‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 580 sur 712 · II. — MONUMENT TAILLÉ 'DANS LE ROC · texte numérisé non relu

II. — MONUMENT TAILLÉ 'DANS LE ROC

Depuis les temps les plus reculés de l’histoire, ceux de Texpédition des Argonautes, de l’empire des Perses et des colonies grecques, jusqu’à celui des croisades, des colonies génoises et de l’établissement définitif des Osmanlis, nous voyons l’Asie Mineure, la plus belle contrée de l’ancien monde, servir de théâtre et de proie aux luttes acharnées de toutes sortes de prétendants. Là se sont agitées les plus grandes questions politiques et religieuses. L’état actuel du pays paraît être surtout la fatigue et le repos dans une longue trêve.

La nature, riche et charmante, toujours jeune et agreste, y est de plus toute imprégnée de poésie antique. Il semble que sur chaque sommet, dans chaque antre, doivent apparaître des êtres mythologiques qui se personnifièrent dans la religion et dans l’art des anciens. C’est sur une montagne '

voisine d’Amasserah que naquit la fable du caducée de Mercure ; et la chèvre qui broute aux pampres des talus vous rappelle Amalthée. Avec Jason , avec les Amazones, Hercule, Thésée, figures à demi fabuleuses, l’histoire y confine aux genèses théogoniques.

Sans avoir jamais été une ville de premier ordre, Amasserah forme , depuis la domination romaine, sous laquelle elle tomba une cinquantaine d’années avant notre ère, une tête de route à travers la Paphlagonie, entre la mer Noire et le centre de l’Asie Mineure. On y rencontre l’ancienne Sésame d’abord et ensuite Amastris, qui porte le nom d’une nièce de Darius, qui l’embellit lorsqu’elle eut épousé Denys, tyran d’Héraclée de Pont. Là encore, au milieu des champs, rendus à la barbarie et à la solitude, se rencontre le dallage gigantesque des indestructibles routes antiques ; on les utilise encore aujourd’hui. Par elles Amastris était en communication directe jadis, à l’ouest et au sud, avec

Héraclée, Priisa {ad Hyppium) ; Ancyre, Pessinunte, Pergame, c’est-à-dire avec les provinces de la Bithynie, de la Galatie, de la Cappadoce.

Bans le vallon et dans les ravins qui séparent la ville de la ligne de montagnes parallèle aux bords de la mer s’étendent à tous les plans d’immenses ruines qui furent probablement une résidence impériale d’été des souverains romains ou peut-être de Byzance et de Constantinople. Toute une journée est à peine suffisante pour relever en simples mesures et cotes d’architecte les plans de fondations et les débris de ces constructions. On peut en reconnaître encore les substructions et des pans de muraille encore debout, des terrasses, des galeries voûtées en tunnel, des palais, des basiliques, des thermes, chapelles, promenoirs, belvédères. Le sol est littéralement jonché d’autels, de stèles, de pierres votives et de fragments de tous genres. Cette cité en ruines et son site même rappelle la célèbre villa Adriani sous Tivoli.

A l’entréc'de la voie romaine qui conduit aujourd’hui à Bartin, en abordant le flanc même de la montagne qui domine le plus immédiatement Amasserah, se présente le sujet de notre dessin. On y voit une niche évidée en plçine muraille de rocher. Elle contient une statue dont la tête manque et drapée d’une toge. A sa gauche est une colonne triomphale d’ordre toscan, surmontée d’un aigle aux ailes déployées, une palme dans les serres. Divers cartouches ou tableaux à inscriptions, d’autres petites niches ou oratoires accompagnent, placés comme au hasard, cette composition centrale. Dans la plus grande des inscriptions, en caractères latins très-frustes, on distingue pourtant le nom de Glaudius. Le style et l’exécution des sculptures, assez grossières, sont empreints du caractère romain. On peut admettre par bien des raisons que la vole à laquelle cette riche décoration forme un original frontispice conduisait directement à la ville de Claudiopolis. Aujourd’hui, il n’y passe plus guère que quelque chariot attelé d’une paire de buffles, aussi peu graissé que mal vissé, èt conduit par un paysan qui jette par intervalles dans ces muettes solitudes une phrase de cantiléne nazillarde, ou un cavalier turc à la raine rébarbative dont le cheval fait jaillir avec son sabot une étincelle des vieilles dalles romaines.

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