CONTEUR DANOIS
Fin. — Voyez page 332.
Il était bien temps que le sort se départît enfin de sa rigueur pour ce jeune homme. C’est au poète Guldberg, déjà vieux alors, qu’Andersen dut de voir sa situation changer notablement, quoiqu’il ne fût pas encore au bout de ses épreuves. Guldberg, témoin de la lutte vaillante qu’il soutenait avec la destinée, lui fit don des honoraires d’un livre qu’il venait de publier, puis il l’admit chez lui, l’engagea à lire des ouvrages propres à l’instruire, lui prodigua les plus sages conseils sur l’art d’écrire, et poussa même la complaisance jusqu’à revoir ses manuscrits. A ce protecteur s’en adjoignit bientôt un autre, M. Collin, directeur de théâtre, lequel obtint pour Andersen une bourse dans le gymnase d’une petite ville, où le jeune homme allait puiser l’instruction régulière dont il avait (') Voy. t. Xll, 1844, p. 385; —t. XL, 1872, p.155.
Sellier, d’après une photographie de J. Laurent.
tant besoin. Lejeune étudiant avait alors dix-neuf ans, et malgré l’embarras qu’il devait naturellement éprouver à s’asseoir sur les bancs avec des enfants de dix ans plus jeunes que lui , il aurait pris sa honte en patience n’eussent été les brutales humiliations dont se plaisait à l’abreuver le recteur de l’établissement, qui à toute heure lui faisait sentir le poids de sa pauvreté et de son isolement. Les mépris de cet homme redoublèrent quand il eut appris que son élève avait écrit un poème intitulé rEnfa7it mourant, un des chefs-d’œuvre d’Andersen, qui a fait le tour de l’Europe. — One Dieu pardonne à cet homme, disait plus tard Andersen, comme je lui ai pardonné, d’avoir traité avec tant de barbarie l’orphelin sans défense qui lui était confié. Il a été jusqu’à me faire regretter, ce qui me semblait impossible, le temps où, ne gagnant que six francs par mois, je n’avais pas de feu pour me réchauffer, point de vêtements pour me couvi'ir!
En 1828, les portes de l’Université de Copenhague s’ouvrirentpour Andersen, et le succès qu’avaient déjà obtenu quelques-unes de ses poésies ne lui fitpas négliger les études sérieuses qu’il termina au contraire avec un grand succès. Admis alors dans quelques salons, patronné par plusieurs personnes d’un rang élevé, le jeune poète suivit ses cours avec ardeur, avec joie, avec fruit; trois littérateurs célèbres
dont les noms doivent être soigneusement notés, Œhlens- i chiæger, Œrstedt, Ingemann, le saluèrent poète et, après ' avoir entretenu le roi de leur protégé, ils obtinrent pour lui un subside de voyage.
Les temps mauvais étaient désormais passés, et pour toujours; la vie s’ouvrait riante et féconde pour le jeune Andersen. Un recueil de poésies d’abord, puis le récit de son voyage à pied du canal de Holm à la pointe orientale d Amager, avaient obtenu les suffraps du public; une édition du second ouvrage avait été épuisée en quelques jours.
Avec la subvention que lui fournit le roi, Andersen parcourut successivement la France, la Suisse, l’Italie, d’où il rapporta 1 un de ses meilleurs romans, Improvisatoren , qui a été traduit en français. En Allemagne, il se lia avec Louis ïieck et Adalbert de Chamisso, l’auteur de Peter Schlemyl.
Dès lors le goût des voyages ne le quitta plus ; il visita l’Orient, d’où il revint avec un livre brillant, le Bazar du poète; l’Espagne, qu’il peignit en des pages enthousiastes et pittoresques. Mais quelque bonheur qu’il éprouvât à visiter ces pays du soleil, c’était avec une allégresse bien autrement vive que, comme les oiseaux voyageurs avec lui de retour dans le Danemark, il allait voir se déplisser les bourgeons des buissons, ondoyer les hautes iierhes des fraîches prairies, que surtout il entendrait résonner la langue maternelle et les mélodies danoises.
Cette vie un peu nomade menée par Andersen fut une des causes qui l’empêchèrent de se marier ; elle ne semble pas du moins avoir nui à sa fécondité littéraire, peutêtre même l’excita-t-elle : en effet, à son livre des Scènes de voyage dans le Harz et la Suisse saxonne, publié en 1831, succéda celui des Douze [mois de l’année, un roman en deux volumes intitulé bizarrement 0-t’, un Simple violoneux en huit volumes, les légères esquisses àn Livre d’images sans images (Billedbog aden Billeder), qui parut en 1840, puis le drame fantastique à’ Ahasvérus. Cette série d’ouvrages de plus ou moins grande étendue fut entremêlée de nombreuses pièces de théâtre, comédies, tragédies, drames, vaudevilles, toujours accueillies avec faveur, d’articles de journaux , de recueils de poésies et surtout de recueils de contes délicieux pour les enfants. C’est à cette dernière sorte de production qu’il dut surtout sa célébrité et sa popularité en Angleterre, en ■Suède, en Norvège, en Suisse, en Allemagne, où il s’est fait de ses œuvres complètes plusieurs éditions.
