CONTEUR DANOIS
« La vie est le plus beau conte qui soit, dit quelque par! Andersen ; elle m’a appris l’allégresse.
» O Père qui es aux cieux , que ta bonté est grande ! Je sens ton haleine circuler dans mes veines; tu me soulèves, tu me guides, tu me combles de joie; ton sourire projette un doux éclat sur la souffrance elle-même; que la terre est belle! Qu’ils sont beaux, les enfants des hommes! J’existe, je tressaille déjà d’allégresse; que la joie est chose douce! Je repose sur la poitrine de l’éternité , et mon existence ne fût-elle qu’un instant fugitif, elle est assez longue pour recevoir un baiser de la bouche paternelle. »
Ces paroles, écho sincère du cœur d’Andersen, révèlent sa nature aimante et vibrante d’enthousiasme, et attestent que les épreuves de ses commencements n’avaient altéré en rien sa sérénité native.
Le père d’Andersen avait été contraint, par suite de revers de fortune, d’apprendre un métier, celui de cordonnier. Il était pauvre, à vingt-deux ans, lorsqu’il se maria; il dut confectionner lui -même les meubles les plus indispensables à son entrée en ménage. Il construisit, avec les débris du catafalque d’un riche défunt, son lit de noces, sur les draperies noires duquel, dit Andersen, « les cierges avaient laissé l’empreinte de leurs larmes, » La mère d’Andersen n’était pas d’une extraction bien relevée, car dans son enfance, battue et chassée souvent de la maison paternelle, elle avait connu, comme la petite marchande d’allumettes d’un des contes d’Andersen, les poignantes angoisses de la faim et du froid.
Ce fut dans cet intérieur plus que modeste et sous les courtines funèbres que, le 2 avril 1805, vint au monde cet enfant qui devait être plus tard une des figures originales de la littérature de notre siècle.
Nonobstant la gêne qui assaillait sans cesse le pauvre et vaillant ménage, il avait ses heures de gaieté, dont la vive impression devait revenir souvent attendrir l’âme sensible du poète , et dont on retrouve la trace bien nette dans les deux contes qu’il écrivait dans les dernières années de sa vie, le Trésor d’or et le Fils du portier. Lorsqu’il fut en âge de travailler, on le fit entrer dans une fabrique d’où il ne sortait que pour aller à l’école des enfants'pauvres. Dès qu’il sut lire, un voisin de son père lui prêta des livres, parmi lesquels étaient des comédies et des biographies d’hommes célèbres, et, malgré son dénûment, le jeune liseur rêvait déjà la célébrité.
Il avait douze ans lorsque son père fut subitement emporté. C’était un homme qui, par son caractère, ses mœurs et la tournure même un peu excentrique de son esprit ' (car il aimait à passer de longues heures en méditation au fond des bois) , était bien au-dessus de son humble condition.
Andersen se trouva seul avec sa mère. La tendresse de cette mère laissa dans l’âme de son fils un profond souvenir que l’on retrouve dans le conte de VHistoire d'tine mère, et surtout dans celui du Trésor d’or. Non content de dévorer les ouvrages qu’on lui prêtait, le jeune garçon s’exerçait en outre à la lecture à haute voix et à la déclamation des principaux passages. Ce talent, cultivé dés son âge le plus tendre, il devait l’utiliser bien plus tard au profit des ouvriers qu’il conviait à des conférences avidement suivies. En attendant, il fondait sur la beauté de sa voix et son talent pour la déclamation les espérances les
plus ambitieuses et les plus vaines. Sa mère, qui n’avait, elle, rêvé pour son cher Hans qu’une honnête profession d’artisan , fondait en larmes chaque fois qu il s ouvrait à elle de son ardent désir de devenir acteur. Lorsque le jeune garçon eut réussi à amasser sans bruit, schelling par schelling, une somme de treize rixdalers (33 francs
environ), la possession de ce trésor lui donna le courage de combattre les répugnances de sa mère : il lui annonça son projet bien arrêté de s’éloigner d’elle pour chercher la fortune et la célébrité à Copenhague.
