RIVALITÉS ET GUERRE
La Fontaine ne s’est pas trompé quand, se fiant à Esope, il nous a présenté la fourmi comme un animal prévoyant, économe, faisant, durant la belle saison, des provisions pour ne pas se trouver à court dans les jours mauvais. Cette prévoyance des fourmis a été longtemps niée par les observateurs modernes, qui n’avaient étudié que les espèces vivant dans nos bois et dans nos champs ; cellesci , en effet, s engourdissant dès les premiers froids, n’ont pas besoin de faire des provisions pour l’iiiver et n’en font pas. Mais il est aujourd’hui prouvé qu’il y a dans le Midi et en Orient des fourmis qui, douées d’un instinct de prudence et d économie, lont d amples récoltes de graines et les conservent dans leurs greniers. M. Charles Lespès avait déjà constaté ce fait chez les attes, qui habitent les cotes de la Provence : il les avait vues ramasser des graines et les déposer à mesure sur des feuilles, sur des pierres, où d autres ouvrières venaient les prendre pour les porter au logis. Mais les mœurs de ces fourmis moissonneuses nous ont été depuis révélées plus complètement par un autre observateur, M. 'fraherne Moggridge, jeune Anglais qui , atteint d une maladie mortelle, est venu achever sa coin te vie à Menton, et qui a voulu employer ses derniers jours à d’intéressantes études d’histoire naturelle.
C’est dans un endroit désert, sur un terrain aride et nu, voisin de la ville de Menton, que M. Moggridge a rencontré de nombreuses colonies d attes noires, et a été témoin de leurs manœuvres. Le sol est pierreux, sablonneux, hérissé ça et la de touffes de thym et de lavande, ainsi que de quelques pins tout rabougris. A peu de distance se trouve un ^allon cultivé, et sur les bords poussent en abondance toutes sortes de plantes basses produisant des graines. Deux longues colonnes de fourmis moissonneuses cheminent en sens contraire; l’une marche rapidement, en bon ordre; le mouvement de l’autre est plus lent et irrégulier. C’est que les fourmis qui composent la première colonne vont à la récolte ; elles ne portent rien , tandis que celles de la seconde en reviennent et sont chargées de lourds fardeaux. Chacune d’elles tient entre ses mandibules une graine quelquefois plus grosse que sa tête et qui l’empêche de voir son chemin. De temps en temps elles trébuchent, leur butin s échappe et roule à terre, mais elles le ramassent et reprennent courageusement leur route.
Quand les attes ne trouvent pas assez de graines tombées, elles les cueillent elles-mêmes. On volt une fourmi | gnrapersurla plante, choisir une tige garnie de ses graines, '
la couper et l’emporter en redescendant en arriére, avec les plus grandes précautions. Si elle ne peuty réussir toute seule, une de ses camarades, qui voit son embarras, lui vient en aide. Souvent elles se partagent le travail ; les unes font la cueillette; d’autres, restées à terre au pied de la plante, ramassent les fruits et les emportent. « Dans cette société si intelligente, ditM. Émile Blanchard, qui a résumé le travail de l’observateur anglais, il y a néanmoins des individus sots et ignorants. Des fourmis sans éducation, au lieu de choisir de bonnes graines, s’emparent de corps sans usage et rentrent fièrement à l’habitation, croyant avoir exécuté une belle besogne. Les malheureuses sont alors accueillies comme elles le méritent. Des inspecteurs, qui ne se laissent pas tromper, les forcent à sortir du nid au plus vite et à jeter au loin l’objet inutile. »
Désireux de vérifier un fait si extraordinaire, M. Moggridge s’est avisé de jeter sur le chemin des fourrais des grains de porcelaine grise ou blanche ressemblant à des semences. Il a vu des individus inexpérimentés se jeter avec empressement sur ces petites pierres, s’en emparer, et d’autres, plus capables, les leur arracher, les éclairer sur leur sottise. Désormais personne ne touchait plus aux grains de porcelaine.
