SOUVENIRS DE SA VIE
Suite. —Voy. p. 299.
Mon grand-père du côté paternel était maître d’école à Altenberg, village' et château situés entre Dillingen, Heidenheim et Gingen. Chaque année, il nous venait voir une lois et restait de huit à quinze jours. Mon frère Joseph et
moi, nous aimions à l’entendre raconter de petites fables ou narrations adaptées à notre âge, toutes pleines de lions, d'ours et de loups. !1 nous dessinait parfois quelques-uns de ces animaux; il avait aussi un talent tout particulier pour découper le papier en figures. Il pliait une feuille en quatre, et plus s'il le fallait, puis il coupait çà et là, ouvrait le papier, et nous offrait sort une rose, soit une étoile, et tout cela était bien beau pour nous.
Le respect et l’amour dont notre père entourait son père laissèrent une profonde impression dans notre âme. Il le présentait avec une joie visible à toutes les personnes qui nous visitaient, le plaçait à ses côtés à l’église, lui donnait la droite en marchant et de même aux stalles. Notre grandpère était toujours très-convenablement vêtu, il est vrai, mais il ne portait que des vêtements d’honorable artisan, tandis que mon père portait un habit fin couleur gris de perle ou rouge-brun, dont les boutons étaient couverts de fils d’or, des manchettes, une perruque poudrée et une bourse ; toutefois chacun admirait les égards du fils pour le père, et tous disaient : «Oui honore ainsi ses parents sera semblablement honoré de ses enfants. «
La plus jeune des sœurs de ma mère, nommée Catherine, était mariée a un orfèvre. C’était une femme simple, bonne, très-aimable, et de figure un peu plus allongée que ma mère. Elle nous aimait avec passion, venait souvent auprès de notre mère, et nous apportait toujours quelques friandises, comme des fruits, de la pâtisserie ou des biscuits. Elle raffolait des enfants, et avait elle-même l’âme tout enfantine. De temps à autre elle nous invitait et nous régalait avec de la pâtisserie, du pain blanc, et du lait chaud mélangé d’un peu de café. Elle y ajoutait quelques fruits ; des fraises, des cerises, des pommes, des poires ou des prunes, suivant la saison. Aux fêles de Noël et de Pâques, nous allions lui demander nos cadeaux et nos œufs routes’ sans parler du bon dîner qui nous attendait. Tante Catherine nous préparait alors une espèce de pâtisserie délicieuse nommée gogelhopfen, que nul autre â Dinkelsbühl ne faisait mieux qu’elle, et nous chargeait de schneckennudeln, sorte de bonbons composés de morceaux de pâte feuilletée longs et larges, roulés en forme d’escargot et mélangés de grains de raisins noirs ou de raisins de Corinthe. Ses caresses et sa gaieté étaient encore ce que nous recherchions avec le plus d’envie ; sa bonté nous allait droit au cœur.
Son mari, Burckhardt Albrecht, prenait aussi grand plaisir â nous voir. Les quatre murs de sa jolie boutique étaient tout couverts d’estampes représentant des histoires de la Bible. C’était un citoyen fort considéré : il avait obtenu le brevet de capitaine d’une compagnie de la gaule civique introduite depuis longtemps dans les villes impériales. Son arme, que les officiers seuls portaient alors, était une hallebarde ou pertuisane d’acier bleui et damasquiné, dont la tige était de bois ébéné et parfaitement poli. 11 la suspendait à la muraille parallèlement au plafond, comme un signe d'honneur en qui résidait toute sa gloire. Je le vois encore lorsque, une fois l’an, la garde civique paraissait en public, passer sur le front de sa compagnie, s’élevant sur ses pieds’ parce qu’il était petit de taille, avec sa mine guerrière, son pas majestueux, et portant gravement par le milieu sa noble hallebarde. Nous autres enfants qui assistions à la revue,
nous étions impatientsdevoirarrivermonsieur notre cou.sin’
qui était pour nous le plus beau des officiers et des soldats.
M. Albrecht était en outre un excellent orfèvre. Il fabriquait principalement, à cette époque, des tabatières de tombac dorées au feu, qui devenaient fort belles et ressemblaient beaucoup â de l’or. 11 s’entendait aussi à la gravure, et pouvait, suivant les goûts des chalands, y dessiner d élégantes enjolivures, comme, par exemple, une corbeille
de fleurs, des armes ou des objets militaires, un écusson ou le portrait d’un monarque. Je me souviens encore que sur le couvercle d’üne tabatière dont l’acheteur voulait faire présent à l’un de ses amis, astronome distingué, il grava tout le système solaire, et tout alentour de la taba-' tiére les douze signes du zodiaque. Ce modèle de tabatière se vendit si bien, surtout en Autriche, qu’il n’en fabriquait jamais assez et occupait sans cesse deux ou trois ouvriers avec lui (•).
