II. — ANECDOTES ET EXEMPLES
Les maximes du Kaniug-p’ien sont assurément fort sages; quelques-unes sont admirables, ainsi que leurs commentaires; mais on peut croire qu’elles ne sauraient suffire pour expliquer l’immense et perpétuelle popularité de ce livre religieux. Les anecdotes qui leur sont annexées sont très -probablement poiir plus de moitié dans son succès.
Chacun des préceptes que nous avons cités est suivi d’un ou de plusieurs exemples destinés à en montrer l’application. Le nombre de ces historiettes s’élève à environ quatre cents: toutes ne sont pas intéressantes; il y en a beaucoup de banales ; nous nous bornons à faire un choix parmi celles qui nous paraissent se recommander à l’attention, soit par quelque nuance morale particulière, soit par leur rapport avec des mœurs et des manières de sentir qui ne nous sont point familières.
Ce que peuvent les larmes d'un honnête homme.
Sous la dynastie des Ming, un favori de l’empereur, nommé Wang-tchin, avait entre les mains la puissance suprême, et tous les fonctionnaires publics étaient em-
pressés à lui obéîr. Un seul magistrat, Sié-kong, refusa une fois d’exécuter un ordre injuste. Wang-tchin, irrité, fit peser sur lui une fausse accusation, et le condamna à mort!
Le jour où devait avoir lieu l’exécution, le terrible ministre vit un vieux domestique qui avait toute sa confiance pleurer devant la cuisine en donnant les preuves de la plus vive douleur. ^
Wang-tchin lui en ayant demandé la cause :
^ — J’ai appris, répondit le pauvre homme, qu’aujourd’hui vous alliez faire périr Sié-kong.
Quelle espece d homme est donc Sié-kong, reprit Wang-tchin , pour qne tu pleures ainsi sur son sort?
Le domestique lui fit alors connaître, dans les plus grands détails, l’intégrité, le désintéressement et la bienfaisance de Sié-kong, qui le faisaient considérer par tous ceux qui étaient les témoins de sa vie comme l’un des hommes les plus sages de son siècle.
Wang-tchin, touché du récit de ce simple domestique, envoya aussitôt l’ordre d’épargner la vie de Sié-kong et de le mettre en liberté.
(On voit par le trait que noüs venons de raconter, dit le commentateur chinois, à quel point un homme droit, un vrai sage, sans chercher aucune célébrité , peut devenir connu même d’un serviteur obscur, et s’attirer son respect et son affection. — Ne peut-on pas dire avec raison qu’à la vue d’un sage la bonté native de l’homme s’éveille d’elle -même, et se produit au dehors par d’heureux effets?)
Scrupule.
Un homme nommé Lun, se rendant à la capitale pour obtenir le grade de docteur, descendit dans une hôtellerie de la province de Chan-tong, et y passa la nuit.
^ Son domestique ramassa dans une cour un bracelet d’or et le cacha soigneusement sans en parler à son maître.
Etant partis, après qu’ils eurent marché pendant plusieurs jours, Lun dit à son domestique :
— " II nous reste encore un long voyage à faire avant d'arriver à la capitale, et nos provisions seront insuffisantes. Comment ferons-nous?
— Ne vous inquiétez pas, répondit le domestique.
Puis il lui montra le bracelet d’or, et lui expliqua comment il l’avait trouvé.
Lun fut aussi irrite qu étonné, et voulut aller sur— le—
. champ reporter le bracelet à l’hôtellerie.
— Si vous retournez sur vos pas, dit le domestique, il est à craindre que vous ne manquiez le concours.
Cet objet, dit Lun, a sans doute été perdu par la négligence de quelque servante. On ne manquera pas de lui infliger la question pour savoir ce qu’il est devenu. Et si elle est condamnée, à qui en sera la faute ? J’aime mieux ne pas arriver à temps au concours que d’être cause qu’une personne innocente meure avant l’époque marquée par le destin.
Aussitôt il revint à l’hôtellerie.
Il apprit alors qu’une servante, ayant jeté un bassin plein d’eau, avait jeté en môme temps le bracelet qui y était tombé.
La maîtresse avait frappé la servante jusqu’au sang, et celle-ci voulait se donner la mort.
