LA SCIE ET L’ARBRE
« Te souviens-tu d’une visite que nous fîmes, il y a quelque mois, dans une usine célèbre?... Il y a là d’immenses ateliers où de bruyantes machines s’agitent, broient, travaillent sans trêve; les lanières s’entre-croisent en fouettant l’air avec des sifflements aigus ; les marteaux s’élèvent et s’abaissent avec une effroyable régularité ; des instruments étranges saisissent la matière, la tordent ou la transforment de mille façons. Nous nous arrêtâmes muets, étonnés devant cette activité formidable et indifférente. Il y avait surtout une scie gigantesque que je regardais agir avec une sorte d’horreur. Dressée dans toute sa hauteur, elle mordait par la cime un chêne abattu devant elle et qu’une force invisible poussait irrésistiblement en avant. A mesure que l’arbre glissait, la scie impitoyable faisait son œuvre; elle pénétrait au cœur du chêne qui gémissait sous la morsure ; pourtant il avançait toujours. Rien n’arrêtait la marche fatale de l’un, rien n’arrêtait la denUcruelle de l’autre, et quand l’horrible scie atteignait les racines, un autre arbre se trouvait là qui remplaçait le premier. Je ne pouvais détacher mes yeux de ce spectacle. N’est-ce pas ainsi que nous passons tous, courbés sous la dent acérée qui, minute par minute, dévore nos jours, sans que nos cris et nos sanglots fléchissent jamais l’impitoyable fatalité? Nous nous sentons disparaître, malgré nos efforts, dans le gouffre inconnu où d autres nous ont précédés, où d’autres nous suivront, sans savoir quelle main nous pousse et vers quel but nous marchons. » (-)
La pensée qui termine ce tableau saisissant des mouvements d’une usine peut, en effet, se présenter à l’esprit; mais est-elle complète? Est-il bon de s’y arrêter et de s’y complaire?
Si l’arbre ne sait pas où il va, l’homme sait bien où il le mène ; à devenir planche, charpente, pont, plancher ou
(') Ticknor, Ilist. de la littérature espagnole , trad. parMagnabal, ?i‘‘- vol. Hacliello.
i-) Flawrii. piu- P. Ailiani", Rrntr des Deux Mondes. 1865.
meuble. Pourquoi donc séparer l’arbre de l’homme, puisqu’ils forment un ensemble, puisque sans l’arbre l’hornme n’aurait que faire de la scie, non plus que de toutes les forces qu’il met en jeu dans l’usine? La vie qui animait l’arbre pendant son existence végétative n’est plus en lui; elle a accompli son œuvre et elle abandonne le tronc solide qu’elle a formé aux dents de la scie qui le façonne sans le détruire. Ce n’est point une fatalité impitoyahle qui pousse l’arbre sous les dents de l’acier, c’est la volonté intelligente d’un être supérieur bienfaisant qui arrache ce tronc magnifique à la pâture des insectes, des mousses et des ferments, pour lui donner une destination plus utile. Pourquoi la visiteuse qui traverse l’usine ne regarde-t-elle qu’une moitié de ce tableau et se laisse-t-elle éblouir par des engins dont les agissements lui cachent l’ouvrier principal? Au lieu de descendre h l’arbre abattu sous la scie, que ne s’élève-t-elle à l’être qui commande à la scie, à l’homme, fier de sa création et conscient de sa propre puissance? Que n’envisage-t-elle dans leurs rapports, dans
leur union vers un même but, l’arbre, la scie et l’homme? Alors, au lieu du frisson d’horreur dont elle est agitée, elle se sentirait saisie et dominée par une confiance céleste. Reportant, comme elle le fait, sa pensée sur elle -même et sur la mort, elle n’oublierait pas la présence de Dieu éternel et souverainement juste. Au lieu d’imaginer un ^oît/fre inconnu, béant pour l’engloutir malgré ses cris d’épouvante, elle découvrirait un vaste horizon où l’humanité, dotée d’un noble empire sur la nature, trouve sans cesse de nouveaux motifs pour adresser à Dieu, par qui elle est, un hymne de reconnaissance.