LE PONT ROMAIN DE RIMINI
Le Pont d’Auguste, à Rimini. — D’après une photographie.
Parmi les ponts datant de la belle époque romaine, un des plus remarquables et des mieux conservés est celui qui fut construit par Auguste et Tibère k Ariminum, aujourd’hui Rimini, à l’endroit où venaient se confondre des deux grandes voies consulaires Flaminienne et Émilienne. Ce pont est jeté sur la Marecchia, qui, comme la plupart des rivières d’Italie, est, suivant la saison , ou large et impétueuse, ou réduite à un mince ruisseau. Construit avec les plus beaux marbres des Apennins, ce pont, richement décoré à son origine, a subsisté jusqu’ cà nos jours, tant la solidité de ses assises était parfaite. Il porte, encore lisibles, les inscriptions officielles qui attestent que ses constructeurs furent Auguste et Tibère. Ce n’est pas sans émotion que le voyageur lit aujourd’hui ces quelques lignes, gravées là par un ouvrier romain il y a dix-huit siècles, et qui ont été respectées par les puissances diverses' qui ont tour à tour occupé Rimini.
Placé sur une des grandes routes de l’Italie, Rimini fut plus qu’aucune autre cité exposée aux attaques et aux ravages. Après le tumulte des invasions, elle passa des Barbares aux papes, puis à la famille des Malatesti, puis encore aux papes, qui durent enfin la céder au roi d’Italie. Mais, pour le touriste et l’archéologue, les souvenirs qui rappellent ces dominations successives s’effacent devant ceux que Rome a laissés. Ce qui intéresse surtout à Rimini, ce que ses habitants montrent avec fierté, c’est le pont d Auguste. La mémoire du fondateur de l’empire est toujours très-vivante dans cette petite ville, car non-seulement Auguste y a construit ce pont inébranlable, mais on Y admire encore un trés-bel arc de triomphe élevé en son honneur.
A côté de ces deux restes splendides de la civilisation antique, les monuments du moyen âge, la forteresse des Ma- Tome XLIV. — Aoi'T 1876.
lalesti, les églises pleines d’œuvres renommées des sculpteurs et des peintres de la renaissance, celle deSan-Francisco surtout,- remplie de tombeaux, et les portiques qui l’entourent, d’une-si noble ordonnance, œuvre vantée de LeoBatista Albert! , ne sont pas indignes de leur imposant voisinage.
CONTE
Suite. — Voy. p. 254.
A, B, C, D, durent à Parenthèse de pouvoir connaître et mieux apprécier leur père. La vieille nourrice leur donna aussi toutes sortes de détails sur leur mère; par elle, en un mot, ils retrouvèrent leur tradition de famille. Et ceci fut pour eux, à leur entrée dans la vie, une vraie force morale.
On néglige trop, généralement, ces traditions domestiques ; nous devrions tous savoir, au moins en ses traits principaux, l’histoire de nos ascendants les plus rapprochés. Cela nous aiderait nous-mêmes à comprendre certains côtés de notre caractère, et nous y démêlerions mieux nos propres devoirs. On fait aux enfants des rois, avec soin, l’histoire de leurs pères; pourquoi n’en serait-il pas de même dans les autres familles?
Virgule avait deux ans et demi et devenait très-gentille ; de leur côté. A, B, C, D, commençaient à grandir; A était dans sa dix-septième année, et n’avait reçu, ainsi que ses frères, qu’une éducation bien insuffisante ; lire, écrire, calculer, c’était tout leur savoir. En revanche, A était un excellent jardinier, au moins en ce qui concernait le bêchage, le ratissage, le repiquage, etc. Onànt aux opérations plus délicates de la taille et de la greffe, malgré les leçons
de Trait-d’Union, il n’y excellait pasencore. B, G, D avaient commencé aussi à prendre part à la culture de File. G était, déplus, un très-habile pêcheur et tisseur de filets. B ne semblait avoir aucune aptitude bien marquée ; il était parfois un peu sombre et inquiet, et semblait comprendre mieux que ses frères l’insuffisance de leur éducation et les difficultés qui pourraient en résulter pour eux. Il prévoyait les résultats malheureux que pourrait avoir pour ses frères et pour lui la maladie paternelle , car il comprenait bien maintenant que la sauvagerie de son père ne pouvait tenir qu’à un état maladif. Gette sauvagerie, d’ailleurs, d’année en année, n’avait fait qu’augmenter : ce n’était plus seulement le monde qu’il fuyait maintenant, c’était sa propre famille. Il restait parfois des journées entières enfermé dans sa chambre.
