‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 617 sur 712 · LE RETOUR DE LA PÊCHE · texte numérisé non relu

LE RETOUR DE LA PÊCHE

Le Retour de la pêche, peintui'e d’Édouard Girardet. — Dessin de Henri Girardet.

— Pierre, regardez donc par la fenêtre; est-ce que les i barques ne rentrent pas? demande la vieille J eannetqn , tout en écornant sa soupe, à un robuste marin de l’État qui fume sa pipe, assis sur un banc.

Voilà bien dix fois quelle lui fait la même question, à ■cinq minutes d’intervalle, et Pierre, ôtant sa pipe de sa bouche, lâche une bouffée et répond qu’aucune barque n’est en vue ; puis, qu’on aperçoit quelques voiles à l’horizon ; que les barques commencent à s’engager dans le chenal , mais qu’il ne reconnaît pas la Blonde, la barque de son cousin Jean-Marie,

— Est-ce qu’il va rentrer le dernier? dit avec inquiétude une jeune femme qui tient un petit enfant dans ses bras. Pourvu que ce ne soit pas mauvais signe?

— Mauvais signe! signe de quoi, par un temps pareil? Une mer douce comme un mouton ! Non, non, cousine, vous n’avez rien à craindre; Jean-Marie aura trouvé un bon endroit, et il ne peut pas se décider à le quitter. Il faudra pourtant bien qu’il en prenne son parti, s’il veut profiter du flot pour rentrer. Allons, rassurez-vous, voilà la Blonde qui arrive là-bas; elle a mis toute sa toile.

— Vite le couvert, enfants! dit la grand’mére ; nos hommes auront un fameux appétit.

Les petits s’évertuent à tout préparer ; c’est à qui apportera les cuillers et les assiettes à la grande sœur pour qu’elle les range sur la table. Le chien fait autant de tours que ses jeunes maîtres, et le chat paresseux, couché en rond devant le feu, daigne lever la tête et marque par un long bâillement la satisfaction que lui causent ces préparatifs.

Pendant ce ternps-là,Jeanneton, touten taillant sa soupe, Tome XLIV. — Sf.I'ïeiicre 1876.

raconte au cousin Pierre, qui vient dj arriver d’un longvoyage, 'que la maison a prospéré pendant son absence. La pêche a été bonne ; Jean-Marie est un fameux pêcheur qui connaît les bons endroits; avec cela, dur au travail, et sobre, et économe, et rangé ! Elle peut faire son éloge devant sa femme sans crainte d’être démentie : N’est-ce pas, Louise? Louise sourit et embrasse son nourrisson; on voit quelle est contente d’entendre dire du bien de son mari. La mère Jeanneton continue son histoire, et Pierre apprend qu’avec les profits de la pêche on a pu faire ajouter une chambre à la maison, et remettre la Blo7tde à neuf; sans compter qu’on a placé de l’argent à la caisse d’épargne. Depuis deux ans, Jean-Marie emmène son petit frère à la mer pour lui apprendre le métier et pour n’avoir point à payer un mousse ; cela augmente les profits.' Si la bonne chance continue, on ne sera pas en peine d’élever les enfcrtrts et de bien les placer tous les cinq.

— Papa! papa! crient les petits en s’élançant vers la porte, où Jean-Marie vient d’apparaître avec un air de bonne humeur. On l’entoure, on admire sa pêche, et le cadet des garçons se hisse sur la pointe des pieds pour le débarrasseiy de la cape mouillée qu’il rapporte sur son épaule, pendant'' que l’aîné, moitié audacieux et moitié poltron, présente le; bout de son doigt aux pinces menaçantes des homards et le retire bien vite. Le chat lui-même a quitté le coin du feu, devinant qu’on va souper.

— C’est un fainéant, dit la grande fille; il aime bien le poisson, mais il attend qu’on le lui pêche.

— A table ! dit la mère Jeanneton en apportant la soupière fumante ; le travail est fini pour aujourd’hui. Le cousin Pierre nous racontera les histoires de ses voyages.

Le cousin Pierre ne se fait pas prier ; mais il s’aperçoit que ses histoires ne produisent pas autant d’effet qu’il 1 aurait cru. Pourquoi? Il cherche à le deviner, en regardant autour de lui. La chambre est bien close, il y fait bon; les gens ont l’air de trouver le dîner excellent, et de fait, le meilleur dîner n’est-il pas celui qu’on a gagné par son travail? Les enfants sont roses et frais, vifs et bien portants; le père de famille a pour chacun une caresse ou un mot d’amitié, et à la manière dont les deux femmes le regardent, on voit quelles se disent au fond de leur cœui ,^1 une : Quel bon fils ! l’autre : Quel bon mari j’ai là ! Piene léfléchit, et voici la conclusion de ses réflexions : « Bah ! des gens honnêtes qui s’aiment et qui sont heureux ensemble comme ceux-ci; ce n’est pas bien étonnant qu’ils ne se soucient guère de ce que j’ai vu chez les Chinois et chez les sauvages; ils ont mieux que ça chez eux. »

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