‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 650 sur 712 · CE QUE DOIT OBSERVER UN VOYAGEUR · texte numérisé non relu

CE QUE DOIT OBSERVER UN VOYAGEUR

Le goût des voyages se répand de plus en plus. Si l’on s’aventure au loin, il est à désirer que ce ne soit pas pour faire seulement une promenade récréative, où l’on ne songe qu’à satisfaire une curiosité stérile ; tout voyageur doit se proposer de rapporter dans sa patrie des notions nouvelles qui puissent contribuer aux progrès delà science. Pour faciliter les études et les recherches de ce genre, on a écrit en divers pays des espèces de manuels ou de guides qui indiquent sous une forme élémentaire et pratique les observations qu’il importe le plus de faire avec méthode. Un excellent recueil périodique, la Revue maritime et coloniale (*) a résumé une partie de ces conseils : en voici quelques-uns qui donneront une idée de leur utilité.

(') Publiée sous la direction de M. Delarbre, conseiller d’État-, directeur de la comptabilité générale du ministère de la marine, etc.

Ethnographie. — Toute observation sérieuse qu’on peut recueillir sur des peuplades peu connues est intéressante et utile pour la science, quelque insignifiante quelle paraisse au premier abord ; mais il faut procéder avec ordre.

Le voyageur doit chercher à trouver l’origine, la raison d’être de tout ce qu’il voit, et se rendre compte des particularités et des anomalies.

Armes. — Les armes, leur usage et leur fabrication, lui donnent de suite une idée de 1 industrie d une peuplade ou d'une tribu.

Aucun groupe d’hommes, quelque arriéré, quelque dégradé qu’il soit, n’est dépourvu d’armes, car les armes servent à la fois à procurer les aliments et à la défense personnelle. Dans les pays froids, l’homme tue les animaux pour sa nourriture ; dans les pays chauds, où 1 alimentation est fournie par les produits de la terre , il tue 1 animal pour sa défense.

Les armes en usage sont souvent communes à plusieurs tribus dispersées de la même famille, et donnent donc un des moyens les plus simples d’identifier les peuplades, ou du moins de fournir des probabilités quant àleurs relations entre elles.

Ainsi, dans beaucoup d’îles de la Polynésie , les armes en pierre rappellent, par leurs formes et les procédés à l’aide desquels elles ont été fabriquées, les anciennes armes en pierre qu’on a retrouvées dans les îles de la Malaisie, à Java entre autres; c’est une preuve de plus à ajouter à toutes les autres de l’origine malaise des races polynésiennes.

Certaines armes sont caractéristiques pour les peuplades qui s’en servent; ainsi le bonmerang des Australiens, qui est un morceau de bois recourbé, long de 75 à 80 centimètres, et qui, après avoir été lancé, décrit une courbe avec une assez grande rapidité (‘); ainsi le tomahawk, ou hache de pierre des Indiens de l’Amérique du Nord ; ainsi la hache en serpentine des Néo-Calédoniens; ainsi les 6o/as des Indiens Pampas, etc.

Le qui doit surtout attirer l’attention , c’est la matière avec laquelle sont faites les armes. Partout où 1 usage et 1e travail des métaux sont encore inconnus, les armes ne sont faites qu’avec le bois, la pierre taillée, les os aigus des animaux, les arêtes des poissons. C est la continuation de l’ancien âge de pierre. Mais quelque primitive que soit la fabrication, il n’en est pas moins vrai quelle exige encore une certaine adresse, et que certaines peuplades poussent fort loin l’art de travailler la pierre. Tandis que l’ancien âge de pierre , ou âge paléolithique , était caractérisé par l’absence complète de polissage, dans l’âge de pierre moderne, ou néolithique, on est arrivé à produire des œuvres presque artistiques.

On ne doit pas oublier d’observer comment font les indigènes pour détacher les pierres, soit parle choc, soit par la pression; puis comment ils les rendent tranchantes par un frottement continu, comment ils les affilent et les aiguisent, et comment ils les réunissent à leurs manches.