La pauvre femme, voyant l’inutilité de ses larmes contre les aspirations vagabondes de son cher enfant, tenta alors
une dernière épreuve. Comme elle connaissait son esprit impressionnable, elle lui promit de le laisser partir si telle . était l’opinion d’une vieille sibylle dont tout Odensee ne parlait qu’avec une vénération superstitieuse. Elle lui fit promettre en retour de demeurer prés d’elle et de poursuivre l’état de tailleur qu’elle lui avait fait embrasser, si la devineresse déclarait que son projet serait funeste. Cette vieille femme était un peu parente de la mère d’Andersen, et celle-ci comptait que cette circonstance lui ferait rendre un oracle favorable à ses vues. Elle eut recours à toutes les prévenances en son pouvoir; elle l’accueillit avec de vives démonstrations de respect, la fit asseoir sur son lit, et lui servit d’un excellent café dans sa plus belle tasse. La magicienne, sans recourir aux cartes, qu’elle consultait d’ordinaire avant de prédire l’avenir, plaça ses lunettes sur l’extrême bout de son nez crochu , fit signe majestueusement au jeune garçon de s’approcher d’elle, et lui prenant la main gauche, elle en regarda attentivement les lignes intérieures. Le cœur de la pauvre mère, pendant cette cérémonie, battait d’émotion. Enfin, d’une voix solennelle, la sorcière prononça cet oracle :
«Un jour, la ville d’Odensee sera illuminée en l’honneur de ce jeune homme ! »
La mère d’Andersen, subissant malgré elle l’ascendant de la vieille, se soumit à la destinée, et le laissa partir en lui donnant sa bénédiction.
Le voilcà en route pour Copenhague , savourant son indépendance, donnant libre cours à ses rêves, à peine distrait de leur charme par la vue des plaines verdoyantes et le spectacle grandiose de la mer. Mais quand il toucha le rivage de Seeland, il se prosterna et pria Dieu de le prendre sous sa garde ; car le sentiment religieux était un des traits de son caractère et devait toujours persister en lui.
Entré à Copenhague avec son mince bagage, qui tenait dans un mouchoir, il s’installa dans une auberge confortable , où il se fit servir sans compter tout ce dont il avait besoin. Peu de jours étaient écoulés qu’il voyait déjà le fond de sa bourse. 11 avait dû reconnaître en même temps l’inutilité de sa seule lettre de recommandation : elle était adressée à une danseuse, qui le mit à la porte en le traitant de fou. Sans se rebuter, il alla se présenter au directeur du théâtre pour être admis dans sa troupe en la qualité et aux conditions qu’il lui plairait. Mais celui-ci le considéra sans l’interroger, et lui dit brusquement qu il était trop maigre.
Hans-Christian Andersen. — Dessin d’Édouard Garnier, d’après une photographie.
A bout de ressources, il se proposa comme apprenti à un tailleur. Cette bonne résolution dura à peine quelques heures. Il essaya de se faire menuisier; mais quelques propos grossiers révoltèrent ses instincts honnêtes et lui firent abandonner le nouveau -patron qu’il avait choisi.
Alors il songea qu’il pourrait peut-être tirer parti de sa voix, qu on trouvait si belle à Odensee, et il alla trouver le célèbre professeur de musique Siboni. Avant de l’introduire auprès de son maître, la servante de la maison voulut se faire donner parle jeune visiteur des explications sur l’objet de sa venue, et il ne fit pas difficulté de la mettre au courant de son histoire, qu’elle alla sur le champ rapporter à Siboni, chez qui des poètes et des compositeurs étaient en ce moment réunis. Lejeune homme devint 1 objet de l’intérêt de toute la compagnie : Weyse lui prit affectueusement la main, Baggesen lui fit une caresse, et Siboni l’invita à chanter. Après cette épreuve, il fut résolu unanimement qu’on devait protéger le jeune aventurier, lui enseigner la musique et essayer de le faire admettre à 1 Opéra. Une collecte, faite par les soins de Weyse, rapporta soixante-dix écus, grâce auxquels le jeune garçon put se mettre au travail.
Mais la voix du jeune chanteur vint à muer, et on le pressa de retourner à Odensee. Il entra toutefois à l’école de danse et figura comme démon dans un ballet. Les pri‘ vations que la modicité de ses appointements le forçait d’endurer ne purent vaincre sa volonté énergique; la vue de son nom imprimé sur l’affiche l’enthousiasma. «J’emportai, raconte-t-il, le bienheureux programme dans ma mansarde, et, enroulé dans ma couverture pour me préserver un peu du froid, je lisais et relisais mon nom imprimé. C’était de l’extase! »
Il espérait toujours qu’il recouvrerait sa voix, et, en effet, elle lui revint, ce qui lui permit d’entrer dans les chœurs d’opéra. Mais, non content d’être acteur, il voulait devenir auteur, et auteur de tragédies. Le rejet de ses pièces, où l’inexpérience êt la méconnaissance des règles de la grammaire éclataient d’une façon trop évidente, le fit renvoyer à la fois de l’école de danse et de l’Opéra.
La fin à une prochaine livraison.
LE LIVRE DES RÉCOMPENSES
ET DES PEINES
Suite. — Voy, p. 282.