De son côté, le mari ne cessait d’accabler sa femme de reproches et d’injures, en sorte que cette femme, poussée par la colère et le désespoir, était sur le point de se pendre.
Toute la maison retentissait de bruit et de vacarme. Lun, étasit entré, tira de sa poche le bracelet et le rendit.
Ce fut une cause d’apaisement, et il sauva ainsi la vie à deux personues.
Il partit, et se mit de nouveau en route pour la capitale, eù il arriva le quatrième jour du second mois. 11 se hâta de présenter sa composition aux juges du concours; il était encore temps, et il obtint le premier rang sur la liste des docteurs.
Ruse honnête
Il y avait un homme qui avait formé le projet de s’emparer du champ d’un de ses voisins. N’ayant pu y réussir, il ordonna secrètement à son domestique d’aller y semer de l’ivraie. Celui-ci dit à sa femme : « Si je sème de l’ivraie, je rpndrai stérile le champ du voisin ; si je n’y sème pas de l’ivraie, je désobéirai à mon maître. » 11 fît cuire les graines d’ivraie et les sema. Le fils de son maître envoya quelqu’un pour voir s’il s’était acquitté de sa commission, et il reconnut que l’ivraie avait été sem.ée.
Union des familles.
Au premier jour de chaque mois, Lieou-mouan-tang ne manquait jamais d’inviter ses parents à s’asseoir cà sa table, et il leur disait :
■ — Si je vous réunis aujourd’tiui, ce n’est point uniquement pour vous offrir un repas. Je désire que ceux d’entre vous qui ont les meilleures qualités exhortent les autres à les imiter, et que ceux qui ont commis des fautes apprennent à s’en corriger.
Si , par hasard , quelques parents avaient eu une que-^ relie ensemble ou avaient conçu de l’animosité les uns contre les autres, il profitait de cette occasion pour les amener à faire la paix en buvant gaiement à la même table.
(Le commentateur réprouve, à ce propos, les parents qui se disputent à table et qui vont jusqu’à révéler mutuellement leurs fautes.)
Humanité dans la guerre.
Tsao-pin, qui vivait sous la dynastie des Song, commandait le corps d’armée chargé de châtier les rebelles. Jamais il ne permit de massacrer les vaincus. Quand il se fut emparé de Souï-tcheou, ses soldats voulaient exterminer tous les habitants de la ville. Tsao-pin s’y opposa. Il demanda aux femmes et aux filles qui se trouvaient prisonnières à quelles familles elles appartenaient, et les renvoya à leurs parents. Lorsqu'il se rendit maître de la province de Kiang-nan, il brûla des parfums et fit prêter à toute l’armée le serment de ne pas tuer un seul homme quand la ville serait prise. On ne saurait calculer le nombre de personnes qu’il sauva avant et après cette catastrophe.
Méchanceté ptinie.
Trois Individus voyageaient avec un pauvre homme d’une intelligence hopnée. Une pluie étant survenue, ils se retirèrent dans un ppeux de rocher pour s’y mettre à l’abri. Tout à coup ils virent un tigre courir droit sur eux. Ils poussèrent bars de la caverne le pauvre homnîe, pensant que le tigre se contenterait d’une victime et s’en irait. En effet, le tigre emporta l’homme à quelque distance et le déposa à terre; mais tout à coup le rocher, miné par 1 orage, s’écroula. Le tigre, effrayé par le bruit, s’enfuit sans avoir fait de mal à l’homme qu’il avait emporté, et les trois autres voyageurs furent écrasés sous des masses de pierres.
Dévouement.
Kiu-pé était allé voir, dans un lieu fort éloigné, un de ses
amis qui était malade. 11 arriva qu’une troupe d’insurgés assiégeaient la ville du district qu’il habitait. Tous les gens de la maison s’enfuirent , et il n’y resta plus que le malade. Kiu-pé ne put se décider à l’abandonner comme les autres.
Les insurgés, étant entrés, virent Kiu-pé et lui dirent :
— A l’approche du gros de l’armée, tout le district est devenu désert. Comment avez-vous le courage de rester seul ici?
Kiu-pé répondit :
— J’ai dans cette maison un ami malade , et je n’ai point voulu l’abandonner. Je suis prêt à donner ma vie pour la sienne.
