‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 576 sur 712 · Tome XLIV. ~ Août · texte numérisé non relu

Tome XLIV. ~ Août

Les œufs sont déposés dans le fond du nid ; les parents, pour couver et plus tard pour nourrir leurs petits, s’y introduisent par l’ouverture du goulot, qui est l’unique entrée. Comme le petit édifice est fermé de toutes parts excepté du côté de la terre, et qu’il est suspendu dans le vide , souvent au-dessus de l’eau , il est un abri sQr nonseulement contre la pluie, mais contre les rongeurs et les reptiles, ennemis jurés des œufs et des jeunes oiseaux.

CONTE

Fin. — Voy. p. 254, 257.

De vous raconter en détail notre histoire à tous, cela nous mènerait loin ; il y faudrait un gros livre, et les gros livres, je Tavoue, m’ont toujours fait peur, alors même qu’il n’y avait qu’à les lire.

Quelques traits, cependant, pour qu’on sache quelle a été notre histoire à tous.

A était entré, on Ta vu, cliez un horticulteur ; il y était

resté trois mois à peine, et, d’horticulteur en horticulteur, il n avait pas tardé à faire son tour de France. Il passa même le détroit, trouva à se caser chez un fleuriste de Londres, qui ne tarda pas d en faire son principal voyageur, et qui, ayant reconnu en lui une vraie passion pour les e.xpéditions lointaines, l’envoya jusqu’en Australie à la recheiche de plantes nouvelles. Revenu de ce voyage, il partit pour 1 Inde, où ce malheureux frère mourut à peu près comme Victor Jacquemont, au moment de se réembarquer pour l’Europe.

Quant à moi, je 1 ai dit, j avais demandé d’entrer chez un architecte, mais je ne savais ni assez de dessin, ni assez e géométrie, et je dus pendant près d’un an prendre des eçons, enfin, je fus placé chez un entrepreneur et je n’v demeurai guère ;

Le désir de voir et l’humeur inquiète,

comme dit la Fontaine, m’emportèrent au loin. Je fis aussi non pas un, mais plusieurs tours de France. Il est vrai que je ne visitai pas 1 Asie, mais aussi je n'y mourus pas comme notre malheureux frère aîné. ’

Je courus tant et si bien qu’enfin je m’arrêtai à Lyon J'avais alors trente-trois ans; je trouvai à m’établir dans cette ville, je m y suis marié, j’y suis devenu père de famille... Ma femme était douce, charmante, active et dévouée. Notre situation de fortune était plus que satisfaisante; nous avions un fils dont l’enfance avait enchanté notre vie : gracieux, vif et intelligent au possible, mais qui ne tarda pas de nous attrister par ses déréglements. Loin de moi la pensée de raconter aussi cette histoire ! La mère et le fils sont aujourd’hui couchés dans la tombe où sans doute je ne tarderai pas de les rejoindre... j’ai soixanteseize ans.

Notre frère C courut aussi le monde et fit plusieurs fois, au compte d’un négociant de Reims, le vovage de Calcutta pour des acquisitions d’indigo. Il avait une part de bénéfice dans ces opérations, et bientôt son patron lui laissa la suite de ses affaires. C est maintenant à la tête de cette maison importante. Il a eu deux garçons et une fille; celle-ci est aujourd’hui la femme d’un très-estimable magistrat. Quant aux fils, encore garçons 1 un et l’autre, ils s’apprêtent à succéder à leur père, qui, de son côté, projette de terminer ses jours dans l’île où nous fûmes élevés. Cette île, vendue a notre majorité, passa dans les mains d’un marchand de bœufs, de qui notre frère C l’a depuis rachetée.

Mais le jeune frère D, qu’était-il devenu dans son lycée? 11 y fut pris d une tristesse invincible ; les soins, les attentions délicates du proviseur et de sa famille ne purent le consoler ; Trait-d’union et Parenthèse le venaient voir de temps en temps, et même Parenthèse ne manquait jamais d amener Virgule avec elle; mais tout cela ne lui rendait pas l’île et le beau fleuve qui baignait ses rives. L’ennui lui ôta toutes ses facultés. 11 avait eu d’abord le projet, je ne sais comment, de reprendre la carrière du notariat qu’avait exercée notre père ; mais au moment où il allait passer ses examens, vers sa vingtième année, le malheureux fut atteint d’aliénation mentale. Placé par notre tuteur dans une maison de santé , il y est mort à trente-deux ans De quatre nous voilà donc réduits à deux ! Mais il reste pour continuer la famille deux fils de C et leur sœur.

