L’HOSPITALITE SUISSE EN
La Suisse accueillant l’Armée française, sculpture par Falguière. — Dessin de Duvivier.
Si le malheur peut avoir une compensation, c’est dans le courage de celui qui le subit, c’est dans la charité de ceux qui s’efforcent de le soulager. La France, si malheureuse dans la guerre de 1870, a eu certainement sujet d’être fière d’un grand nombre de ses enfants, dont Tinfatigable persévérance dans une lutte inégale, le dévouement sans bornes quoique souvent sans espoir, ne lui ont pas fait défaut. En même temps, une nation voisine, la Suisse, n’a voulu profiter de sa neutralité que pour secou- Tome XLIV. — Novemuue 1876.
rir les victimes d’une guerre terrible avec une générosité qui est un impérissable titre d’honneur non-seulement pour elle-même, mais pour le genre humain.
Dés le commencement de la guerre, la Suisse prépara son œuvre d’assistance. Des comités de la Société internationale de secours aux blessés s’organisèrent à Genève, à Bâle. Au mois de décembre 1870, plus de quinze cents blessés français avaient déjà été soignés, guéris, pourvus de vêtements, de vivres, et renvovés en France. Des quêtes,
des ventes publiques, des concerts, des conférences, avaient fourni des ressources ; des associations de femmes charitables avaient donné leurs soins; les hôtels, les auberges, les maisons particulières, avaient offert une large et cordiale hospitalité. Plustard, c’est grâce auzèle et aux efforts courageux des délégués suisses que les vieillards, les femmes et les enfants de Strasbourg assiégé furent emmenés et secourus. Un grand nombre des habitants de l’héroïque Belfort, exténués par de longues et cruelles privations, durent le premier morceau de pain qu’ils mangélent, les vetements dont ils se couvrirent, à la prévoyance des mêmes comités.
Mais c’est au moment où notre armée de l’est, se voyant perdue, fut obligée de demander asile à la Suisse, que celle-ci redoubla de dévouement et fit de véritables prodiges de charité. Il s’agissait de recevoir, de faire vivre 82000 soldats et plus de 2 000 officiers, tous dans le dénûment le plus complet. Leur arrivée' fut un spectacle navrant. Ils entrèrent par des chemins frayés dans une couche de neige épaisse de plusieurs pieds. Quelques régiments, mieux aguerris, moins épuisés, défilèrent en, bon ordre; mais les autres n’étaient plus que des bandes d’hommes appartenant à tous les corps, dragons, lanciers, spahis, zouaves, mobiles, francs-tireurs, sans chefs, sans drapeaux, marchant au hasard. La plupart n’avaient plus de chaussures; les uns, les plus favorisés, avaient des sabots, des pantoufles; les autres avaient déchiré leurs habits usés, pendant en lambeaux, pour emmaillotter leurs pieds gelés ou blessés. Les chevaux, exténués, laissant tomber leur tête, trébuchaient, glissaient à chaque pas. Us mouraient de faim ; on les voyait ronger en passant l’écorce des arbres, mordre les roues des caissons et des canons, s’arracher avec leurs dents les uns aux autres les crins de la queue pour les manger. Dans les descentes, leurs jarrets affaiblis fléchissaient, et ils s affaissaient pour ne plus se relever; beaucoup étaient culbutés et traînés par les fourgons auxquels ils étaient attelés. Derrière cette cohue venaient çà et là les traînai ds, blessés ou malades, s arrêtant de temps en temps, appelant inutilement à leur aide, s’asseyant dans la neige’ à bout de forces, pour attendre la mort.