Trait-d’union et Parenthèse n’étaient pas eux-mêmes sans se demander ce que deviendrait une famille ainsi dirigée.
Le malheureux chef de cette famille conservait sa douceur, son aménité, même une certaine grâce aristocratique; mais il se concentrait de plus en plus en lui-même, évitant avec plus d’anxiété que jamais tout ce qui pouvait, même de très-loin, lui rappeler les événements cruels auxquels il avait été mêlé. G’est pour cela que toute allusion aux événements historiques, même les plus éloignés, que toute mention de nationalité lui était impossible. A et B avaient exprimé quelquefois le désir, très-naturel à leur âge, de quitter l’île et défaire, au moins aux environs, quelque petit voyage ; le père n’y avait jamais consenti. Les enfants voyaient bien que la manifestation de ce désir, quand ils osaient la faire, lui causait une vive douleur. Aussi renoncèrent-ils à lui parler même d’une excursion au plus prochain village. Gomment cela finirait-il ? Voilà ce que se demandaient non-seulement Parenthèse et Trait-d’ünion, mais tous ceux qui connaissaient la colonie.
Gela devait finir, hélas ! comme toutes choses finissent, par la mort.
Trait-d’Union vint un matin prévenir les quatre enfants que leur père, pendant la nuit, sans que l’on sût comment, avait cessé de vivre.
Je ne raconterai pas ce qui suivit immédiatement cette catastrophe. L’île fut envahie par les gens de loi. On nomma un tuteur, on fit une vente mobilière, etc., etc. L’île fut mise en location. A, B, G, D, Trait-d’Union, Parenthèse et Virgule durent quitter le domaine.
L’un d’eux. B, est celui qui présentement vous écrit cette histoire, en vue de vous montrer combien sont puissants les souvenirs d’enfance, combien nous restent chers les lieux où nous fûmes élevés. Notre tuteur eut la pensée d’abord de nous mettre en pension tous les quatre, afin, disait-il, de compléter notre éducation; mais quand il eut vu qu’au lieu d’une éducation à compléter, il y aurait bien plutôt une éducation à recommencer, quand il eut réfléchi à notre âge, quand il connut notre invincible répugnance à toute réclusion, notre besoin de liberté, si légitime après un isolement de huit années, il renonça à son premier projet, au moins pour les trois aînés de ses pupilles. Mais le plus jeune, D, qui n’avait que onze ans, fut mis interne au lycée le plus important de la contrée , malgré ses réclamations et les nôtres, et même contre le sentiment de Trait-dUnion et de Parenthèse. Mais le tuteur ne tint compte d’aucune de ces réclamations, trouvant même trèssingulier que des domestiques pussent se permettre d’avoir un avis dans des affaires de famille.
Je me suis dit bien souvent depuis qu’en matière de domesticité, ce tuteur n’était guère plus sage que notre pauvre père ne l’avait été en matière d’éducation? J’avais appris, en effet, que les domestiques chez lui se renouve-
laient de trimestre en trimestre. Du reste, on verra si sa conduite en ce qui concernait D eut de meilleurs résultats que celle de notre pauvre père.
Trait-d’ünion et Parenthèse avaient compris combien il serait affreux à cet enfant de se voir enfermé entre les quatre murs d’un lycée, assis du matin au soir, immobile, les yeux sur un livre, après avoir vécu en plein air, si libre et si actif dans notre île. Mais le tuteur ne put comprendre cela, et le pauvre D, sans transition, sans préparation, dut entrer au collège.