Virgule aussi a survécu. Restée avec Parenthèse jusqu a âge de dix-neuf ans, elle est devenue la femme d’un fabricant de drap, qui a fait, grâce à son industrie, une ortune considérable, et ils habitent maintenant ensemble en louraine, un château magnifique. Ils ont deux fils, dont un est a Pans un avocat distingué, et l’autre un de nos yageurs les plus intrépides. Au moment même où j’écris ces lignes, il vient de se mettre en route pour le Gabon,

et peut-être sera-t-il en plein Sahara à l’heure où elles seront publiées.

Chaque année, le frère C et moi nous passons ensemble quelques jours chez Virgule, et ces réunions, qui font si bien revivre tous nos souvenirs d’elifance, sont peut-être nos meilleurs moments. Il est bien convenu que chaque année aussi il y aura réunion de toute la famille dans l’île lorsqueCs ysera réinstallé. Virgule et son mari demandent même d’y ériger pour eux, à leurs frais, un pavillon. Le mari de Virgule veut s’y livrer au plaisir de la pêche. Chose singulière ! nous avons, mon frère et moi, visité la France entière ; un des fils de Virgule a visité et nous a décrit dans ses conversations et sa correspondance les cinq parties du monde : eh bien, l’île, la chère île de notre enfance, est encore de tous les pays celui dont nous parlons avec le plus de bonheur. 11 nous en reste comme un souvenir de paradis terrestre, et pourtant, ce paradis, avons-nous assez désiré d’en sortir lorsque nous y étions ! Avec quelle émotion alors, du haut de nos arbres, nous voyions passer les navires, et combien nous eussions donné pour que ces navires nous emportassent!

A, qui était mort en Asie, nous écrivait des bords de : Indus et du Gange des lettres dans lesquelles reparaissait toiyours ce beau fleuve de France où nous avions, enfants,

SI bien pêché et nagé, où nous avions avec tant de joie sauvé la vie à Virgule. Ce père même, dont nous avions tant souffert, nous sommes encore pour lui pleins de tendresse et de respect. II était si doux, si bon , après avoir été lui-même si malheureux et si cruellement bouleversé, que même 1 affaiblissement de ses facultés nous est une rarion de 1 aimer davantage. Nous savons mieux aujourd hui combien, pour les plus forts, la vie est lourde à porter, et nous éprouvons pour ce malheureux père une tendresse rétroactive qui parfois nous émeut jusqu’aux larmes et dépasse même ce que nous éprouvions au temps où nous eussions pu mieux le lui témoigner. Mais c’est, je pense une des lois de notre existence de ne bien apprécier nue ceux qui ne sont plus.

Aussi, quel caractère sacré prennent après leur mort un père et une mère!

^ ün dernier aveu, lecteur : c’est dans l’île paternelle c est dans la maison rachetée par mon frère C, que j’ai voulu recueillir et rédiger pour le Magasin pittoresque ces souvenirs d enfance. Combien elle s’est embellie, cette île ' Quels délicieux ombrages y font aujourd’hui ces arbres que nous aidions Trait-d’Union à planter! La maison n’â été que très-peu modifiée. Ah ! qu’on y regarderait à deux fois avant de rien bouleverser des choses du passé, si l’on savait combien de souvenirs vivants et vivifiants s’y peuvent retrouver ! Mais la vie est ainsi faite que l’on y va de ruine en ruine. Heureux et bien heureux sont-ils ceux qui, comme C, comme Virgule et moi, peuvent encore retrouver à peu prés intacts, dans leurs vieux jours, les lieux où se passa leur enfance.

C, qui, après tant d années, est venu avec moi passer/ quelques jours dans notre ancien domaine, a voulu, comme* autrefois, s’y livrer au plaisir de la natation ; et vraiment ■ nous nous sommes cru un instant reportés aux heureux jours de notre enfance.

Il y manquait pourtant notre père ; il y manquait Parenthèse etTrait-d’Union; il y manquait A et D. Mais nous y retrouvions le même paysage, les mêmes prairies sur les bords du fleuve, les mêmes coteaux dans le lointain, et les mêmes murmures de l’eau sur les bords de l’île,..

Un sentiment de profonde piété s’empara de mon âme, et j’écrivis ces pages. '

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