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LA MOUCHE DES CÉRÉALES

Les diptères, ces petits insectes qui n’ontque deux ailes, et dontlamouche commune peut être considérée comme le type, constituent un groupe naturel extrêmement riche en espèces; à l’état parfeit, ils sont parasites des végétaux ou sucent le sang des animaux au moyen de leur bouche en forme détrompé, tandis qu’à l’état de larve, ils se tiennent dans la terre humide, dans les matières en putréfaction, dans la tige et dans la graine de diverses plantes, et plus rarement dans le corps d’autres êtres vivants. Parfois, sous l’empire de circonstances qu’il est difficile de préciser, un grand nombre d’individus appartenant à la même espèce apparaissent subitement dans certaines localités oùleur présence met en émoi toute la population et suscite des craintes en général peu justifiées: c’est ainsi qu’après la guerre de 1871 , une espèce de bibion, le bibion de Saint-Marc, fut particulièrement abondant aux environs de Paris, et même dans les rues de la capitale, et donna lieu aux suppositions les plus erronées. On prétendit que cette mouche, de couleur sombre, aux ailes enfumées, était venue à la suite des armées prussiennes, qu’elle s’était développée dans les cadavres laissés sur les champs de bataille, et qu’elle pouvait inoculer des virus pestilentiels; mais cette accusation était mal fondée, car les bibions, comme la plupart des tipulaires, sont des insectes parfaitement inoffensifs, qui se nourrissent exclusivement de matières végétales en décomposition. On ne peut en dire autant des Chlorops, qui se montrent parfois en quantités innombrables et dont les larves, malgré leur petite taille, peuvent causer de grands dégâts dans les récoltes de céréales. Tout récemment, M. le docteur Laboulbène a signalé l’apparition de plusieurs millions de ces muscides dans un grenier de la ville de Laval (Mayenne), et a rappelé, à cette occasion, les travaux publiés sur des insectes du même genre par M. Waga, M. Herpin et M. Guérin-Méneville.

Au mois d’octobre 1854, M. Guérin-Méneville, en entrant dans une chambre sise au second étage d’une maison de campagne, àFleury-sous-Meudon, fut frappé de la couleur noire du plafond et des corniches, et reconnut que cette teinte provenait de myriades de petites mouches qui étaient venues s’abriter dans cette pièce. Ces insectes, qui n’avaient pas été observés deux jours auparavant, occupaient au plafond une surface de 35 mètres carrés, la pièce ayant près de 7 mètres de long sur 5 de large, et 'couvraient en outre une grande partie des parois latérales, hautes de plus de 3 mètres, et jusqu’aux rideaux des fenêtres; sur certains points, M. Guérin-Méneville put compter soixante individus sur une surface d’un centimètre carré ; on peut juger par là de la masse de mouches qui se trouvaient réunies dans l’appartement. Celles qui se tenaient accrochées au plafond et aux parois de la chambre restaient immobiles, serrées les unes contre les autres, tandis que celles qui étaient placées en pleine lumière, contre les vitres, voletaient continuellement. Çà et là, au milieu des groupes formés par ces petits muscides , on distinguait de petits hyménoptères parasites, appartenant à cette famille des chalcidites qui semble avoir été créée spécialement pour limiter l’extension trop considérable des diptères et des lépidoptères.

Évidemment, ditM. Guérin-Méneville, ces mouches n’étaient venues dans cette chambre que pour chercher un abri contre l’abaissement subit de la température : celles qui se trouvaient près d’une fenêtre regardant au sud s’étaient réveillées au rayon du soleil ; elles tournoyaient en tous sens, et le bourdonnement qu’ elles produisaient, multiplié par le grand nombre des individus, s’entendait à une assez grande distance. Vers le milieu du jour, des guêpes

solitaires , s’étant introduites dans l’appartement , vinrent leur faire une chasse active , et en détruisirent un assez grand nombre.

Tous ces petits insectes appartenaient à un groupe de diptères qui avait été signalé, depuis longtemps déjà, comme particulièrement nuisible aux céréales. Linné avait décrit, sous le nom de Musca pimilionis, une espèce voisine, ou peut-être la même espèce, et avait montré que lalarve, en s’introduisant dans, les jeunes plants de seigle, empêchait les épis de se former; plus récemment, un agriculteur distingué, M. Herpin, avait observé, dans le département du Cher, des muscides tout à fait analogues, qui faisaient beaucoup de tort aux récoltes; et, à la même époque, M. Guérin-Méneville avait pu suivre les métamorphoses de ces petits êtres en conservant dans son cabinet des plants de blé attaqué, cultivés en pots, et en ouvrant de temps en temps les tiges pour constater les phases successives du développement des vers qui rongent la moelle de la plante. Grâce à des observations poursuivies avec une patience infatigable, ce naturaliste a pu se convaincre que les mouches décrites pour la première fois par Linné, sous le nom