Le caractère dominant, fondamental, chez le conteur danois, c’est une extrême, une exquise bonté, qui le portait toujours et sans cesse du côté des faibles, des petits et des opprimés, bien que par un étrange contraste il se montrât jaloux de plaire aux grands de la terre et fût naïvement ambitieux d’obtenir leurs regards et les distinctions dont ils disposent. Ces humbles et ces déshérités, tous ceux qui souffrent, étaient à proprement parier sa clientèle la plus familière, comme la plus nombreuse. Il était animé d’un tel besoin d’aimer pour encourager et réconforter, que sa sympathie ne s’adressait pas seulement aux hommes, mais aux animaux, ou même aux choses privées de vie ; sous sa baguette magique le petit soldat de plomb, la balle, la toupie, l’aiguille, le schelling, le petit lapin, la marguerite, se meuvent, sentent, raisonnent, parlent.
Le conte de la Petite Poucette offre un spécimen des plus gracieux' de cette disposition naïve de son cœur, de cette préférence pour les petits et les souffrants.
Une pauvre hirondelle blessée est tombée dans le palais souterrain d’une taupe où, transie de froid, elle est près d expirer, quand une petite fille, grande en tout comme le pouce, et qui recevait l’hospitalité d’une vieille souris, î avec laquelle elle était en visite chez la taupe , rencontra ?
la moribonde à l’endroit où elle gisait. Pendant que les deux autres tournent le dos à l’iiirondelle, à laquelle iis ont prodigué les railleries et les mépris que l’égoïsme leur inspire, Poucette se penche vers l’hirondelle et, écartant bien délicatement les plumes rigides qui couvrent sa tête elle dépose un baiser sur ses yeux fermés. Puis, ne pouvant dormir, elle tresse la nuit un joli tapis de foin qu’elle va eHendre sur l’oiseau mort, et lui met de chaque côté une toufie de coton, comme si elle craignait que l’humidité de la terre ne fit encore mal à ce corps inanimé. « Adieu ! bel oiseau , dit-elle, adieu ! Merci de ta belle chanson qui m’a tant réjouie pendant l’aimable saison d’été où je pouvais admirer la verdure et me réchauffer au soleil. » Mais voilà qu’appuyant sa tête sur la poitrine de l’oiseau, elle se lève effrayée ; elle avait entendu un léger battement.
^ L’oiseau, qui n’était qu’engourdi, revient par la chaleur a la vie, et quand à l’automne suivant rhirondelle vole vers la petite fille pour la remercier par des quivit affectueux avant son départ pour les pays chauds, l’enfant lui demande.de l’emmener avec elle , et elle la transporte à travers les mers et les hautes montagnes jusqu’en Égypte, où elle fiance sa bienfaitrice avec le roi des génies des fleurs.
Andersen , après s’être penché avec une tendre sollicitude vers les humbles, se redressait ainsi et s’élevait aux plus hautes régions intellectuelles.
Quelle verve, par exemple, il déploie dans la peinture de la lutte des Forces de la nature avec la Pensée humaine, produisant les télégraphes, les chemins de fer, les percements d isthmes ou de montagnes géantes; cette pensée humaine qui renverse successivement tous les obstacles et détrône les vieilles puissances! Quel hommage touchant ne rend-il pas au sculpteur danois Thorwaldsen ! et c’est à lui encore qu’il songe quand , dans son roman de Psyché, il raconte les transports et les angoisses d’un jeune artiste devant le bloc de marbre auquel il vient de donner une âme immortelle.
Le Danemark, au mois d’avril 1875, avait fêté le soixante-dixième anniversaire d’Andersen ayec le plus chaleureux enthousiasme. Le roi, à cette occasion, l’avait décoré et lui avait fait don d’une de ses œuvres traduite en quinze langues. Des députés venus de tous les points du Danemark avaient défilé devant lui en lui présentant leurs hommages et leurs vœux. Andersen , qui avait fait une maladie de deux années, savourait naïvement ces honneurs et les tributs d’amour dont il était l’objet, et il n’était pas sans se remémorer l’oracle de la sibylle d’Odensee.
Hélas ! à bien peu de temps de là, — août 1875, — la mort conviait encore le Danemark à une solennité bien douloureuse. Toutes les classes de la population danoise eurent de nombreux représentants aux funérailles du conteur bien-aimé, de l’illustre écrivain, et la reine déposa sur son cercueil une couronne de lauriers entremêlés de lys.
Comme conclusion à notre courte biographie du poète danois, nous voulons signaler un ravissant conte qui symbolise la première partie de la vie d’Andersen, depuis sa naissance jusqu’à son avènement à la renommée. Il y a là tout un résumé de sa manière poétique, familière et touchante.
Le Vilain petit Canard.
