‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 527 sur 712 · PRÉSENCE D’ESPRIT DE ROGER STERNE · texte numérisé non relu

PRÉSENCE D’ESPRIT DE ROGER STERNE

A propos d’une oie , deux officiers d’un régiment anglais, au siège de Gibraltar, en 1727, engagent une discussion. — Aigreur, querelle, gros mots, duel, — ^lls se battent dans une chambre. Lutte violente. Bientôt l’un d’eux, traversé de part en part, est cloué au mur, comme un papillon sur une pelote. C’est le père de l’humoriste auteur du Voyage sentimental. En cette fâcheuse conjonc-. ture, il s’avise que la pointe de l’épée pourrait entraîner dans son corps quelques parcelles de chaux, et il conserve assez de présence d’esprit pour prier poliment son adversaire de vouloir bien essuyer cette dangereuse pointe avant de la faire repasser par la blessure , ce que fit de son mieux le camarade attendri. Est-ce à cette précaution que le lieutenant dut de ne pas mourir de ce duel? c’est une question à résoudre. Quoi qu’il en soit, il ne traîna qu’une existence languissante , et s’éteignit quatre ans après à la Jamaïque.

Ce petit-fils d’un archevêque d’York avait épousé la belle-fille d’un cantinier du régiment, pour s’éviter de payer une petite dette. Ne voit-on pas poindre dans ce motif excentrique de mariage, dans ce duel amené par une discussion futile, dans la position grotesque de ce pauvre perforé , dans la louchante supplique adressée au perforateur, comme un présage de la vie, du caractère et des oeuvres de Laurence Sterne, de cet observateur ingénieux des petites causes occultes qui influent parfois si grandement dans les actions humaines; de ce penseur dont les idées originales, mélange de fine ironie et de sensibilité vive mais courte, font naître souvent un sourire sur les lèvres et parfois quelques larmes au bord des paupières ?

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