Chez les peuplades où l’emploi des métaux s’est substitué à celui du bois ou de la pierre pour la fabrication des armes, il faut tâcher de se rendre compte de la manière dont les indigènes se procurent et travaillent les métaux, et particulièrement le bronze et le fer. Il importe de prendre note également des noms indigènes donnés aux métaux. Ainsi, on a remarqué que le nom qui est donné en Grèce à l’étain, kassiteron, rappelle le nom sanscrit kasfhered, d’où il résulte qu’on peut supposer que l’étain a été importé des Indes en Europe avant l’exploitation des mines delà Grande- Bretagne. Et, en effet, les mines d’étain de Tama-Malaga ont été célèbres dans les temps anciens.

(•) Yoy. t. XVllI, 1850, p. 176.

Coutumes de guerre. — Quels senties usages employés pour les déclarations de guerre? Comment choisit-on les chefs des guerriers? Quels sont les caractères de la guerre elle-même? Y a-t-il des guerriers formant une classe à part, ou bien toute la tribu prend-elle les armes? Enfin quelles sont les coutumes dans la manière de traiter les vaincus? Ces dernières coutumes sont souvent un caractère de la race elle-même. Ainsi, l’usage de scalper employé chez les Indiens de l’Amérique du Nord; la coutume d’amonceler à l’entrée des cases les têtes et les ossements des ennemis tués, chez la plupart des insulaires delà Polynésie, en Nouvelle-Calédonie entre autres, etc. i

Habitations. — Il est très-rare de rencontrer des tri-| bus sauvages n’ayant pas de demeure fixe, et encore presque toujours trouve- 1- on alors que les indigènes dorment non pas sur le sable, mais dans les arbres, dont les rameaux entrelacés leur fournissent une espèce de hamac.

Dans les pays chauds, c’est presque toujours avec des roseaux tressés et des branchages que sont faites les habitations; dans les pays plus froids, de simples cavernes et des anfractuosités de rochers servent quelquefois de demeure.

Souvent, pour se soustraire aux effluves et à l’humidité du sol, les indigènes élèvent leurs cases à l’aide de pieux et de perches, quelquefois à l’aide de maçonnerie, à une certaine élévation au-dessus de terre. Tel était le genre d’habitation aux îles Carolines et Philippines , et l’usage de ces habitations bâties au-dessus du sol commence à se répandre dans beaucoup d’îles de la Polynésie.

Le voyageur devra rapporter de petits modèles ou des dessins d’habitations de manière à bien en montrer le cachet architectural. Il devra noter également la position des habitations et des villages, leur proximité de l’eau, des forêts, de la mer, etc.

Ustensiles de ménage. — Il n’est pas de peuplade qui en soit absolument dépourvue ; car le besoin de conserver l’eau, le lait, la chair des animaux, nécessite l’emploi de vases. Ces vases sont plus ou moins ingénieux, plus ou moins artistiques. Tantôt ce sont de simples calebassers, tantôt de véritables paniers faits d’osier et de racines, tantôt des vases en bois creusé et poli. Chez les tribus les plus avancées, on obtient en séchant la terre une substance plastique qui permet de fabriquer des poteries d argile.

Ce qu’il faut observer surtout, c’est la manière dont on travaille le bois. A défaut d’instruments tranchants, c’est presque toujours avec le feu qu’on abat les arbres et qu on les façonne ensuite.

ie feu. — Comment obtient-on le feu? Est-ce du choc de pierres siliceuses contre un corps dur ? Est-ce du frottement du bois contre le bois? C’est dans la manière d’obtenir la flamme- que les sauvages montrent souvent l’esprit le plus ingénieux. Dans plusieurs îles de 1 Océanie, le feu s’obtient encore en faisant glisser rapidement, par un mouvement successif, un bâton sur un morceau de bois trés-sec et excessivement léger placé par terre ('), quelquefois par deux roseaux frottant l’un contre l’autre.

Instruments de labour. — Dans les ustensiles sont naturellement compris tous les instruments qui servent au labourage. On ne trouve presque toujours que les procédés les plus imparfaits et les plus primitifs ; car, comme ce n’est que dans les pays chauds, là où le sol est très-fertile, que les sauvages demandent leur alimentation à la terre, il leur suffit, en général, de remuer la superficie de la terre avec un pic ou seulement une pierre pour la préparer à recevoir la semence.

