MON JOUK DE NAISSANCE
Suite.
Ce matin , ma tante arriva inopinément de Rothkirchen, qui appartient à son frère le professeur, et où il vient une ou deux fois seulement dans l’été, parce qu’il est attaché par un emploi à l’université de B.... On découvrit tout à coup ma supercherie relativement au calendrier. Alors ma mère dit, avec un ton sévère ; « Sibylle n a pas de cœur ; l’affection de ses plus proches parents paraît être pour elle un fardeau ! » Ces paroles me firent mal ; j’eusse voulu me jeter à ses pieds et m’écrier : « Ali ! je vous aime au fond plus que vous ne savez et ne croyez, et j’ai soif, bien soif de votre amour ! Mais je n’eusse fait qu’épouvanter ma mère par mon impétuosité. Pour comble d infortune, je me tenais devant matante avec le plateau, et, dans mon embarras, dans mon trouble, je répandis la crème sur sa belle robe de laine , ce qui fera une tache indélébile. Ma mère s’élança pour laver la robe avec de l’eau froide, et me jeta des regards pleins de reproche; aucune parole ne put sortir de mes lèvres, et je redevins glaciale et inanimée.
Ah ! que ma bonne mère ne m’a-t-elle vue couvrir en secret de mes baisers la pièce de fine toile que quelque temps après elle avait posée , comme par hasard, sur ma table à ouvrage ! C’est elle qui a filé chaque brin de cet ouvrage dans les longues soirées d’hiver, alors que papa vivait encore et lui faisait la lecture du journal. Et le beau myrte en fleurs que Pauline avait placé sur ma fenêtre ! je 1 ai bien regardé, mais je n’ai pu lui en rien témoigner, car je me serais jetée en pleurant dans ses bras, et je ne le voulais pas, je ne le pouvais pas.
J ailu autrefois la vie d’une jeune fille qui est devenue plus tard une femme distinguée et célèbre. Ses parents la tenaient pour une créature bizarre et sotte, aussi lui prêtaient-ils peu d’attention. Mais elle n’était ni sotte, ni bizarre; seulement, craintive à l’excès, elle n’osait avouer cette faiblesse. 11 se passe quelque chose de pareil en moi : on me regarde comme une fille sans cœur, capricieuse et farouche, et tout cela tient seulement à ce sentiment que j’ai de ma laideur.
Oui, le voilà-tracé. sur la page blanche, ce mot qui m’a causé déjà tant de peine et m’a fait répandre tant de larmes amères! Peut-etre est-ce sans intention que jusqu’à un certain âge on m’a laissée dans l’ignorance de ma laideur ; mai^je l’ai un jour découverte, et depuis je souffre.
C’était un dimanche matin, je ne l’oublierai jamais ; au dehors, dans le jardin, les roses s’épanouissaient; il y en avait partout ; sous la glace, c’étaient de grosses touffesil y en avait sur le bureau du teneur de livres; lesartisan*s dans la rue en portaient à leurs chapeaux, les voituriers à leur bouche. Mon père était mort au printemps de cette année même et nousétions encore en grand deuil. L’oncle I
Wilhelm était venu chez nous pour aider ma mère de ses conseils et de ses actions, et aussi, pendant que ses élèves avaient congé, pour jouir de la beauté de la nature dans tout son éclat. 11 ressemblait beaucoup à mon père, mais il avait l’airplus jeune et plus enjoué que lui; et comme il m’avait apporté des coquillages, des branches de corail, des pierres brillantes et même un charmant colibri , mon cœur d’enfant vola vers lui et le proclama mon meilleurami; car personne ne m avait fait encore de tels présents. Les poupées, les petits ustensiles de ménage et autres objets pareils ne me causaient jamais une vraie joie.
J’étais comme suspendue aux lèvres du cher oncle, lorsqu’il racontait les mystères de l’intérieur de la terre, qu’il parlait des corps célestes ou des merveilleux phénomènes de l’air, et je ne pouvais comprendre comment un homme de tant de savoir et d’esprit pouvait, comme le commun des mortels, manger de la soupe et du rôti, ressentir de la fa- : tigue ou quelque malaise physique.
