qu’il en soit de cette explication, le Tak-Kesré ne nous paraît pas avoir été un temple consacré au Soleil, comme on l’a cru communément, mais les restes d un vaste palais que les rois parthes tirent construire à Ctésiphon, et qu’ils habitèrent tout le temps qu’ils furent les maîtres de ces contrées . Ils imitèrent en cela les rois perses, qui passaient une partie de Tannée à Suze ou à Babylone, et l’autre partie à Ecbatane. L’arcade qui est restée presque intacte était probablement un vaste salon de ce palais, que la chaleur excessive du climat rendait nécessaire ; car on ne peut douter que, grâce à son étendue, à 1 épaisseur de ses murs, et à son exposition à l’orient, il ne dût être très-frais, et tenir lieu de ce serdap ou salon voûté et enfoncé de quelques pieds dans la terre où tous les habitants de Bagdad passent leur journée en été. Le palais des rois devait avoir son serdap proportionné au luxe qu’ils éta- 1 laient ; il devait, à cause de son utilité, être 1a pièce la
plus vaste et la plus belle de tout l’édilice. Le sol où l’on peut soupçonner l’emplacement de Ctésiphon a près de deux milles d’étendue ; on suit en plusieurs endroits les murs qui en formaient d’enceinte; ils étaient fort épais, assez élevés, et bâtis en grandes briques durcies au soleil et liées avec de la paille, le tout disposé par couches, à peu près comme dans le monument d’Akerkouf. On y voit par ci par là des buttes de décombres et des restes de murs eu briques. 11 y a aussi du côté du fleuve quelques restes de fortes murailles bâties en briques cuites pour lesquelles on avait employé le bitume au lieu de ciment . La végétation sur le sol de cette ville est plus abondante qu’aux environs : les plantes y sont plus vigoureuses, et les arbrisseaux plus touffus et plus forts.
» A quelque distance du Tak-Kesré on voit une mosquée élevée , dit-on , sur le tombeau du barbier de Mahomet , nommé Suleiman-Pak, Soliman le Pur : les mahométans vont quelquefois visiter ce tombeau, et y passer plusieurs jours dans le jeûne et la prière. Le cheik arabe qui dessert cette mosquée compte bien plus sur les offrandes des dévots musulmans que sur une faible rétribution que doit lui donner le pacha. »
Un des derniers voyageurs qui aient visité le Tak est notre regretté collahorateur Guillaume Lejean. C’était en 1866. Il fut très-frappé lorsqu’il vit tout à coup surgir devant lui la masse sévère et imposante du Tak-Kesré. Il trouva la description d’Olivier très-fidèle.
11 fait observer que l’on ne doit pas accuser le temps
seul de la ruine du Tak. L’éternel destructeur fut puissamment aidé dans cette œuvre par Âbou Djafar-al-Mansour, qui fonda Bagdad. Ce calife célèbre trouva très-simple de démolir le palais de Chosroës pour en faire une carrière à matériaux. Mais la masse de ce palais était si imposante, que le vizir essaya de dissuader son maître d’entreprendre une démolition qui , disait-il , ne pouvait se faire que par miracle, et était par conséquent réservée au prophète seul.
« Si vous l’entreprenez et que vous ne puissiez en venir à bout , dit-il au calife , vous serez la risée du monde entier, pour n’avoir pu faire un bel ouvrage sans en ruiner un autre également beau. »
Le prince s’obstina , employa force ouvriers à cette besogne , et ne réussit qu’à entamer l’imposante construction : il se rebuta alors, et fut raillé par les gens de goût, notamment par un poète persan, qui fit ces vers:
Admirez ce privilège et cette récompense des belles œuvres :
Le temps, qui détruit tout, n’a pu triompher de l’arc de Chosroës !
Suivant la tradition , une anecdote bien connue , et qui figurerait avec honneur dans l’histoire des ânes, se rapporte au Tak.
Il y avait à la porte du Tak une corde qui communiquait avec une cloche à l’intérieur, et quiconque voulait faire appel au souverain n’avait qu’à tirer cette corde, il était admis sans délai. Un jour, un malheureux âne ro~ gneux et pelé qui vaguait par là vient se gratter au mur. du palais et met, sans s’en douter, la cloche en branle. Le chambellan de service accourt, voit ce que c’est, revient faire son rapport, et veut que l’âne soit chassé à grands coups de bâton. Chosroës réfléchit, sort, voit à son tour
la pauvre bête , est ému de son état de maigreur et de ses plaies, fait rechercher le maître et le condamne à une peine sévère ; puis il donne des ordres énergiques pour qu’à l’avenir tous les animaux soient bien traités dans le pays. .
« Et cette coutume, dit l’historien de Chosroës, s’y est conservée jusqu’à ce jour. »