OU EST LE BONHEUR
« Et ne crois-tu pas qu’ils sont heureux là-haut? » disais-tu en regardant la plus belle des étoiles. Tu voulais (’) Dumont d’ürville, passim.
dire : Là-bas, dans ce lointain, là réside le bonheur et doit se taire la tempête.
Je répondis : « Tiens tes regards levés sur ton propre cœur, et rends-le fort, et apprends que le lieu ne peut rien changer à notre essence. Tels nous sommes ici, tels nous serions là-haut.
«Notre pauvre monde, suspendu dans l’éther, est, lui aussi, vu de cette étoile, un globe lumineux paré d’une étincelante auréole.
» Et les gens de là-haut, dont le faible cœur se brise, lèvent leurs regardsvers nous, et, souhaitant de vivre avec nous, soupirent : «Là-bas, il doit y avoir des heu- « reux! » (')
JÉRÉMIAS GOTTHELF (albebt bitzius).
Voici un auteur de notre temps que nous aimons, et dont il nous est doux de recommander les œuvres et la mémoire à nos lecteurs (^).
Albert Bitzius, plus connu sous son pseudonyme de Jérémias Gotthelf fDieu m’aide), était né en 1797, à Morat, où son père était pasteur.
En 1804, le pasteur de Morat fut appelé à la cure d’Utzenstorf, grand et beau village de l’Emmenthal, à cinq lieues de, Berne. C’est là que s’écoula toute l’enfance du jeune Albert, au milieu des joies de famille et des riches cultures.
Adolescent, il fit à Berne ses études classiques et universitaires : il se destinait à la carrière où il avait vu son père si utile et si aimé.
En 1820, il reçut la consécration et rentra comme vicaire chez son père, d’où, Tannée suivante, il se rendit, pour deux ans, à TUniversité de Gœttingen ; puis il reprit le vicariat d’Utzenstorf jusqu’à la mort de son père, en
Albert fut alors nommé au vicariat de Herzogenbuschee, et cinq ans après à celui de Lützelflüh, dans TEmmehthal, où il vécut, honoré et paisible, jusqu’à son dernier jour.
Il avait consacré toutes ses forces, toute son ardeur.
toute sa bonne volonté, à la charité et à l’instruction morale du peuple.
Il fut l’inspirateur et pour ainsi dire Tâme d’une association qui, entre autres étahlissements d’éducation en faveur des enfants pauvres, fonda celui de Trachselwald, dans l’Emmenthal. L’inauguration de cette école, qui fut toujours pour lui l’objet d’une active sollicitude, eut lieu en 1835.
II était persuadé qu’il ne suffit pas de donner aux enfants des connaissances élémentaires, mais qu’il faut surtout faire naître en eux le désir de la culture intérieure ; et ce n’était pas les enfants seuls qu’il avait en vue : Tignorance est une enfance ; il se proposa d’écrire , pour tous ceux qui ont besoin d’un enseignement moral et qui sont disposés à le bien accueillir, des livres d’une lecture facile et agréable, qu’on peut entremêler à celle d’ouvrages plus
(') Alfred Meissner.
(-) Nous prenons pour guide, dans les lignes qui suivent, le traducteur des œuvres de Bitzius , M. Max Buchon , écrivain très-estimable , mort à la fin de 1869.
sérieux. En un mot, il se fit conteur, où, si Ton veut, romancier.
En 1836 , on publia son premier livre : le Miroir des paysans, par Jérémias Gotthelf.
«Je voudrais être, disait-il, le Jérémie des misères campagnardes, et, pourvu que Dieu m’aide {Gott helf!), ma tentative portera ses fruits. »
Après le Mù'oir des paysans, il écrivit et publia successivement une série de petits livres, tous empreints d’une grande moralité, et dont voici les titres principaux : L’Inondation de l’Emmenthal; — les Joies et souffrances d’un maître d’école (le plus remarquable peut-être de ses ouvrages); — Dursli le buveur d’eau-de-vie; — le Paupérisme ; — Uli le valet ; — le Rêve de la Saint- Sylvestre; — l’Ame et l’argent; — Tableaux et légendes; — Mot d’un Suisse aux Carabiniers; • — Anne Babi; — le Fils de Tell ; — la Banqueroute ; — Jacob le compagnon ; — Kéthi la grand’mère ; — Les Oncles à succession ; — le Docteur Dorbach ; — Uli le fermier ; — la Fromagerie; — les Tisseurs de soie; — l’Esprit de
]’époque et l’Esprit bernois; — le Paysan endetté; etc.
Il avait commencé cette carrière d’auteur à l’âge de quarante aris.
Ajoutons que cette liste ne comprend pas tous les ouvrages de Gotthelf, et notamment les nouvelles, dont quelques-unes sont vraiment des œuvres du plus grand mérite; nous citerons , par exemple : la Veuve du pasteur (‘), — la Visite, — Barthli, — la Mareili des fraises f), etc., etc.
Il écrivit sans relâche pendant dix-sept ans, sans négliger aucun de ses devoirs de pasteur et de propagateur de l’enseignement.
A la vue de son portrait, on est d’abord un peu surpris de voir que ce moraliste sérieux et souvent si sensible, parfois même si pathétique, avait une physionomie qui peut paraître joviale, et, pour tout dire, un peu commune : mais on se persuade aisément que cette bonne humeur n avait
rien de vulgaire, et encore moins de trivial. La sérénité d’une belle conscience s’alliait en lui, comme ses écrits le prouvent, à Une pitié forte et généreuse. Quand sa réputation se fut étendue en Suisse, il fut très-loué, mais aussi critiqué par quelques littérateurs : on lui reprochait le sans-gêne de ses procédés de composition. Bitzius s’en excusait en alléguant que, toujours préoccupé du but moral, il ne s’inquiétait pas des règles de l’art.
« A cet égard, dit M. Max Buchon, il ressemblait à un voyageur qui trouve dans le voyage en lui-même son plaisir le plus vif, et à qui le charme et les splendeurs de la route font complètement oublier la question de savoir où il arrivera, et où il passera la nuit. »
« Comme Franklin, dit un autre de ses biographes ('), Bitzius faisait de la moralité religieuse et domestique la base de la liberté politique. Comme Pestalozzi, il concen-
.léréraias Gotthelf (Albert Bitzius). — Dhssin d’Édouard Garnier.
trait toutes ses préoccupations sur les pauvres et les ignorants; à cek près qu’il éclairait des inspirations de son imagination les mêmes questions que Pestalozzi discutait plus spécialement en pédagogue et en philosophe. »
Il portait dans son âme une tendresse sincère et profonde pour tous les êtres infirmes et souffrants , qui lui assure une des premières places dans la littérature de notre siècle.
On a dit encore de Bitzius : — « Il était doué et se conformait, sans le savoir, aux vraies lois de la composition. Tout est en proportion et au point de perspective dans ses récits. 11 a du goût sous sa rude enveloppe, et, sans avoir
(’) Nous l’avons publiée dans notre XXXYIIB volume (1870). Elle vient de l’être de nouveau, avec les deux suivantes, par M. Sandoz, sous le titre de Am Village. Nous ne saurions trop encourager cet excellent éditeur à donner suite à son projet de publier une édition complète des Œuvres de Bitzius.
(^) Voy. notre tome XXXV, 1867.
l’air d’y toucher, il fouille le cœur humain avec aisance. Il est en même temps très-pieux et très-gai. (*) » Gotthelf, âgé de cinquante-sept ans, mourut le 22 octobre 1854, entouré de sa famille, dans sa cure de Lützelflüh , où il avait été pasteur aimé et respecté pendant vingt-deux ans.