‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 651 sur 712 · LES GORGONES · texte numérisé non relu

LES GORGONES

On comprend que les naturalistes aient longtemps pris certains polypiers pour des plantes marines. Composées d’une tige élancée et flexible, se divisant en plusieurs rameaux qui souvent supportent eux-mêmes des appendices disposés comme des feuilles, ces étranges productions ont tout à fait l’apparence de végétaux. Les observateurs les plus attentifs avaient bien remarqué, à la surface, de petits corps saillants, épanouis, étoilés, qui n’étaient autre chose que les polypes logés dans leurs cellules, véritables animaux pourvus de bras pour saisir leur nourriture et d’un estomac pour la digérer; mais ils crurent reconnaître en eux les fleurs de ces prétendues plantes pélagiennes, et y virent une analogie de plus confirmant leur opinion.

Les gorgones sont au nombre des polypiers qui peuvent le plus aisément être confondus avec des végétaux. Par leur forme, par leur port, elles ressemblent à d’élégants arbustes. Leur tige, dont l’axe est corné et non pierreux, reste souple et s’infléchit en courbes , en sinuosités gracieuses; elle se ramifie en branches qui tantôt s’étendent dans différentes directions et retombent comme des panaches, tantôt s’étalent régulièrement en raquette ou en éventail. ,,

Parmi les gorgones, dont les espèces sont nombreuses, les deux plus remarquables par leur taille et par leur aspect sont la Gorgonia pinnata et la Gorgonia verticillata. La première, semblable à un petit arbrisseau, jette de tous côtés ses rameaux touffus et retombants : on dirait l’extrémité d’une branche de bouleau avec ses fines brindilles, quand l’hiver les a dépouillées de leurs feuilles, ou encore un saule pleureur en miniature. La Gorgonia vertmllnta est plus simple, plus rigide, mais d’un merveilleux dessin. Sa tige commence par un assez large empâtement au point où elle s’insère sur le rocher, puis elle se dresse sans ramifications, en diminuant progressivement de diamètre jusqu’à une certaine hauteur; alors elle s’épanouit en plusieurs brins, l’un vertical qui la continue, les autres horizontaux, élégamment courbés, tantôt simples, tantôt donnant naissance à des brins secondaires. Ces sortes de rameaux sont garnis latéralement d’appendices alternes et régulièrement espacés, d’une extrême délicatesse. Certaines plantes tropicales aux folioles linéaires, une plume qui serait ramifiée et dont les barbes seraient écartées les unes des autres, ou bien les fougères de nos bois, donneraient une idée de cette jolie gorgone. Quand on examine de près les appendices qui garnissent comme une double frange les différentes divisions du polypier, on remarque qu’ils sont tous hérissés d’aspérités; on dirait qu’ils sont composés de grains juxtaposés, ou de perles enfilées et serrées les unes contre les autres.

Souvent , comme dans le remarquable échantillon que reproduit notre gravure et que l’on peut voir dans les galeries du Muséum de Paris, la gorgone verticillée est encore embellie par la présence de plusieurs astéries, appartenant aux genres euryale et ophiure, qui enroulent autour

de ses rameaux, pour s’y fixer, leurs longs bras flexibles, ér, adieux comme une queue de lézard, entortillés comme les vrilles de certaines plantes grimpantes.

Quand les gorgones sont hors de 1 eau et desséchées,

elles sont ternes, brunes ou grises, d’un aspect pierreux, quelques-unes jaunes ou rougeâtres; mais lorsqu’ elles sont fraîches et plongées dans leur milieu naturel, elles présentent les couleurs les plus vives et les plus variées. Elles

Polypiers de la Guadeloupe. — Gonjonla pinnata. — Gorrjonia vertlclllata. — Madrépore palmé. — Dessin de Freeman.

forment, sur les fonds rocheux des mers tropicales, un véritable jardin qui peut lutter, pour la beauté des formes et des teintes, avec nos parterres les mieux fleuris.

Dans la mer des Antilles, près des côtes de la Guadeloupe et de la Martinique, on trouve communément un poi lypier pierreux dont la forme massive , aplatie, évasée, fait t contraste avecles élégantes gorgones. On dirait un énorme

. C’est le modrepore palmé, vulgai-

rement nommé Char de Neptune. Sa base se compose de plusieurs branches épaisses, tortueuses, semblables aux racines d’un vieil arbre. Au-dessus d un collet rétréci, il s’étale en de vastes lames profondément échancrées, découpées irrégulièrement. Toute sa surface, en dessous comme en dessus, est rugueuse, hérissée de celhdes en forme de tuhe ; en outre, elle est toute bosselée en dessus de pics, de pitons coniques plus ou moins aigus. Quelque-

champignon de pierre

lois ces étranges végétations calcaires se développent en plusieurs étages superposés.

Les innombrables petits animaux qui construisent et habitent les polypiers jouent dans la nature un rôle important. Ils maintiennent la composition des eaux de la mer en absorbant les sels de chaux provenant du lavage continuel des terres, et ils en conservent la pureté en se nourrissant des imperceptibles matières organiques qui échappent aux poissons voraces. Ils font plus encore : par leurs constructions, qui s’accroissent sans cesse, ils prolongent, ils étendent les rivages des continents, ils agrandissentia terre ; ils créent même des îles, des archipels. Ce sont eux, dit Owen, qui ont bâti une barrière de récifs de 400 milles de longueur autour de la Nouvelle-Calédonie, et une autre qui en a plus de 1 000, le long de la côte orientale de 1 Australie ; masses énormes auprès desquelles les murs de Babylone et les pyramides d’Égypte ne sont que des jouets d enfants, travaux gigantesques exécutés au milieu des flots de 1 océan et en dépit des tempêtes qui anéantissent si rapidement les ouvrages les plus solides de l’homme. Lorsque ces bancs sous-marins arrivent à une hauteur telle qu’à la mer basse ils se trouvent presque à découvert, les polypes cessent de travailler. Alors les flots y jettent ’des débris de coquilles, des sables calcaires, qui s’accumulent et dépassent le niveau des plus hautes marées. Sur ces sables, des graines, apportées aussi parles vagues, germent et se développent ; des végétaux répandent leur ombre et leur fraîcheur sur un sol aride. Peu à peu des troncs d arbres, charriés d’abord par les rivières des terres voisines, puis par les courants marins, s’arrêtent sur le rivage de nie nouvelle et y apportent de petits animaux, tels que des insectes, des lézards ; des oiseaux de mer s’y posent et y font leurs nids; des oiseaux de terre, poussés par les vents, viennent y chercher un refuge. Enfin l’homme arrive et se fait une patrie de celte terre fertile dont les polypes ont été, il y a des siècles, les premiers fondateurs.

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