‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 602 sur 712 · LE MOINE FIDELIS · texte numérisé non relu

LE MOINE FIDELIS

ET SES VOYAGES A TRAVERS l’iSTHME DE SUEZ.

Aujourd’hui que l’une des plus grandes entreprises du siècle a réalisé ce qui ne fut qu’un rêve de l’antiquité, il devient curieux de recueillir jusqu’aux récits légendaires dont on s’est préoccupé jadis à propos de l’isthme de Suez.

On ne songeait plus guère, il en faut convenir, aux avantages commerciaux que devait présenter la section de cette langue de terre, lorsqu’en 1814, au fort d’une des plus douloureuses commotions qui aient bouleversé l’Europe, un savant français, Letronne, écrivait ces paroles mémorables :

« On sait par les auteurs arabes, et l’on infère d’un passage de Ptolémée, que l’empereur Adrien, qui parcourut l’Égypte la quinzième année de son régne, avait rétabli la communication des deux mers , ouverte plus de trois siècles auparavant par Ptolémée Philadelphe.Cet empereur avait senti le vice du canal qui, sur une longueur de trente-trois lieues, n’offrait que trois pieds de pente dans les circonstances les plus favorables, c est-àdire lors des basses eaux de la mer Rouge et des hautes eaux du Nil, et il remonta donc la prise d’eau jusqu’à Babylone ; en augmentant la pente il ajoutait beaucoup

aux avanlages du canal. Mais ce canal a-t-il jamais existé? a-t-il même jamais été terminé ? »

Après avoir ainsi posé la question, l’infatigable Letronne se charge de la résoudre, et pour cela il a recours à l’un des écrivains les moins connus des bas siècles, que l’on nomme Dicuil. 11 est curieux d’exposer ici en quelques mots ses conclusions ;

« En ces temps d’épaisse barbarie , qui cachaient pour ainsi dire cà l’humanité et les souvenirs effacés du monde antique, et les lueurs vacillantes d’une aurore qui commença seulement à poindre sous Charlemagne, la France et l’Angleterre n’étaient point complètement dépourvues d’audacieux voyageurs, dont les pérégrinations hardies n’étaient pas môme guidées par les préceptes géographiques des anciens. Ils appartenaient en général à la classe monacale, et si presque jamais leurs récits ne dépassaient les murs d’un cloître, presque toujours aussi leur nom réstait ignoré ; heureux, lorsqu’on venait â les connaître, quand la légende religieuse ne les entourait pas d’une auréole de merveilleux qui, en les faisant cheminer à travers un monde imaginaire, ne les faisait pas divorcer complètement avec la vérité. »

Le moine Fidelis est plus vieux seulement de quelques années que saint Arculfe, dont le na’if Andamman nous a retracé les pèlerinages ('). Il vivait au huitième siècle.

dans la familiarité d’un religieux nommé Dicuil , ce cosmographe irlandais qui enseignait à ses frères ce qu’Orose et Ptolémée tenaient de géographes plus anciens. Fidelis prétendait avoir passé par eau d’une mer à l’autre, en traversant l’isthme de Suez ; et il était temps, sans aucun doute, qu’il consignât les particularités de ce voyage mémorable, car l’islamisme allait être bientôt assez puissant pour imposer de nouvelles destinées à l’Égypte et poury effacer jusqu’ au dernier souvenir du monde romain.

Selon les ingénieuses conjectures de Letronne, Fidelis dut accomplir son pèlerinage en terre sainte, s’il le fit, entre 762 et 765, et il l’accomplit sous la domination des Arabes. Quatre-vingts ans environ avant cette époque, Amrou-Ebn-el-Aas avait fait déblayer l’ancien canal qui était ensablé depuis des siècles, et il avait espéré assurer ainsi l’approvisionnement de son armée. Ce fut en raison de cette circonstance capitale que notre moine put effectuer son voyage.» (')

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