Le Clilorops du seigle.

i. Insecte adulte, fortement grossi. — 2. Larve logée dans la base du chaume. — 3. Épi attaqué.

de Musca lineata, produisent dans nos climats deux générations par année; que lalarve ou petit ver, produit de la première génération; s’attaque au collet de la tige, et souvent à la partie située au-dessous du niveau du sol ; qu’il y produit une irritation et détermine ainsi un afflux de sève qui amène un développement anormal en largeur, empêchant la tige de s’élever et de donnerun épi. Les mouches issues de cette première larve pondent bientôt au cœur même des tiges un œuf, d’où sort, à la fin du printemps, entre le dernier nœud et l’épi, un autre ver qui est semblable de tous points à celui du collet, mais qui, au lieu de s attaquer à la partie centrale du chaume, ronge la péri-

phérie, entre la tige et la feuille qui l’engaîne. Par suite de cette destruction d’un côté de la tige, tous les grains de l’épi situés sur la face correspondante avortent nécessairement; quelquefois même l’épi tout entier se trouve perdu parce qu’il n’a pu sortir des feuilles qui l’embrassent. Fort heureusement, comme nous l’avons dit, certains hyménoptères 'viennent arrêter le développement de ces petites mouches, et ne leur permettent pas de consommer plus de Vvo la récolte : ces insectes auxiliaires de l’homme, qui apparaissent au printemps sous la forme de petits vers logés dans les tiges de blé vert, entre le dernier nœud du chaume et l’épi, sont généralement occupés à sucer les larves de la Musca lineata; toutefois, ils ne font pas périr immédiatement leurs victimes; ils se contentent de les amaigrir, et ce n’est qu’au moment où elles ont déjà préparé l’étui sous lequel elles doivent se changer en nymphes qu’ils leur donnent le coup de grâce, afin de profiter de cet abri pour opérer leur propre métamorphose. En se transformant, ces petits vers donnent des hyménoptères, appartenant à ce groupe des chalcidites dont la plupart des représentants déposent leurs œufs dans le corpsd’autres animaux, et se font remarquer par l’élégance de leurs formes autant que par le brillant de leurs couleurs.

Six ou sept ans avant M. Guérin-Méneville , un savant entomologiste de Varsovie, M. Waga, avait déjà eu l’occasion d’observer ces immenses accumulations de mouches des blés, non-seulement dans les serres d’un jardinier, mais encore à l’Observatoire, sous le dôme, sur l’escalier^ au plafond, et sur le pavé même de différentes pièces, où elles formaient plusieurs couches superposées. Dans une des salles envahies par ces insectes, M. Waga a compté 156 mouches par pouce carré, et comme le plafond mesurait environ 115 200 pouces, il a pu évaluer, sans exagération, le nombre total de ces diptères à 17 971 200 individus. L’invasion de ces 17 millions de diptères eut pour •résultat de faire avorter les épis de près de 2 000 gerbes polonaises contenant chacune 12 000 tiges.

Des faits analogues ont été constatés par M. Herpin dans un grenier du château de la Beaupiniére (Indre-et-Loire), pendant l’automne de 1842; seulement, dans ce cas, la Musca lineata ou Chlorops lineata était mélangée à une autre espèce du même groupe, parasite de l’orge, espèce à laquelle M. Guérin-Méneville a proposé de donner le nom de Chlorops Herpini. Il est très-probable enfin que la petite mouche de la grosseur d’un pou , signalée par Linné sous le nom de mouche du frit, et qui, d’après ce grand naturaliste, a détruit souvent en Suède un dixiéme de la récoltede céréales, était sinon de la même espèce, du moins du même genre que les diptères observés àFleury-sous-Meudon par M. Guérin-Méneville, et par M. Waga aux environs de Varsovie. Linné ajoute, du reste, que ces mouches du frit ont, de son temps, causé, dans la France occidentale, des dégâts qui peuvent être évalués à plus de cent mille ducats d’or.

Les figures ci-jointes représentent leChloropsàn seigle à l’état adulte (fig. 1), et à l’état de larve (fig. 2et fig. 3). L’insecte adulte, une femelle, est considérablement grossi, afin qu’on puisse mieux saisir les détails de son organisation : le triangle qu’on aperçoit sur le sommet de la tête de cet individu, et les raies longitudinales qui ornent le corselet, sont d’un beau noir chez l’insecte vivant, et tranchent vivement surle fond des téguments, qui sont d’un jaune vif. Toutes les autres espèces du genre Chlorops, et celles du genre Oscinie, très-voisin du premier, ont les mêmes mœurs que les mouches décrites par M . Guérin-Méneville, et se nourrissant à l’état de larve aux dépens de a tige des céréales, dont elles arrêtent la croissance et dont elles font avorter les épis.

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