V. — LE VOYAGE DU FUGITIF
Après un moment de silence, Maurice continua :
« Favorisé dans mon projet de fuite par le départ de nos compagnons dont la journée de travail était terminée, je parvins à sortir furtivement de la maison en me glissant derrière les murs des ateliers. De là, je suivis l’étroit passage qui conduit, tu le sais, dans l’arrière-cour, dont la porte ouvre sur une ruelle ordinairement déserte à pareille heure.
» Dès que je me vis dehors, je ne m’attardai pas à m’interroger sur la direction que je devais prendre. Comme il m’importait d’abord d’échapper aux recherches, je hâtai le pas afin de mettre, au plus tôt, le plus de distance possible entre moi et ceux qui peut-être étaient déjà à ma poursuite. Ce fut seulement quand j eus traversé le petit pont de bois situé au delà des fortifications que j’osai m’arrêter pour reprendre haleine.
» Caché à tous les yeux par un bouquet d’arbustes, je m’assis près du sentier qui descend au fond de la vallée où passe la grande route.
B La nuit était venue, mais, çà et là, la lueur des lampes allumées à l’intérieur des maisonnettes éparses au-dessous de moi et sur le versant qui me faisait face me permettait de m’orienter. Ces habitations, je les connaissais toutes: pas une qui ne renfermât quelqu’un qui avait appartenu ou qui appartenait encore à l’usine Francmartel.
» Tandis que je me nommais machinalement nos compagnons d’ancienne et de fraîche date, et qu’en même temps, inquiet déjà de l’avenir, je me demandais de qüel côté allait
me conduire mon exil volontaire, une lumière que je vis s’éteindre dans une maison de la côte où se promenait mon regard mit fin tout à coup à mon incertitude. i
« Le logis qui venait de rentrer brusquement dans l’obscurité était celui de Claude Morsant, le vieux contremaître, victime autrefois de l’injuste soupçon de vol que j’avais lâchement laissé planer sur lui, à propos de la montre disparue de ma mère. Je me souvins qu’il était cousin par alliance d’un riche entrepreneur de serrurerie, client de notre maison, mais qui n’entretenait que par correspondance ses relations commerciales avec mon père. Ce fut chez ce client, connu seulement de nous par un échange de lettres, que je résolus de me rendre, malgré la grande distance qu’il y a entre notre pays et la ville où il habile.
B C’est là seulement, me dis-je, que je pourrai, tout en demeurant inconnu , me sentir moins étranger ; car j’aurai, parfois, la chance d’entendre parler de ceux que j’ai quittés.
B Sans me préoccuper de la réception qui m attendait au terme de ce voyage , je quittai mon abri et descendis rapidement dans la vallée, car j’avais entendu de loin sonner les grelots de l’attelage qui menait au galop une voiture publique à la prochaine station du chemin de fer. J’arrivai au bas du sentier à l’instant même où la voiture, continuant sa course, passait devant moi sur la route. Je hélai le conducteur ; mais, soit mauvaise volonté de sa part, soit que le bruit des roues broyant le pavé ne lui permît pas de m’entendre, il n’arrêta pas ses chevaux. A force de galoper à mon tour, je parvins à atteindre le marchepied du cabriolet ouvert sur le devant de la voiture, je grimpai hardiment, au risque de me briser les jambes ; puis, cramponné à la barre du tablier de cuir et résistant au conducteur qui s’efforçait de me faire lâcher prise en me criant :
« Il n’y a plus de place b, je répondis, essouflé par la rapidité de la course : « Laissez-moilà,je ne gêne personne,
B et je ne peux pas manquer le train ; on m’attend, b
B L’intervention des voyageurs pressés sur la banquette du cabriolet me permit de conserver la place périlleuse que je venais de conquérir par escalade. Pour surcroît d’obligeance, l’un de mes protecteurs étendit le bras et me soutint, pour ainsi dire suspendu dans le vide, pendant le reste du trajet. Je lui dois certainement d’avoir été préservé d’une chute qui pouvait être mortelle; car, sans que j’en eusse conscience, ma main engourdie, cédant à un brusque cahot, avait quitté son point d’appui quand nous arrivâmes à l’embarcadère.
B Au guichet du chemin de fer où je m’adressai pour prendre mon billet, le buraliste me demanda à quelle station je voulais m’arrêter.
B -■ Je ne m’arrête pas, répondis-je.
B G’était, en effet, au delà du parcours de la ligne qu’était située la ville où résidait le client de notre maison.
B Ma réponse fit sourire quelques personnes, mais elle m’attira d’assez mauvais regards de la part des autres voyageurs. J’entendis même chuchoter autour de moi .
» — C’est un vaurien d’enfant qu’on a chassé, ou bien un petit malfaiteur qui se sauve après avoir fait un mauvais coup.
B Les suppositions dont j’étais 1 objet commençaient a m’inquiéter, mais l’inquiétude devint de la terreur quand j’entendis quelqu’un dire en me désignant :
)) — Il serait peut-être prudent de le forcer a expliquer la blessure qu’il a au front. Le gendarme n est pas loin, si on le faisait arrêter?...
