Tome XLIV. — Jhllet
pas séduire par les succès poétiques qu’il avait obtenus devant ses condisciples; il se fit recevoir docteur, et il occupa (à Pise la chaire d’institutes de droit civil et canonique. Son goût pour l’improvisation l’emporta néanmoins, et il abandonna une carrière brillamment commencée pour visiter quelques villes de l’Italie, où il obtint les succès les plus éclatants, avant de retourner à Sienne.
Quelle qu’ait été sa réputation dans son pays, Perfetti nous serait resté inconnu, le fait n’est pas douteux, si un voyageur français de beaucoup d’esprit, le président de Brosses, ne l’avait entendu dans sa ville natale et n’avait parlé de son singulier talent en des termes qui le font apprécier encore après un siècle et demi :
« Le spectacle le plus singulier que nous ayons eu pendant notre séjour à Sienne nous a été donné par le chevalier Perfetti, improvisateur de profession. Vous savez quels sont ces poètes qui se font un jeu de composer sur le champ un poème impromptu sur un sujet quodlibétiqtie qu’on leur propose; nous donnâmes au Perfetti ; V Aurore boréale. Il rêva tête baissée pendant un bon demi -quart d’heure au son d’un clavecin qui préludoit <à demi-jeu ; puis, il se leva, commençant à déclamer doucement, strophe à strophe, en rimes octaves, toujours accompagné du cla-
vecin, qui frappoit des accords pendant la déclamation, et se remettoit à préluder pour ne pas laisser vides les intervalles au bout de chaque strophe. Elles se succédoient d’abord assez lentement. Peu à peu, la verve du poète s’anima, et à mesure qu’elle s’échauffait, le son du clavecin se renforçoit aussi. Sur la fin , cet homme extraordinaire déclamoit comme un poète plein d’enthousiasme. L accompagnateur et luialloient de concert avec une surprenante rapidité. Au sortir de là, Perfetti paroissoit fatigué ; il nous dit qu’il n’aimoit pas à faire souvent de pareils essais, qui lui épuisoient le corps et l’esprit. Il passe pour le plus habile improvisateur de l’Italie. Son poème me fit grand plaisir; dans cette déclamation rapide, il me parut sonore, plein d’idées et d’images. C’étoit d’abord une jeune bergère qui se réveille frappée de l’éclat de la lumière ; elle se reproche sa paresse et va réveiller ses compagnes, leur montre 1 horizon déjà doré des premiers rayons du jour, leur représente qu’elles auroient déjà dû conduire leurs troupeaux dans les prairies émaillées de fleurs. Les bergères se rassemblent; le phénomène augmente j la foudre du maître des dieux s’élance de toutes parts d’un globe obscur qui menace la terre ; les vagues enflammées se débordent sur les campagnes ; la terreur saisit toutes les bergères. Vainement une d’entre elles, plus instruite que les autres, veut leur expliquer les causes physiques du phénomène; tout fuit, tout se disperse, etc. Ce canevas, tourné poétiquement, rempli de phrases harmonieuses déclamées avec rapidité, jointes à la difficulté singulière de s assujettir aux strophes en rimes octaves, jette bien vite 1 auditeur dans 1 admiration et lui fait partager 1 enthousiasme du poète. Vous devez croire qu’il y a làdessous beaucoup plus de mots que de choses. Il est impossible que la construction ne soit souvent estropiée et le remplissage composé d’un pompeux galimatias. Je crois qu il en est un peu de ces poèmes comme de ces tragédies que nous faisons à l’impromptu, M. Eallu et moi, où il y a tant de rimes et si peu de raison : aussi le chevalier Perletti n a-t-il jamais rien voulu écrire, et les pièces qu’on lui a volées tandis qu’il récitoit n’ont pas tenu à la lecture ce qu elles avoient promis à la déclamation. » (‘)
Perfetti, qui exerçait sur ses compatriotes une action si puissante, n’était pas toujours resté à Rome ou à Sienne dans sa jeunesse ; il avait été appelé à Munich par une princesse italienne, dont il a célébré les bontés. La grandeduchesse de Toscane, Violante Béatrice, l’avait fait venir en Allemagne à l’époque où elle maria son neveu, qui plus tard devint empereur sous le nom de Charles Vil ; et ce fut quelques années après, en 1775, que, grâce aux instances de celte princesse, Benoît XIII accorda au poète les honneurs du triomphe.
Tous ceux qui ont connu Perfetti dans l’intimité s’accordent à rappeler sa modestie sincère ("), et il paraît certain qu’il fallut employer des instances très-vives pour qu’il se prêtât à cet insigne honneur; il lui suffisait de se rappeler que Pétrarque l’avait obtenu, en 1341, pour essayer de se dérober à un pareil honneur. Ce qui nous fait croire assez facilemeat à cet exquis bon sens du poète chanteur, comme 1 appelle parfois l’abbé Cienfuogni, c’est que lorsqu’il donnait une de ses improvisations dans le petit cloître des Carmes déchaux de Sienne, qu’il hantait si volontiers à cause de sa solitude et de sa fraîcheur, il commençait parfois la séance en disant : « S’il y a ici d’aventure qimtreeOTnf/efjstes, je ne chante pas.» Protestant ainsi contre toute espèce de larcin littéraire qui essayerait à son
président de Brosses en Italie. Lettres famiUères écrites Ûaûe en 1739 et 1740, par Ch. de Brosses; 3® édit, authentique précédée d’une étude biographique par R. Colomb. Paris, 1869. r) JiOfhfiffa tiit le docteur Domenico Cienfuogni.