Un soir que notre hôte s’était occupé particulièrement de nous amuser, ma sœur et moi, il m’embrassa sur le front quand nous partîmes nous mettre avilit. Alors, moi, qui, au grand chagrin de ma mère , étais une enfant débile et à demi courbée, je marchai tout à coup droite et ferme ; au contact des lèvres bienveillantes de cet homme rare, je me sentis soudainement redressée et grandie. Je demeurai un instant immobile avant de franchir la porte, — Pauline était déjà hors de la chambre, fredonnant et chantant; — ma mère, qui, dans la demi-obscurité de la pièce voisine, ne me voyait pas sur le seuil , posa avec intimité la main sur le bras de son beau-frère, et lui demanda avec une sorte de contrainte étrange ;
— Eh bien, ami, comment trouves-tu notre Sibylle?
Retenant ma respiration , l’oreille avidement tendue, j’entendis sa réponse : '
— Elle est bien laide, dit l’oncle de sa voix douce et posée, mais... .
. Je n’entendis plus rien, mes oreilles bourdonnaient, mes yeux étaient pleins de ténèbres; maintenant j’avais le mot de l’énigme; je savais pourquoi les enfants qui venaient quelquefois avec leurs parents chez nous étaient toujours pendus aux bras de ma sœur et ne voulaientjouer qu’avec elle; pourquoi les étrangers me regardaient avec une eu- f riosité marquée ; pourquoi ma mère jetait souvent sur moi \ des regards tristes, lorsque avec ma démarche brusque je traversais rapidement la chambre. Je comprenais désormais pourquoi les méchants enfants du voisin avaient si I vite adopté le sobriquet qu’employait toujours la vieille f Christiane, et m’appelaient railleusement dés que je pa- | naissais : Pillchen! PillchenI [Pilule!) J’étais pour eux | maussade et détestable comme une médecine ; c’était bien J là le fond de leur pensée. /
Je passai une grande partie de la nuit dans mon lit sans I dormir, et je trempai mon oreiller de mes larmes silen- 9 cieuses. Au matin, j’étais si défaite et si misérable, que || quand je déclarai quej’étaismalade et que je devais rester. au lit, on me crut sans difficulté. L’oncle Wilhelm vint me Jl voir, avant de partir pour faire une nouvelle exploration 11 dans le Harz ; il s’assit près de mon lit et me parla avec sa : I bonté et son amabilité ordinaires, mais comme on m’avait J I prévenue de sa visite, j’avais, pour lui épargner la vue de i a mon affreuse laideur, prié Pauline de bien tirer le rideau \ I vert, et je plaçai mon bras sur ma tête et mon visage de U telle façon qu’il ne put voir que fort peu. Je ne lui fis 3 que de brèves réponses ; il me regarda comme plus malade 3 que je n’étais, conseilla de faire venir le médecin, et fl s’éloigna. fl
Lorsqu’au bout de trois jours je sortis de nouveau, tout ■ me parut changé. Dans notre jardin le chèvrefeuille ■
Magasin piîTORESQGE.
étendait ses rameaux luxuriants le long de la maison, les reses rivalisaient avec les lis; mais l’automne était venu pour moi, et toutes les fleurs de mon innocente jeunesse étaient flétries. Je pris les belles pierres et les coquillages nacrés et je les jetai dans le grand étang, derrière le jardin du château, je donnai le colibri à un petit enfant qui mendiait dans la rue ; car tous ces objets avaient perdu leur prix à mes yeux. Le professeur, c’est ainsi que depuis lors j’appelai l’oncle Wilhelm, ne me les avait donnés que parce que les belles étoffes et les autres parures dont il avait fait présent à ma sœur Pauline ne convenaient pas à une enfant aussi affreusement laide.
Avec quels yeux différents j’envisageais à présent la beauté de ma sœur, dont l’éclat allait toujours croissant! J’avais tant entendu, tant lu d’histoires sur le malheur d’être laide; je me rappelais avec quelle sollicitude chaque mère cherche à protéger sa fille contre la plus petite défiguration , à la préserver de la moindre tache à sa peau ! Hélas, je partageais le sort de ces jeunes filles qui sont partout repoussées, et qui sont assurées de produire une impression défavorable.
Plus méfiante chaque jour, je m’attachais à tout ce qui pouvait offrir un aliment à ma peine. Avec mes manières vives, mobiles, j’avais rarementporté une attention sérieuse à un même objet; désormais j’observai et tirai de toutes choses des conséquences qui enfonçaient toujours plus avant des aiguillons dans mon cœur. Je ne vivais plus qu’en moi et avec mes pensées.