Quoique réellement artiste en sa spécialité, M . Albrecht ne négligeait cependant pas les affaires de son ménage. Le dimanche, jour pendant lequel tout travail lucratif est interdit, excepté la cuisine, il préparait pour sa famille un magnifique plat de nouilles, espèce de pâte coupée pareille à du macaroni, mais si délicate, si succulente et si douce, que tous ceux qui en mangeaient la trouvaient délicieuse et avouaient n’en avoir jamais mangé de semblable.
Il était également passionné pour les jardins. Ayant acheté un petit enclos qui, autrefois, avait appartenu à notre aïeul Hartel, et se trouvait â l’intérieur des murs vers la porte de Rottenbourg, il le remplit de légumes et de fleurs. Bien que fort étroit, ce jardin ne laissait pas que d’être très-agréable. Albrecht aimait surtout les œillets, et quand, à l’époque où s’épanouissent ces fleurs, ses visiteurs admiraient son heureux savoir-faire, lui n’y voyait et n’y louait que la toute-puissance de Dieu.
Le seul frère de ma mère vivant encore à Dinkelsbühl, Joseph Hartel, jeune homme célibataire, s’occupait exclusivement d’articles de ferblanterie, quoiqu’il eût prouvé ses talents à travailler le laiton et le cuivre, qu’il dorait ou argentait à volonté. Je me rappelle encore parfaitement qu’il avait fabriqué la plus splendide enseigne pour son voisin de l’hôtel du Griffon. Lui-même avait dessiné et si heureusement exécuté ceiraajestueux oiseau, que tout le monde, admirant son œuvre, répétait que pas une auberge de la ville ne possédait une enseigne plus élégante que l’hôtel du Griffon doré . Plus tard, je vis encore une lampe d’église ciselée d’un fort beau travail qu’il avait faite ; les têtes d’anges surtout en étaient remarquables.
Ce frère de ma mère nous venait voir chaque jour, principalement en hiver. Il était toujours gai, d’une humeur fraîche et pleine de saillies heureuses. On se réjouissait â la maison quand arrivait le cousin Joseph.
Pour nous amuser, nous, les enfants de Catherine et ceux du voisinage, il avait, dans un coin de sa chambre, construit entre deux fenêtres une petite crèche de Noël! On y voyait une grosse montagne, des rochers, des bois, et çà et là quelques abris champêtres. Au sommet de la. montape s’élevait la cité de Bethléem. Durant le jour, lorsqu’il nous montrait la crèche, toutes les cheminées de la ville fumaient, et le soir toutes les fenêtres en étaient éclairées. Cette merveille était produite par un petit réchaud sur lequel brûlait de l’encens, ou par une petite lampe qu’il suspendait à l’intérieur des maisons : le tout était de fer-blanc et richement décoré de peinture à l’huile.
En bas, dans la vallée, d’un côté s’étendait une verte prairie couverte de brebis et d’agneaux poussés par leur pâtre jouant du galoubet, de l’autre était un petit lac d’eau véritable du milieu duquel , comme un fil d’argent, jaillissait un élégant petit jet d’eau. Deux cygnes se promenaient sur le lac, et, chose merveilleuse ! on les voyait s’enfuir ou accourir selon qu’on leur présentait l’ime ou l’autre extrémité d’une tige de fer. Ce prodige, opéré par l’aimant, que nous ne connaissions pas, nous réjouissait beaucoup, âlais ce que nous préférions encore û tout cela, c’élait le divin Enfant, âlarie, Joseph, les bergers en prière et les rois
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Mages. Aujourd’hui même, je me rappelle clairement et en détail ces admirables petits objets ; il est aussi fort probable que sans eux mon petit livre de la Nuit de Noël n’eût jamais paru. Au point de vue de l’art, il n’y avait i rien bà sans doute d’extraordinaire ; au point de vue de riiistoire et de la chronologie, il y avait même de grosses fautes. Ainsi, par exemple, les murailles de Bethléem étaient garnies de canons, le vénérable vieillard Siméon portait des besicles, les trois rois Mages avaient la poitrine décorée de l’aigle à deux têtes. Mais pour des enfants ce n’étaient pas de trop monstrueuses erreurs.