I insu de reproduire ses strophes cadencées. 11 entendait par ces paroles : quattro evangelisti, quatre rapides écrivains capables de fixer à jamais sa mélodieuse mélopée, soutenue d’ordinaire par un habile guitariste , habitué de longue main aux rares hésitations de sa pensée et aux mouvements tumultueux de son enthousiasme.
A cette époque, où les meilleurs amis du chevalier Perfetti se trompaient eux-mêmes sur la portée réelle de son talent et où ils l’appelaient de bonne foi l’o?!ore deUecolo, la sténographie était bien inventée, mais elle n’était pas d’un usage habituel : aussi le docteur Cienfuogni se complaît-il à nous rappeler comment s’opéra le vol que son ami redoutait :
« Ce louable larcin, nous dit le docteur, qui nous fait penser involontairement au vieux proverbe français , ce louable larcin eut lieu dans le cloître même des Carmélites déchaux de Florence, et il eut lieu grâce à moi , agissant de concert avec le docteur Giovan-Paolo Gualtieri, de glorieuse mémoire. G’était dans le cloître même que le poète chantait; les galeries entouraient, on le sait, un petit jardin intérieur complètement fermé par des murailles, ne recevant de lumière d’ailleurs que par des fenêtres qu’on pouvait ouvrir à son gré, mais que l’on tenait fermées d’ordinaire durant les grandes chaleurs ; ces ouvertures étaient toujours envahies par les curieux quand chantait notre improvisateur. Or, quatre jeunes pns, à l’oreille très-fine, à 1 écriture non moins rapide, vinrent se cacher dans le jardinet, où nul ne pouvait les voir. L’un après l’autre ils écrivaient quatre vers et se succédaient dans cette transcription. Ce premier jet était soumis immédiatement à l’observation du docteur Gualtieri et à celle de son compagnon, qui avaient l’esprit tout rempli de l’harmonie des octaves et des strophes. Une fois corrigés, ces brouillons étaient copiés immédiatement. Le plaisir que nous causait cette révision était grand sans doute, ajoute le narrateur, mais combien il différait néanmoins de l’impression du chant!... (*)»
Perfetti ne le savait que trop, la flamme qui s’allumait en lui dans le cloître si retiré des Carmélites s’éteignait ou ne brillait plus que d’une lueur vacillante dès que le typographe s’en était mêlé. Il y manquait le geste, l’énergie du regard et surtout l’ardeur vibrante d’une voix sonore; bien des fois il en avait eu la preuve, quand il attirait la foule des-amateurs, pour ainsi dire à son insu, et qu’il recevait les applaudissements enthousiastes de ceux qu’il ne pouvait voir et qui pouvaient l’entendre dans son petit cloître de Sienne.
L’histoire des improvisateurs célèbres est encore à faire. Ce ne serait pas seulement dans les histoires littéraires et dans les bibliothèques qu’il faudrait chercher les récits inspirésdont elle estremplie. Les renseignements qui la composent sont épars dans le monde entier, Il y a tel pâtre de la Corse, tel gaucho des Pampas, qui sait émouvoir profondément l’assemblée qui l’écoute, et dont nulle voix au monde ne contestera jamais le génie. Celui qui écrit ces lignes a vu jadis un sertanejo de l’intérieur du Brésil qui, muni d’un violon à trois cordes fabriqué par lui-même, faisait pleurer toute une assemblée et dominait la foule qui l’avait consacré du grand nom de poète.
Perfetti était vraiment religieux ; la chronique raconte même qu’il ne manquait pas de communier la veille du jour où il savait que quelque grand sujet tiré de l’histoire sainte lui serait proposé en séance publique. Tout nous révèle, du reste, la sincérité de ce sentiment chez lui, cl les saggi di
(') C’est ainsi que fut composé le petit volume in-12 intitulé : Saggi di poésie parte dette ail’ improriso c parte scritte dal cavalière Perfetti , patrhio senese ecl insigne porta estamporaneo, eoronato di laiiro in Campidoglio ; in Firen^c, 1775, in-12.
foesie que ses jeunes amis ravirent à sa modestie en offrent la preuve à chaque page. Les morceaux les plus impoitants, en effet, sont ceux qu’il a consacrés à Moïse devant la terre promise ; à l’incendie de Jérusalem brûlé par Titus; tà Siméon portant l’enfant Jésus et proférant le cantique Nunc dimittis. On y trouve encore le Triomphe de Judith, et surtout la Naissance du Christ. Nous rappellerons ici que quelques-uns de ses vers les plus heureux sont de véritables noèh {Canzonettidel Santo-Natale) . Il ne reculait, du reste, devant aucun sujet, pourvu qu’il ne blessât pas ouvertement le fond de ses opinions. Quelques chansons anacréontiques se trouvent mêlées d’ailleurs à ses chants religieux.
Perfetti mourut le 1er août 1747^ à l’âge de soixantesept ans. Les vers que lui a consacrés l’une de ses filles, et qui nous ont été conservés par le docteur Cienfuogni, son ami, prouvent à quel degré il fut aimé des siens.
Les portraits de Perfetti sont nombreux, et montrent à quel degré le grand improvisateur était devenu populaire chez les Florentins. Nous avons choisi parmi ces effigies
celle qui semble caractériser le poète par un trait plus essentiellement original. Prévoyant peut-être que cette couronne de laurier, surmontant une perruque du temps de la régence, pourrait exciter quelque peu le sourire des étrangers, le bon Cienfuogiii, asoin de nous faire observer qu’elle ne fut portée que deux fois : le jour du triomphe au Capitole, et le jour oû les inironati reçurent le poète parmi eux à Sienne.