LA FORTERESSE DE SÉGOVIE
Quand Gil Blas se vit enfermé dans la tour de Ségovie, il tomba dans un profond désespoir. « Je m’affligeai, ditil, sans modération, et mes yeux devinrent deux sources de larmes que le souvenir de ma prospérité rendait intarissables. » Le châtelain ou gouverneur du château essaya de le consoler. Il le tira de son cachot et lui donna pour logement une petite chambre qui était tout en haut de la tour, en lui adressant ces paroles :
« Vous verrez de votre fenêtre les bords fleuris de l’Erema et la vallée délicieuse qui, -du pied des montagnes qui séparent les deux Castilles, s’étend jusqu’à Coca. Je sais bien que vous serez d’abord peu sensible à une si belle vue ; mais quand le temps aura fait succéder une douce mélancolie à la vivacité de votre douleur, vous prendrez plaisir à promener vos regards sur des objets si agréables. » Gil Blas raconte que le lendemain , dès son réveil, il ouvrit la fenêtre et regarda dans la campagne dont le seigneur châtelain lui avait fait cette belle description :
« Je ne trouvai pas de quoi justifier ce qu’il m’en avait dit. L’Erema, que je croyais du moins égal au Tage, ne me parut qu’un ruisseau. L’ortie seule et le chardon paraient ses « bords fleuris », et la prétendue vallée déli- «cieuse n’offrit à ma vue que des terres dont la plupart étaient incultes. Apparemment que je n’en étais pas encore à cette douce mélancolie qui devait me faire voir les choses autrement que je ne les voyais alors. »
Il ne paraît point que, par la suite, il soit revenu sur cette première impression, et un beau jour il se trouva très-heureux de sortir de la tour de Ségovie pour cheminer à dos de mule, avec son fidèle serviteur Scipion, dans la direction de Madrid.
La vue, pour être moins riante que ne le disait le gou-
verneur, était pourtant très-pittoresque. Ségovie, comme nous l’avons déjà dit ailleurs (‘), s’élève sur un énorme rocher isolé entre deux vallées profondes, arrosées l’une par l’Eréma ou Eresma, l’autre par le Clamores (beau nom de torrent ! ). Le château, que l’on nomme l’Alcazar, est, ainsi que l’aqueduc romain, très digne d’arrêter l’attention des voyageurs. 11 est situé à la pointe ouest de la ville, au-dessus du confluent des deux rivières. Rappelons que sa construction, qui a certainement beaucoup d originalité et de style, comme on peut le voir par nos gra-
vures, surtout par celle qui a précédemment représenté séparément la tour, date du règne d’Alphonse VI, au onzième siècle. Il a longtemps servi de prison d’État. On y remarque plusieurs appartements décorés de mosaïques et de peintures ; dans la chapelle, on voit de belles arabesques ; la salle del Cordon est ainsi nommée du cordon de saint François, que l’on y a sculpté autour ; le grand salon, dont cinquante-deux statues des anciens rois d’Oviedo, de Léon et de Castille, en bois peint, de grandeur naturelle, ornent les lambris dorés ; à leur suite figurent aussi
Vue générale de l’Alcazar de Ségovie. — Dessin
le Cid et le comte Fernand Gonzales. Cette salle, qui est d’un grand intérêt, sert aujourd’hui de bibliothèque à une école d’artillerie installée dans l’Alca^ar depuis plus d’un siècle.