B Le tremblement me prit ; je me voyais déjà reconnu et ramené de force chez mon père, quand, par bonheur, on sonna le signal du départ. Jeprofitai du mouvement qui se fitvers la porte de communication, ouverte devant le train.
prêt à se mettre en marche, pour me glisser inaperçu, autant que possible, dans le flot de voyageurs, et j’allai me réfugier dans un vagon où il n’y avait plus qu’une seule place à occuper ; je m’y blottis, encore ému de frayeur et dévorant en secret ma honte. Je souffrais d’autant plus de cette humiliation publique, que j’avais le malheur de pouvoir me dire : «Je l’ai méritée. » Ce fut mon premier châtiment, mon premier pas dans la voie de l’expiation. «
La Marielle , ci’aignant pour Maurice la fatigue d’un long récit, l’invita à se reposer.
— Non, dit-il; savons-nous bien si ce n’est pas pour la dernière fois que je te parle? Il faut que j’achève, afin que quelqu’un puisse raconter à mon père ce qu’il me reste à t’apprendre.
Et, sans expliquer davantage le sens mystérieux de ses inquiétantes paroles, il poursuivit :
« Il ne s’était écoulé que trois jours depuis mon départ delà maison paternelle, quand, ayant quitté depuis la veille le chemin de fer à son point d’arrivée , une autre voiture m’amena à l’une des portes de la ville où une nouvelle existence allait commencer pour moi. Sobre et ménager, les frais du voyage n’avaient pas notablement entamé mes finances; cependant, à peine s’était-il passé une heure depuis que j’avais mis pied à terre, que je me trouvai complètement privé de ressources. Voici comment ce malheur m’arriva :
» Nous étions au matin ; j’avais soupé en grande hâte la veille pour ne pas manquer la correspondance du chemin de fer qui devait me conduire à destination. Depuis longtemps mon estomac criait famine, quand je m’aventurai dans la première rue que je trouvai devant moi. Je ne pouvais me présenter à jeun dans une maison où, loin d’être attendu, je n’étais pas même certain de trouver des gens disposés à me recevoir. J’avisai un cabaret dont l’enseigne disait : « On donne à boire et à manger. » J’entrai dans la salle à manger du cabaret où je m’attablai. Quand j’eus apaisé ma faim, je me disposai à payer mon écot. J’ouvris si maladroitement ma bourse, que tout ce qu’elle contenait s’en éc’nappa et roula sur la table. Parmi la menue monnaie blanche, il y avait trois pièces d’or, ce qui fut remarqué par deux hommes qui buvaient à quelques pas de moi. Je m’empressai de remettre ce restant de mes économies dans ma bourse, et, ayant payé ma dépense, je sortis du cabaret , non sans m’être informé auprès de la cabaretière du chemin qu’il fallait suivre pour arriver à l’établissement de serrurerie des frères Chevalier, ces cousins de notre ancien contre-maître. Je marchais depuis quelque temps dans la direction qu’on m’avait indiquée, lorsque je m’entendis appeler par des gens qui venaient à grands pas derrière moi. Je reconnus les deux hommes près de qui j’avais déjeuné.
" — Petit, me dit l’un d’eux, quand ils m’eurent rejoint, la cabaretière te fait faire fausse route; elle ne s’est pas souvenue que les frères Chevalier ne demeurent plus au même endroit.
» — Et savez-vous où ils sont maintenant?
— ■ Positivement , et comme nous avons affaire de ce côté-là, si tu le veux, nous allons t’y conduire.
» Pressé que j’étais d’arriver, j’acceptai cette offre de service avec reconnaissance. Après maint et maint détour, nous cheminâmes quelque temps dans un quartier entièrement désert. Mes guides, que je ne suivais plus qu’avec défiance, s’arrêtèrent devant une masure dont la porte ouvrait sur une étroite et sombre allée.
» — Ce ne peut pas être là ! m’écriai-je en reculant.
» Un bras vigoureux me retint sur place.
® Si fait, c est là, me fut-il brutalement répondu.
» — Comment? chez les frères Chevalier?
» — Non, mais chez le commissaire, dont nous sommes les agents; tu vas lui dire qui lu es, d’où tu viens, et à qui tu as volé cette bourse si bien garnie d’or?
» ■ — Elle est à moi ! répliquai-je indigné.
» — C’est ce que nous allons savoir, dit en ricanant l’un ae ces misérables. Et il fouilla lestement mes poches, tandis que son complice, placé derrière moi , entravait mes jambes dans les siennes en même temps qu’il serrait mes poignets dans ses doigts afin de mé rendre immobile ; de l’autre main il me fermait la bouche pour m’empêcher de crier.
» Un violent coup de genou dans les reins, qui m’envoya rouler sur le pavé, termina mon supplice. Bien qu’étourdi du coup et de la chute, je n’avais pas perdu de vue les soi-disant agents de police : ils étaient entrés préci= pitamment dans l’allée de la masure; je me hâtai de me relever pour les poursuivre en criant : Au voleur ! Mais cette allée, d’abord obscure, et qui s’éclairait subitement après avoir fait un coude, avait une contre-issue : c’était un passage ouvert sur une petite place où plusieurs rues venaient aboutir. Ne sachant laquelle de ces rues je devais prendre pour retrouver la trace de mes voleurs, je jetai un regard désespéré autour de cette place, quand mes yeux rencontrèrent une enseigne sur laquelle je lus :