MON JOUR DE NAISSANCE
La tante Sibylle a parfois les imaginations les plus étonnantes du monde! Au lieu d’une jolie boîte à musique, dont je m’étais longtemps réjouie à l’avance, ne m’a-t-elle pas fait cadeau d’un mince cahier avec une simple couverture en carton vert, sur laquelle on lit en petits caractères dorés ; mes jours de fête. Plus bas se trouve mon nom. Sibylle Collende, et la date d’aujourd’hui. Passe encore si c’était un élégant album recouvert en velours ou en maroquin avec fermoirs d’argent, comme la plupart des jeunes filles de mon âge en ont, et où elles prient leurs connaissances d’écrire des poésies et des maximes ; mais non ! Sur ce cahier dépourvu d’éclat, ma tante a eu l’idée de me faire écrire mes pensées et mes impressions à chaque jour de fête ; mais c’est surtout à mes anniversaires de naissance tîue je dois m’en servir, afin que, sous le regard de Dieu, ■à qui nous ne pouvons dérober le moindre repli de notre cœur, j’examine et vérifie si dans Tannée écoulée je suis (*) Trad. de Rosalie Koch.
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devenue meilleure, plus patiente, plus aimable, plus douce, plus soumise. Là, je n’aurai pas besoin de me parer d’aucune fausse vertu, car ces feuilles ne seront lues par nul autre que moi peut-être à un âge plus avancé. Ma tante pense que comme je ne parais portée à m’attacher véritablement de cœur à personne, comme je n’aime à me montrer à personne telle que je suis, ce livre me tiendra lieu d’une amie fidèle : tel est le but de ce journal. Celui-là, en effet, dit-elle, qui s’éprend d’un autre cœur et se confie pleinement à lui, n’a pas besoin d’un semblable livre. — •l’ai dû promettre en toute sincérité à ma tante de commencer dés aujourd’hui même, pour le jour de ma fête, de faire une confession volontaire de mes pensées. Et vraiment elle, a le secret d’amener toujours les gens au point où elle veut en venir. Je ne m’étonne pas que ma mère ait consenti à accepter d’elle le nom affreux et passé de mode qu’il me faudra porter partout avec moi : Sibylle ! Oh ! comme cela résonne mal. Personne, rien qu’à cause de ce nom repoussant, ne peut me souffrir.
Mais ma tante a-t-elle donc réellement raison de penser que je n’ai aucun penchant de cœur pour personne? C’est un point que je veux sérieusement méditer.
Et d’abord, ma mère ! Oh oui, j’aime ma mère, et cela n’est que tout naturel ; mais elle est si occupée, les soins importants du ménage la tiennent toujours en haleine, et elle est avec cela si méticuleusement méthodique. Quand parfois il m’arrive de vouloir m’ouvrir à elle de ce qui se passe en moi, afin qu’elle me conseille et m’aide à devenir une bonne créature, elle se récrie devant mon tablier déchiré,,, ou un trou à ma robe; ou bien, lorsque je veux me jeter à son cou, elle trouve que mes mouvements sont brusques et désagréables ; elle dit que je suis un être gauche, dépourvu de toute grâce féminine, et elle m’inflige de si longs reproches, qu’abîmée dans ma honte et mon amertume, j’oublie mes projets de lui dévoiler tout mon cœur, et, craintive, muette, je rentre dans ma grossière coquille. Oh ! si quelqu’un pourtant voulait bien m’aider !
Et ma sœur Pauline! qui pourrait ne pas l’aimer? Son frais visage est comme la fleur rose du pommier, comme dit mon oncle Wilhelm, qui s’entend à cela comme à toutes choses : langues étrangères, histoire des anciens peuples, leurs arts, leurs sciences, il connaît tout; il sait l’organisation intime de chaque plante et la structure du moindre insecte. C’est un professeur, et on le dit un profond savant par-dessus le marché. Ah oui ! le cher oncle!
Mais c’est de Pauline que je voulais parler. Elle es't aimante et bonne pour tout le monde, et elle le serait aussi pour moi sije ne m’étais pas aliéné sa confiance, me dit-on, par mes manières étranges et peu sympathiques.
Durant la nuit, quand la lune projette sa lumière brillante et unie dans notre chambre, je me glisse souvent prés de son lit et je la contemple avec amour et admiration; doucement, bien doucement, je me penche sur sa main, ou bien je caresse et presse sous mes lèvres sa longue chevelure brune, qui brille comme des écheveaux de soie sur son blanc oreiller. Mais si elle s’éveillait, je n’aurais pas une seule bonne parole à lui dire.
Tante Sibylle, tu crois que je dois me borner à déverser mon cœur sur les feuillets de ce cahier et que cela sera salutaire pour moi. Eh bien , 6ui, ce livre que nul ne lira, si pe n est moi peut-être dans les jours de ma vieillesse, je veux lui faire toutes mes confidences et lui révéler tout ce que j avais jusqu’alors préféré me cacher à moi-même.
Voilà une singulière fête! Ma mère fait une grande lessive; mon jour de naissance n’apporte pas le moindre changement dans les habitudes de la maison. Au reste, j avais depuis quinze jours pris soin de faire mentir le calendrier de bureau dont nous avons conservé l’usage de-
puis mon père, à cette fin que ma mère et ma sœur dussent croire que mon jour de naissance était seulement demain, toute heureuse que les félicitations d’usage fussent ajournées. Est-il, en effet, embarras pareil à celui de se voir accueillie avec des souhaits superbes et même des larmes puis d’être menée solennellement dans la salle à manger où se dresse une table étincelantede lumières et de fleurs? Ma mère est là comme d’ordinaire en proie à une profonde émotion, peut-être douloureuse plutôt que joyeuse; c’est que vraiment je lui procure si peu de contentement. — Et encore les jolis.cadeaux ! — Voilà aussi la vieille Christiane qui nous a gardées; elle m’aborde avec un verset de la Bible, chaque année un différent, mais toujours bien adapté à la cérémonie; et je ne sais si je dois éclater d’allégresse ou jeter des cris de honte et de tristesse pour témoigner que je ne suis pas afussi bonne que je devrais , qu’on le pense, et que je ne suis digne d’aucune marque d’afl'ection.
Mais comme je ne puis pas pleurer, je domine mon trouble; je jette un regard fugitif sur les présents, et, par une plaisanterie qu’on trouve souvent déplacée, j’interromps l’excellente vieille en lui disant qu’elle se trompe dans la bonne opinion qu’eHe a de moi ; je ne puis mieux faire. La suite à une prochaine livraison.