« Oui, vraiment, raconte Andersen dans le Vilain petjt Canard, la campagne est bien belle. Les rayons du soleil éclairaient de tout leur éclat un vieux domaine entouré de larges fossés, et de grandes feuilles de bardane descendaient du mur jusque dans l’eau. Dans une de ces retraites formées par le feuillage luxuriant, une cane avait établi son nid et couvait ses œufs ; et quand* ils éclorent on entendit pi-pip! C’étaient les petits canards qui allongeaient
leur cou. Rap'.rap! dit la cane; et la couvée répéta en faisant tout le bruit possible.
Mais un œuf était en retard, et l’angoisse de la mère était grande. Enfin il creva, et le petit qui en sortit était grand et laid. La cane en eut horreur, et ses frères le rudoyèrent tellement qu'il fut contraint de s’éloigner.
Alors commence pour le pauvre oiseau disgracié une odyssée douloureuse; insulté, battu, persécuté partout et par tous, il s’enfuit enfin au fond des bois.
Cependant, après les souffrances d’un hiver rigoureux,' un magnifique soleil de printemps éclaire un beau jardin où les pommiers sont en pleine floraison, où le sureau embaumait l’air et inclinait ses longs rameaux verts.
Des profondeurs du bois sortirent trois beaux oiseaux blancs et magnifiques.
— Je veux aller les trouver, ces oiseaux royaux, dit le vilain canet; ils me tueront pour avoir osé, moi si laid, m'approcher d’eux, mais qu’importe ! mieux vaut être tué par eux que mordu par les canards, battu par les poules, poussé du pied par une fille de basse-cour, que d’endurer les souffrances de l’hiver.
Alors il s’élança dans la pièce d’eau du jardin, vogua à ieur rencontre et penchant un moment la tête, il attendit le trépas. Mais voilà que dans l’onde transparente il voit sa propre image : ce n’était plus un oiseau mal fait, d’un gris noir, laid et repoussant; il était un cygne lui-même.
» Il n’y a pas de mal à être éclos dans une basse-cour lorsque l’on sort d’un œuf de cygne.
» Désormais il se sentit joyeux de toutes ses tortures, de toutes ses peines ; désormais, pour la première fois, il sentait tout son bonheur au sein de toute cette magnificence, — et les grands cygnes nageaient autour de lui et le caressaient de leur bec.
» De jeunes enfants vinrent au jardin et jetèrent du pain et des graines dans l’eau, et le plus petit d’eux s’écria :
« En voilà un nouveau ! »
Et les autres enfants de pousser des cris d’allégresse. « Oui ! oui ! il y en a un nouveau ! » Et ils dansaient sur les bords et battaient des mains. Ils coururent à leur père et à leur mère et revinrent avec des gâteaux, et ils dirent tous : «Le nouveau venu est le plus beau! Qu’il est jeune, qu’il est éclatant ! » Et les vieux cygnes s’inclinèrent devant lui.
)- Alors il se sentit heureux et replia sa tête sous son aile . 11 ne savait quelle contenance faire ; il était trop heureux. Mais il n’était pas fier, car un bon cœur ne le devient jamais. 11 songeait en même temps comme il avait été persécuté, honni, et voilà qu’il les entendait tous dire qu’il était le plus beau de tous ces beaux oiseaux. Et le sureau inclinait ses branches vers lui, et le soleil l’entourait d’une lumière chaude et douce. Alors ses plumes se gonflèrent, son cou flexible se redressa et il s’écria dans la pleine joie de son cœur : « Comment pouvais-je rêver tant de bon- » heur, quand je n’étais encore qu’un vilain petit canard ! »
L'emblème choisi par le bon Andersen sera accepté par la postérité, qui honorera et aimera toujours le pur et gracieux Cygne d’Odensee.
DIEU
Les hommes naissent et meurent, ils se succèdent les uns aux autres; Dieu n’est point né, et il ne meurt point, il subsiste toujours.
Les hommes sont faibles et s’associent entre eux pour faire leurs travaux, ils ont besoin d’être plusieurs; Dieu n'a besoin du secours de personne, et il peut être seul. En effet, il n’y a qu’un seul Dieu.
On demandait à un enfant : Pourquoi vous semble-t-il
qu’il ne puisse y avoir qu’un seul Dieu, quand vous voyez pourtant dans le ciel tant d’étoiles, sur la terre tant d’hommes, tant d’êtres de chaque espèce? «Parce que, répondit-il. Dieu remplit tout l’univers, et il n’y a pas place pour un autre. »
Oui , Dieu remplit tout l’univers et il n’y a pas place pour un autre. Tout ce qui existe, existe par lui et par lui seul ; tout ce qui arrive est gouverné par sa puissance, par sa sagesse, par sa justice, par sa bonté. 11 en a été ainsi dès le commencement du monde ; il en sera ainsi à toujours ; l’Eternel est celui qui est Dieu, et il n’y en a point d’autre. Montaxdon.