Les insurgés furent touchés de ce dévouement : ils firent retirer les soldats et s’en allèrent.
Modestie.
Tchin-kouan était doué d’un caractère doux et modeste. Quand il discutait avec les autres, il tâchait d’imiter tout ce qu’il voyait de bon en eux, et aimait encore davantage à les encourager au bien. Si un jeune homme prononçait une parole ou faisait une action qui fût digne d’être imitée, il la louait et cherchait à lui donner de la publicité, se disant en lui-même : -r- Il l’emporte sur moi.
Sage bienfaisance.
Chao, du département de I-ing-fa, avait amassé plusieurs milliers de boisseaux de riz. L’année étant stérile, quelques personnes lui conseillaient de vendre ses grains.
— Ce serait, dit Chao, profiter du malheur public.
D’autres personnes l’engagèrent à distribuer du riz cuit.
— Ce serait , dit-il encore , rechercher la popularité d’homme bienfaisant.
Il fit sortir tous les grains de ses greniers, et loua des ouvriers pour ouvrir une route de quarante lis (quatre lieues), depuis le district qu’il habitait jusqu’au lac Thaïhou. Ensuite il creusa le ht de la rivière Li dans une étendue de huit lieues et fit coinmuniquer la rjyjére Ngohoa-ki avec le lac Tchin-tsé.
Les habitants pauvres de la viüe obtinrent ainsi avec du travail des moyens d’existence.
Chao, tout en secourant le peuple, avait fait construire des routes et des canaux, qui devinrent pour le pays une source de prospérité.
Charité.
Khin-ssé payait toujours généreusement les porteurs et les petits marchands.
— Ces pauvres geps, se disait-il , endurent les plus dures fatigues pour gagner seulement quelques mesures de riz. Comment aurais-je le cœur assez dur pour marchander leurs services? (‘)
Direction paternelle.
Feï-hong, membre de l’académie des Hap-lin , jouait souvent avec un de ses collègues, et se plaisait à lui disputer l’avantage. Un jour il le frappa sur la joue en badinant. Son ami se fâcha. Feï se repentit de sa faute, et alla pendant plusieurs jours lui en demander pardon; mais ne l’obtenant pas, il cessa de chercher à le voir. Son père, en ayant été informé, fut très-mécontent. 11 lui remit entre
(’) Beaucoup de personnes, même bienfaisantes, cherchent toujours à acheter les choses au plus bas prix aux petits marchands, ou ne donnent que le moins possible de ces gratifications qu’on appelle « des pourboires, a II faudrait cependant songer que payer un peu libéralement ce qu’on achète, ou les services, quand il s’agit de pauvres gens, c’est aussi faire de la charité, et sous la forme la moins pénible pour eux.
les mains une latte de bambou enveloppée, et l’envoya à la capitale où était alors son ami, en lui ordonnant d’aller se mettre à sa discrétion.
Feï entra dans la chambre de son ami; il s’accusa trois fois, puis, lui remettant la latte de bambou et la lettre de son père, demanda son châtiment.
Mais son ami courut à lui, et pleura amèrement en serrant sa tête entre ses mains.
Feï, rempli d’étonnement, lui demanda la cause de sa douleur.
— Hélas! dit le jeune homme, vous avez encore un père qui vous reprend et vous corrige. Je cherche une personne qui me rende le même service, et je ne puis la trouver.
Dés ce moment, ils continuèrent à s’aimer comme parle passé.
Amitié fraternelle.
Sous le régne de l’empereur Hong-wou, quelqu’un accusa Tchingrchi d’avoir des intelligences avec l’ennemi. Un sergent du tribunal l’ayant arrêté, son frère cadet demanda à le remplacer.
— C’est moi qui suis le coupable, s’écria-t-il ; comment pourrais-je souffrir que mon frère aîné soit puni pour moi?
— Je suis le chef de la famille, dit alors l’aîné ; c’est moi qui dois porter la peine du crime. Mon frère cadet est innocent.
Les deux frères se disputaient ainsi cà qui irait en prison.
Hong-wou, informé de cette lutte de dévouement, dit :
— De tels hommes sont incapables de trahison.
11 leur donna des emplois.