M. Moggridge n’a pas borné sa curiosité aux mœurs des fourmis moissonneuses ; il a étudié leurs habitations :
« Les attes, dit d’après lui M. Blanchard, n’ont nul besoin' de matériaux de construction ; elles pratiquent simplement des galeries et des chambres souterraines, profitant parfois d’une ouverture accidentelle qui rend les premiers travaux plus faciles. Aux abords de la fourmilière, des amas de terre, de gravier, de fragments de racines provenant des déblais, des tas d’enveloppes de graines ou de capsules, enfin de tous les débris sans usage, dénoncent l’entrée de l’habitation. » Lorsqu’on a enlevé la couche de terre qui enveloppe les appartements, on demeure frappé de la grandeur du travail. « Sur une étendue qui souvent ne mesure pas moins d un mètre, ce sont de longues galeries droites ou sinueuses et des chambres de formes et de proportions yariables. 11 y a plusieurs étages communiquant par des ouvertures verticales. La moisson faite, les greniers se trouvent abondamment pourvus. Yoici des galeries pleines des graines noires et comme vernissées de l’amarante ; plus loin, des chambre srichement approvisionnées de semences diverses, où dominent celles de la fumeterre et des véroniques. Yient-on à vider quelquesuns de ces greniers, on s’étonne, et une fois de plus on admire l’intelligence des laborieux insectes. Dans toutes les parties où circulent les fourmis, on ne voit que la terre bien tassée et des -chemins semés de gravier ; mais dans les endroits qui avaient reçu les dépôts de provisions, il y a sur le sol une couche de petits grains de silex et de brillantes paillettes de mica plus ou moins cimentés. Ainsi le fond est rendu à peu près imperméable. Pour être conservées, les substances alimentaires ne doivent-elles pas être mises à l’abri de l’humidité? Évidemment les fourmisf en ont conscience. » !
Un fait singulier qui frappa beaucoup M. Moggridge, c’est que les semences trouvées par lui dans plus de vingt fourmilières au mois de mai n’avaient pas germé, tandis que d’autres, aux alentours, étaient déjà en pleine végétation. Les conditions de chaleur et d’humidité étaient cependant les mêmes. Les fourmis ont donc un procédé pour empêcher la germination des graines dans leurs magasins , car ces graines, tirées hors du nid et semées ailleurs, se développent immédiatement; mais quel est ce procédé? on l’ignore. On les a vues, à de certaines heures, porter leurs provisions à l’air, les exposer au soleil, puis les remettre dans leurs greniers; mais il est douteux qu'un
moyen aussi simple ait pour effet de paralyser la "vitalité des semences.
Il faut le dire, ces industrieuses petites bêtes, ces excellentes ménagères, qui savent si bien établir le travail, l’ordre et la paix dans leur cité, manquent absolument de scrupules à l’égard des autres colonies de fourmis, même appartenant à la même espèce. Quand elles se sentent les plus fortes, elles attaquent leurs voisines ; elles les affaiblissent par des combats répétés, qui quelquefois se renouvellent chaque jour pendant six semaines ; enfin, quand elles pensent les avoir mises hors d’état de résister, elles envahissent leur nid et le mettent au pillage, car elles se battent, non pour la gloire, mais pour le profit. En attendant la lutte décisive et la spoliation en grand , ce sont des escarmouches et des scènes de brigandage continuelles. Une troupe d’attes noires s’en allant à la provision rencontre une colonne ennemie chargée de butin ; aussitôt elle se jette sur celle-ci et la dévalise. Une fois la récolte faite et les greniers remplis, la guerre cesse tout à coup entre les fourmis rivales; les membres des deux cités se rencontrent sans manifester la moindre hostilité ; ils ont oublié le passé ; on dirait qu’ils n’ont rien à se reprocher, qu’ils ne se connaissent pas. Le point d’honneur n’existe pas chez les fourmis.