PROMENADE EN MER
Fin. — Voy. p. 262.
La barque avançait cependant , et Ton se montrait du geste Tile Sainte , une île rocheuse entourée d’une ceinture de goémons, couronnée d’une chapelle dédiée à la Vierge. « Elle fut fondée, dit une inscription, en 502, en mémoire de la victoire obtenue par l’intercession de Notre- Dame, dans l’endroit même où Corsol, général des Danois, avait sa tente , où il s’était retranché après avoir pillé le pays de Léon. »
Derrière Tile de Callot, un grand phare blanchissait au soleil : c’est l’éclaireur de Tile de Batz, où de viriles femmes travaillent la terre, tandis que les hommes absents courent les mers lointaines. Ce fut Tîle-monastère de saint Pol de Léon, ce dompteur des âmes, des taureaux sauvages et du dragon de la légende. A la traversée de Tile de Batz, les marins se découvrent et font le signe de la croix à un point où la mer, même en temps calme, fait un roulement, comme si le dragon grondait encore au fond du gouffre où le saint le précipita.
C’est le pays de Trémentin, le compagnon de Bisson qui fit la folie héroïque de se faire sauter en Tair plutôt que de se rendre aux pirates de l’Archipel. Partout, sur ce rivage d’hommes trempés pour la lutte, brille le souvenir d’un saint ou d’un héros. Les légendes illuminent la nuit du passé et charment les veillées des fermes : c’est la poésie du foyer.
Tout à coup , au tournant d’un cap , une ville morte apparut, une vision en pierre du moyen âge. Eu amphithéâtre sur une colline, au-dessus d’une baie bleue et tranquille bordée de parcs sombres, resplendissait au soleil toute une cité monacale de clochers, de couvents, de manoirs gothiques, Saint-Pol de Léon, la ville sainte, dont la flèche étoilée s’élance à trois cents pieds dans le ciel. Vauban la nommait un coup d’audace. Puis la côte s’abaisse, se dénude, dit adieu aux arbres, à la paix, court à la lutte, s’arme de rochers, se jette en ava«t dans la haute mer et la défie au combat. Les hautes vagues montent à l’assaut, blanchissent d’écume la côte noire de Roscoff , étreignent de brisants sa citadelle d'écueils, qui semble vaincue. Mais toujours la côte vaillante , le vieux repaire de corsaires et de contrebandiers, se dresse indomptable, et défend, derrière ses récifs, la riche campagne, le grand jardin potager de la Bretagne. Lutte féconde où la mer, cette rude nourrice, apporte sa sève à la terre. La vie est le prix du combat.
Telle était la scène. Le paysage doux et recueilli, agité et guerroyant à la fois, était la vivante image de la prière et de l’héroïsme. On retrouvait là, comme dans toute la Bretagne, un pays de contrastes, sauvage et doux, plein de force et de grâce, de roches sinistres, de vergers ombreux, de landes et de figuiers, de chênes et de myrtes; pays boisé et nu, aux caps lancés dans la tempête, aux anses abritées du vent; terre rêveuse et virile de poètes et de héros. Partout, sur cette côte déchirée, sculptée par la mer, battue de la houle et du souffle d’en haut, s’élançaient des flèches, des églises, des chapelles, des lieux d’asile et de prière.
La marée avait descendu. On voyait à nu les roches marines, les noirs ossements de la mer. « Impossible d’accoster Tîle, dit le pilote ; mettons le cap sur la baie de Carantec, et filons vent arrière. »
Soudain les regards des passagers se fixèrent sur Tîle. De la chapelle la procession descendait. Les croix, les vieilles bannières du moyen âge défilaient sur la grève ; l’image de la Vierge, portée par des jeunes filles, se détachait sur
Tazurdu ciel et de Teau, comme dans une nouvelle assomption. La brise soufflait par bouffées les chants des prêtres et les volées d’allégresse des cloches. L’air agitait les lueurs des cierges aux mains des pèlerins sauvés des naufrages.
La barque aborda Tanse déjà pleine de barques pèlerines reposées sur leurs ancres. On tendit les rames de la proue sur les roches pour descendre à terre ; les pieds glissèrent plus d’une fois sur les goémons gluants ; Ton s’assit sur Therbe, et Ton dîna gaiement au bord de la mer. Une volée d’enfants s’abattit autour du repas ; Ton fit la part des pauvres. Des jeunes filles se baignaient et dansaient dans Teau bleue et tranquille de la baie ; on entendait leur rire frais et sonore courir sur la mer !
Le repas fini, on monta par un chemin creux au bourg de Carantec. Les vêpres finissaient; la foule sortit et s’agenouilla sur les tombes , en vue de la mer et du ciel , de l’espérance et de la vie . La Bretagne a la religion des morts, la fidélité du tombeau. Pas une tombe n’était déserte.
Mais bientôt la cornemuse résonna. A l’appel de la danse, la jeunesse s’élança du cimetière. Après le deuil, le plaisir. Les cabarets regorgeaient de buveurs. Les jeunes filles, arrêtées devant les étalages des marchands, recevaient de leurs fiancés un présent, un pauvre bijou banal dont Tamour faisait un souvenir. Puis on courait à la danse. Les jolies filles de marins et de pêcheurs, en coiffes blanches, en capes de drap sombre, le fichu à carreaux d’azur gris et la croix d’or sur le sein, reflétaient dans leurs costumes les teintes du pays. La danse, grave, sans bonds joyeux, ne s’animait qu’aux élans ardents dix jabadao, cette kermesse bretonne. La musique était pauvre et triste ; elle charmait pourtant, comme tous les vieux chants de la terre natale. Qui ne regrette et ne rêve toujours ces belles fêtes de village où les yeux s’attirent, où les mains se pressent, où les amours commencent, où le cœur s’éprend de tout ce qui est beau.
Le soir approchait. Le jour baissant, la marée montant, il fallut quitter la fête et songer au retour. L’heure de la lutte était passée. La barque glissait sur la mer calme et douce du crépuscule, comme un cygne noir, les ailes dorées par le soleil couchant. Le soleil lançait ses derniers regards entre les longues paupières des nuages pourprés. L’auréole du couchant, les rameaux noirs sur le fond d’or du ciel, la mélancolie du soir, la douceur de la brise, les parfums de la côte, les caresses de Teau à la grève, la musique à voix basse du golfe, la paix de la mer, des arbres et du ciel enchantaient les passagers. Heures délicieuses des soirs d’été, trop rares dans la vie !