Après avoir appris, mon frère et moi, la lecture et l’écriture à l’école communale, nous reçûmes les premières notions de la langue latine du père Adrien, carme de Dinkelsbühl.
Ce bon religieux, notre parent, qui nous consacrait chaque jour par pure condescendance plusieurs heures de classe, passait pour un savant de première force. L’orgue du couvent lui était confié, et son talent musical se révélait surtout dans l’exécution des fugues. Son écriture était admirablement belle. La langue latine lui était familière. Toutefois sa méthode d’enseignement n’était rîen moins que parfaite. Il s’en tenait à la vieille méthode du coup de poing toujours fort en usage. Pour les moindres fautes de langage qu’il nommait fcœc/ce (bouquins) (‘), il nous administrait avec une baguette de coudrier deux vigoureux coups sur les mains, qu’il appelait dédaigneusement t atzen (pattes). Comme l’angoisse et la crainte des punitions nous faisaient commettre beaucoup plus de fautes que nous n’en eussions commis autrement, il imagina de nous réchauffer la plante des pieds comme font les Turcs. Il est vrai que le bon moine nous permit de garder nos bottes. Leurs semelles épaisses nous garantissaient alors de toute douleur, sans que pourtant elles nous empêchassent de hurler comme si les coups nous eussent assommés. — Ah ! ah ! disait-il, je vous tibns cette fois ! Je pense que ça ira mieux. — Et, en effet, les choses allèrent mieux, parce que nous ne redoutions plus sa maudite schlague, et que la crainte n’amoncelait plus faute sur faute; mais lui n’alla guère mieux. Il recommença par nous cribler les mains de sa férule. Enfin, après bien des coups, des réprimandes et des larmes, beaucoup de temps s’écoula et rien ne se fit.
Ce qui est singulier, c’est qu’après nous avoir bien grondés et vertement tancés, il devenait tout joyeux. « Il est bien vrai, disait-il, que le royaume des deux souffre violence. Je vous ai souvent appelés morues, non pas que vous n’ayez point de tête, comme ces poissons qui nous arrivent sans la leur, car avec des enfants sans tête il n’y aurait rien à faire ; mais je vous nomme ainsi , parce que les enfants comme les morues doivent être battus, frottés, rossés, pour qu’ils deviennent bons à quelque chose. « Puis il nous donnait de la bière, du pain, de la pâtisserie, des fruits et des confitures.
Quelques autres punitions qu’il nous infligea étaient on ne peut plus absurdes ; elles étaient cependant alors fort ordinaires dans les écoles. Ainsi, on nous obligeait fréquemment à nous tenir à la porte de la chambre, moi portant une tablette représentant un âne, et mon frère portant une férule dans sa main droite. Une autre fois, il nous ordonna de prendre chacun sur notre tête une grosse couronne de paille, et d’aller ainsi chez nous. Nous nous appliquâmes les couronnes sur le front, mais avant même d’être sortis du couvent, nous les recouvrîmes de nos casquettes, ayant bien soin de refouler la moindre paille, afin que personne ne vît rien. Nous fûmes, il est vrai, trés-
(*) En allemand, «faire une lourde bévue» se traduit souvent, en style familier, par einen Boèk sehiessen (litte'ralement, tirer un bouc).
marris de ne pouvoir saluer les personnes que nous rencontrâmes eh route ; les inclinations, les révérences seules, y suppléèrent tant bien que mal.
Malgré l’odieuse méthode de ce maître par trop zélé , pour ne rien dire de plus, et sa manière d’enseigner dont je ne reconnus que plus tard l’inefficacité désastreuse, nous apprîmes bien plus qu’on n’eût osé l’espérer. Un jour, deux ecclésiastiques de la campagne, deux vicaires, je crois, s’eri vinrent rendre visite à mon père. Ma mère leur dit qu’il viendrait à midi, et elle les invita poliment à dîner avec nous. Étant sortie un instant de la chambre, les deux vicaires se dirent l’un à l’autre, en langue latine, qu’ils resteraient bien volontiers s’ils savaient que la bonne femme ne dût pas prendre trop de peine. Je les compris et je courus répéter leurs paroles à ma mère. Ma mère revint et leur demanda si son petit Christophe les avait réellement compris. Ils n’osèrent le nier et avouèrent avoir dit ce que j’avais entendu. Ce fut un beau triomphe pour ma mère de voir que j’eusse déjà l’intelligence du latin, et nos deux hôtes furent cordialement hébergés. La suite à une autre livraison.