Vêtements; Parures; Tatouage. — Les vêtements doi- (') Voy. t. XXXVI, 1868, p. 72.

vent faire l’objet de l’attention toute particulière du voyageur. Dans les pays froids, c’est la peau des animaux, tant terrestres que marins, qui les fournit, et le sauvage montre souvent assez d’habileté à se façonner des vêtements propres à le garantir du froid et de l’humidité : il va se servir jusque des intestins des baleines et des veaux marins pour en faire une matière complètement imperméable. Dans les pays chauds, les vêtements sont plutôt un moyen de s’orner qu’un effet du besoin de se couvrir, et la preuve, c’est que presque toujours l’indigène songe à préserver ses habits et non sa personne contre la pluie et les intempéries des saisons. Aussi les procédés de filage et de tissage sont-ils des plus imparfaits, et ce n’est pas là-dessus que doit se porter principalement l’attention du voyageur. C’est plutôt sur les objets de parure et leur fabrication, et en général sur tous les moyens employés par les peuples sauvages pour satisfaire au besoin de luxe qui est inné chez eux. On aura par là des traits tout à fait caractéristiques.

Tantôt, comme chez quelques tribus de l’Amérique du Sud, existe l’usage de s’insérer dans la lèvre inférieure et les oreilles de larges disques en bois; tantôt le luxe. consiste uniquement dans l’allongement démesuré des oreillés ; tantôt l’usage est de se pratiquer sur le corps des incisions profondes. Presque toujours, c’est la rareté seule d’un objet qui en fait un objet de parure ; ainsi, le bois étant une chose très-précieuse dans les îles Aléoutiennes, le grand luxe pour les indigènes est de s’en faire des chapeaux.

De tout ce qui a trait à la parure, c’est l’usage de se tatouer le corps qui est le plus curieux à observer. Primitivement, les tatouages ne consistaient qu’en une application de couleurs plus ou moins brillantes; maintenant, chez la plupart des insulaires de la Polynésie, les marques sont ineffaçables. On pratique dans la peau soit des piqûres, soit de larges incisions, et on introduit par là la matière colorante. De la sorte, les indigènes arrivent à prod«aire de véritables dessins des plus originaux.

Il ne faut pas manquer de se procurer les matières diverses qui servent à la coloration; elles sont tirées généralement du suc des plantes.

Aliments. — Dans les climats chauds, la nourriture végétale prédomine. Plus on remonte vers le Nord, plus on voit la viande entrer pour une forte proportion dans l’alimentation, plus aussi augmente la quantité d’aliments nécessaire pour apaiser la faim. Aussi les premières observations doivent-elles porter sur la quantité de nourriture, sur le nombre de repas, enfin sur l’influence de la nourriture sur la constitution.

Dans tous les pays chauds , le cercle des aliments est généralement très-borné; il y a presque toujours un aliment seul qui forme la base de la nourriture. En Asie, c’est le riz; dans les îles de la Malaisie, c’est l’igname et le sagou ; dans les îles de la Polynésie, l’arbre à pain et le taro; dans l’Amérique du Nord, le maïs; dans l’Amérique du Sud, le manioc et la patate. Il ne sera donc pas difficile d’avoir des observations exactes et précises pour tout ce qui concerne la nourriture. Il faut songer que c’est souvent grâce aux plantes alimentaires en usage que l’on pourra avoir, pour beaucoup de peuplades lointaines, des indications qui mettront sur la voie de leur origine, de leurs migrations et de leurs relations avec d’autres peuplades.

Ce qu’il importe aussi de connaître, ce sont les procédés employés pour la culture de toutes ces céréales, la manière dont les indigènes font cuire les aliments, et les ustensiles employés à cet effet.

Cannibalisme. — Le voyageur devra recueillir des renseignements sur les habitudes de cannibalisme qui existent encore chez certaines peuplades d’Afrique et de la Poly-

nésie. Bien souvent elles ne répondent pas autant qu’on le croit à des instincts de férocité. Dans la Nouvelle-Calédonie, par exemple, l’anthropophagie a plutôt pris sa source dans les nombreuses famines qui ont désolé des districts entiers et qui ont eu pour cause, soit l’imprévoyance des Kanacks, soit l’insuffisance de la récolte. Il y a aussi, dans certaines peuplades, la croyance qu’en dévorant son semblable on s’infuse les vertus guerrières qu’il possédait. La fin à une autre livraison.

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