Je devins de plus en plus renfermée et soupçonneuse. Une amie de ma mère, qui arrivait de la campagne, obtint la permission de nous mener au théâtre. Je me réjouissais à l’avance extrêmement de ce plaisir qui m’était totalement inconnu, et j’étais impatiente de monter dans la voiture de cette amie pour nous rendre au spectacle. Enfin, nous voilà assises dans une loge brillamment éclairée; la musique se fait entendre, et je regarde le programme. Le titre de la pièce donnée ce soir-là, et dont je ne m’étais pas informée, me fit tressaillir comme un éclair : la Laide , ainsi s’appelait la petite pièce. Dès lors je vis dans l’invitation aimable de cette dame une humiliation préparée à mon intention, et je profitai d’un moment où elle était à parler avec une personne de sa connaissance, et où ma sœur prêtait toute son attention à la musique, pour me dérober secrètement. La vieille Christiane n’eut pas peu d’effroi de me voir revenir pâle et bouleversée à la maison; ma mère s’était rendue pour une heure chez une voisine malade. Avant que Christiane eût su prendre un parti, la sonnette de la maison retentit : c’était l’amie de ma mère avec Pauline; toutes deux, dans la plus grande anxiété, étaient venues à pied en me cherchant. Elles avaient été prises en chemin par une pluie violente, leurs vêtements étaient gâtés, et elles tremblaient de froid . Je me fis les plus amers reproches : je regrettai ma fuite puérile du théâtre qui avait causé une si vive crainte à notre amie et détruit le plaisir de ma sœur. La peur et le froid pouvaient avoir de funestes suites pour elles; mais la réflexion venait trop tard. Ne pouvant avoir de raison plausible de ma conduite, l’excellente dame s’anima au point de me dire avec un ton amer :
— Tu ne devrais pas te montrer aussi désagréable, quand tu as si peu d’avantages extérieurs pour te concilier la sympathie.
Je ne fus que trop sensible à ce reproche et indignée au delà de toute mesure que l’on me fît un grief de ma laideur, moi qui la supportais sans en être coupable; je tournai le dos sans plus de ménagement et courus dans ma chambre, où je fus prise d’une attaque de nerfs, Depuis ce moment, je tombai de plus en plus avant dans le défaut de rebuter par mes manières disgracieuses et
sombres quiconque voulait m’aborder ; je m’écartais avec la même sauvagerie de ma mère et de ma sœur, parce que je me regardais comme un objet d’horreur et de dégoût.
C’est ainsi que je m’aliénai ramoiir des miens, qui eût été pourtant mon plus grand bonheur. Etre laide est une malédiction qui se lit sur notre front et qui brûle notre cœur. N’y a-t-il donc rien qui en rachète?
Il n’y avait que la tante qui parût deviner ce qui se passait en moi ; elle voulait me venir en aide, je le sentais ; mais je ne pouvais un moment oublier les mauvaises paroles qui avaient repoussé loin de moi les joies innocentes de la jeunesse. Elle louait aujourd’hui ma chevelure et pensait quelle avait la couleur qu’on ne rencontre que dans les vieux tableaux, ce qui constituait une beauté rare. Ah! excellente tante, qui voudrait te croire? Et quand cela serait vrai, ce seul et mince avantage ne ferait que ressortir d’une manière plus tranchée mon affreuse laideur.
Depuis six ans, je n’ai plus revu le professeur. 11 a entrepris de longs voyages, et la tante Sibylle ne se lasse pas de parler des objets d’art qu’il a rapportés, surtout des tableaux et des statues d’une beauté merveilleuse. Tout cela est à présent installé à Rothkirchen, légué au professeur par un ami. Désormais mon oncle compte y passer l’hiver. Ces magnifiques figures de marbre et ces plâtres ont coûté de grosses sommes; les plus exquises sont une Amazone qui suit des yeux un trait lancé, et une jeune fille qui, assise à terre, joue aux osselets. Puisque le professeur dépense tant d’argent pour s’entourer de belles statues, comment la laideur ne lui paraîtrait-elle pas repoussante ?
Écoutez! n’est-ce pas le ramage du rossignol, là, dans les vieux tilleuls, sur la terrasse? L’année dernière, il y avait son nid; est-ce que véritablement il y serait revenu? J’ai souvent écouté sa voix avant dans la nuit et entr’ouvert doucement la fenêtre alors que ma mère et ma sœur dormaient depuis longtemps. Quelle richesse d’harmonie dans ce petit gosier gris! Le rossignol n’est pas beau, mais la beauté esten lui. Oh! voilà tout un monde de réflexions pour moi! — Je vais aller sur le rempart m’assurer encore si mon petit ami est vraiment là. Ma mère et Pauline sont occupées, personne ne s’apercevra de mon absence.
La suite à une prochaine livraison.