Tels furent les hôtes que la Suisse accueillit et sauva. Les autorités fédérales et cantonales firent des miracles d’activité et d’intelligence pour organiser les secours, pour subvenir à la fois à tous les'besoins. Ces 82 000 hommes furent distribués dans 175 dépôts, et logés, nourris, vêtus, payés. Les particuliers furent inépuisables en dons, en sacrifices. « Dés la première heure, pendant ce défilé lamentable, dit M. Marc-Monnier, à qui nous empruntons ces détails, la foule bordait les routes, les mains pleines de cigares, de vivres, de liqueurs; au val de Travers, où il n y avait pas de locaux disponibles pour recevoir tant de gens, la population ouvrit toutes ses portes; les granges, les écuries, les maisons, furent remplies de Français. Il y aurait des volumes de traits touchants à citer. Ici, c’est une vieille blanchisseuse livrant son unique chambre à six hommes et passant la nuit dans sa cuisine à laver et à sécher leur linge pour le lendemain. Là, c’est une pauvre femme qui rencontre étendu sur la route un blessé dont les pieds gelés sont nus; elle ôte ses souliers et ses bas et les lui donne, puis se remet en chemin nu-pieds dans la neige : elle avait encore une heure à marcher pour regagner son logis. C’est ce fermier qui , à lui seul, loge chez lui pendant une nuit cinquante chevaux et sept cents hommes. Où cela s’est-il passé? A Fribourg, dans le val de Joux, dans le val de Travers, dans les vallées bernoises partout.
» Neuchâtel a été particuliérement admirable. Cette
, ville si calme vit tout à coup ses rues envahies, encombrées de canons, de chars, de chevaux, d’hommes bariolés, tumultueux ; sa population s’accrut en quelques heures d un bon tiers. Elle ne s’effraya pourtant pas de ce débordement famélique : tous les établissements publics furent ouverts, et la foule entra pêle-mêle avec les maux sans nombre rapportés d’un si long chemin. Il s’agissait bien alors de terreurs, de délicatesses mondaines ! Toutes les classes, les castes, les partis, les sectes même, coururent ensemble aux internés; tandis que des gentlemen en habit noir tiaversaient les rues, des bottes de paille sur le dos, les puritains faisaient des distributions de vin chaud dans les églises, et des femmes du monde, agenouillées devant ceux qui avaient le plus souffert de la marche, lavaient leurs pieds gelés, meurtris, saignants.
« L exemple de Neuchâtel fut bientôt suivi partout. Les temples, transformés en ambulances ou en dortoirs^ prêchaient la charité mieux qu’ils n’auraient fait par les plus éloquentes homélies. A Lausanne, depuis le premier j jusqu au dernier passage des internés, des groupes j d’hommes et de femmes stationnaient sur les quais du j chemin de fer, avertis d’avance du nombre de soldats valides, malades ou blessés qui devaient traverser la gare. Pendant les« cinq minutes d’arrêt », les portières étaient littéralement assaillies par de braves gens qui offraient en courant du pain, du vin, des tasses de soupe, des Bibles, des mouchoirs de poche. Le public voulut assister et prendre part à ces distributions; on établit alors un droit d’entrée à la gare : en payant ses vingt sous à la porte, on avait le droit d aller tendre la main, une main toujours pleine, aux amis de la France. Il va sans dire que les vingt sous étaient aussi pour eux. Enfin, comme il y avait parmi ces hôtes de la Suisse, en certains endroits, 57 illettrés sur 100, des hommes zélés se dévouèrent de bon cœur pour leur apprendre à lire; d’autres leur faisaient des conférences. »
Et après de tels bienfaits, quand nos soldats, leurs chefs, les municipalités de nos grandes villes, les journaux, le gouvernement, l’Assemblée nationale, exprimèrent leur reconnaissance et celle de la France entière, les Suisses ne l’acceptèrent qu’avec modestie, avec réserve; satisfaits d avoir rempli leur devoir, habitués à la simplicité, à 1 humilité chrétienne, ils se défièrent de l’admiration ; ils voulurent se tenir en garde contre l’orgueil. Dans un discours adressé aux officiers de l’armée fédérale, le vénérable général Dufour a dit : « Les éloges ne nous ont pas été ménagés, et il ne tiendrait qu’à nous de nous croire le premier peuple du monde. Ne nous glorifions pas trop cependant, et songeons plutôt à mériter ces éloges qu’à nous monter la tête en nous complaisant dans le bien qu’on dit de nous. »
De pareils faits appartiennent à l’histoire. Les arts, de leur côté, n ont pas manqué de s’en emparer. La sculpture, à qui les sujets immortels reviennent de droit, a plusieurs fois exprimé, dans de nobles figures, la douleur de la France vaincue, mutilée ; il lui appartenait de représenter la Suisse dans sa touchante mission de sœur de charité.