L’instruction est, sans doute, le plus grand des biens, et pour tous ceux qui ont à diriger des enfants, la leur donner est le premier des devoirs; mais il n’en importe que plus d’accomplir ce devoir avec discernement. Gombien d’éducations ont-elles été ou manquées, ou faussées, pour avoir été données sans ménagement, sans discrétion! Il faut certainement mettre de la raison dans la direction des enfants, mais il y faut mettre aussi de l’affection. Raison toute seule aussi bien qu’affection toute seule ne peuvent faire que mauvaise besogne. Le tuteur eut raison de vouloir donner à notre plus jeune frère une instruction convenable; mais l’affection lui manqua, ou ne fut pas assez forte pour lui faire trouver les voies etmoyens. L’affection de Parenthèse et de Trait-d’Union leur faisait comprendre que, pour un enfant élevé comme il l’avait été, l’application de la règle commune était un danger; et puis, dans l’affection vraiment maternelle de Parenthèse, peut-être y avait-il un pressentiment instinctif des faiblesses héréditaires de cet enfant, né d’un père certainement malade, et né dans un temps où la maladie paternelle s’était déjà déclarée. 11 y avait là un danger que les vieux domestiques devinaient bien, mais que ni le tuteur, ni les professeurs ne savaient prévoir comme Trait-d’union et Parenthèse. Le tuteur était homme d’une grande droiture, malgré quelques préjugés un peu étroits ; les professeurs auxquels il fut confié étaient des hommes instruits et très-bons ; mais droiture , science, bonté, cela ne suffit pas pour la direction des enfants : il faut qu’à-tout cela se mêlent le cœur et les yeux maternels. Mais si la mère manque? — Ah! c’est alors que l’on peut sentir le prix d’une vieille servante. J’ai souvent regretté de n’avoir pas insisté, tout jeune que j’étais, pour que D ne fut pas mis au lycée. Mais nous fûmes un peu retenus A et moi par la crainte qu’on n’attribuât à jalousie ce désir vd’empêcher notre jeune frère de recevoir plus d’instruction que nous n’en avions reçu nous-mêmes. Mais qu’advint-il de nous autres?
A demanda que pour compléter son é'ducation horticole on le mît en apprentissage chez un habile jardinier; ce qui lui fut accordé.
Moi, B, je déclarai, sans hésitation, que mon goût était pour la bâtisse, et que je désirais entrer chez un architecte ou chez un constructeur.
Quant à G, le commerce eut sa préférence.
La fortune de notre père, divisée entre nous, devait constituer à chacun, après liquidation, un revenu d’environ 3 600 francs.
Notre père, tant par son testament que par d’autres arrangements très-bien prévus et très-bien ordonnés, avait laissé à Trait-d’Union et à Parenthèse une petite rente viagère de 800 francs. Quant à Virgule, il laissait à scs fils, en toute confiance, le soin de veiller sur elle.
Elle avait, je l’ai dit, deux ans et demi à la mort de notre père. Il fut convenu que Parenthèse la garderait avec elle, et l’on préleva sur le revenu de chacun de nous la petite part nécessaire à son entretien; Parenthèse et Traitd’Union voulurent même y contribuer aussi.
Après une réclusion de tant d’années, nous fûmes pris tout naturellement d’un irrésistible besoin de voir du pays.
Nous ne savions rien du monde, et nous avions à en faire, pour ainsi dire, la découverte. Ce que nous coûta notre expérience, on le devine. Quel élan d’abord ! quel enthousiasme universel! Quels étonnements! quellesjoies! Mais les suites de ces joies, mais les déceptions, les cruelles déceptions, oh ! je ne les dirai pas!...
Pauvres feuilles détachées d’une même branche, nous fûmes, mes trois frères. Virgule et moi, emportés dans des tourbillons divers ; Virgule seule, abritée par la prudente Parenthèse, ne connut pas les orages.
La fin à la prochaine livraison.