PREMIER VOYAGE EN AMÉRIQUE
Suite.-
Très-sensitif à l’endroit de sa nationalité, Dickens supporte mal l’arrogante supériorité que s’arroge l’Amérique sur la mère patrie. Déguisé sous des formes à peu près polies chez les gens bien élevés , ce sentiment universel s’étale avec grossièreté dans le peuple. Voyageant par un temps exécrable, trempé jusqu’aux os par une pluie torrentielle, il voit se dresser sur l’impériale de la diligence un petit drôle qui, du haut de ses trois pieds six pouces, l'apostrophe: «Hein! étranger, voilà qui vous rappelle votre pays! » Une dame complimente Dickens sur sa voix et sa manière de parler, qui ne sont pas d’une Anglaise, mais qui pourraient la faire passer pour Américaine. Un libraire adresse au romancier une demande de secours, motivée sur ce qu’ayant publié ses oeuvres en concurrence de. plusieurs autres éditeurs, il a contribué à le faire connaître aux États-Unis! Il termine par des menaces à l’auteur, qui, s’il ne fait pas droit à sa requête, s’en repentira!
On voit au front de ceux que la gloire environne Qu’elle fait payer cher ce qu’on croit qu’elle donne.
Dickens écrit de New-York : « Je vais enfin quitter cette ville, où je ne puis rien faire de ce que je veux faire, rien voir de ce que je veux voir, ni aller où je désire aller. Si je descends dans la rue, je suis traqué par la foule ; si je rentre, la maison devient un champ de foire; si je visite une institution publique, les directeurs me guettent au passage et me débitent un interminable speech; si je vais à une réunion du soir, j’y suis cerné, étouffé à perdre haleine, quelque part que je me réfugie; si j’accepte un dîner, il me faut parler de toutes c’noses et à toutes gens. Je vais à l’église chercher du repos, il y a aussitôt une poussée de toute la congrégation vers le banc que j’oc-
cupe, et le ministre me prend à partie ; je monte dans iin j wagon, où jusqu’au conducteur m’interpelle. Je ne peux pas boire un verre d’eau à une station qu’une centaine de curieux n’inspecte mon gosier pour voir comment j’avale. Imaginez un tel supplice! Chaque courrier m’apporte des masses de lettres insignifiantes, toutes requérant une réponse immédiate. Un homme s’offense de mon refus d’habiter chez lui ; un autre est furieux que je ne veuille pas aller dans quatre maisons par soirée. Je n’ai ni paix ni trêve, et suis dans un état perpétuel de fièvre qu’entretiennent le climat et l’intolérable chaleur des poêles chauffés au rouge, dans des appartements hermétiquement clos, dans les voitures, dans les bateaux, partout. » Le manque d’air, joint à la sécheresse de l’atmosphère extérieure, est un des fléaux dont il se plaint. Il ne se résigne pas non plus à l’habitude des naturels d’expectorer toujours et en tous lieux, à une certaine rusticité native, à l’amour du lucre, au culte du dollar, à l’excessive cherté de la vie. Cependant les habitudes qu’il réprouve ne l’empêchent pas de rendre justice aux qualités réelles de la nation. « Les Américains, dit-il, sont affectueux, hospitaliers, doués d’aptitudes diverses. Leurs préventions sont moindres qu’on ne le suppose; ils sont envers les femmes d’une politesse chevaleresque, courtois, obligeants, désintéressés. Quand ils prennent un homme en affection (ainsi que j’en ai fait l’épreuve) , ils lui sont tout dévoués. L’État agit en père avec le peuple. Il a un soin paternel des enfants pauvres , des femmes enceintes , des vieillards , des malades. Dans la rue, les passants vous renseignent, vous viennent en aide, et refusent toute offre d’argent : le désir d’obliger est géùéral. Je n’ai jamais voyagé dans une voiture publique sans y faire quelque aimable connaissance dont je me séparais à regret. Néanmoins je n’aime pas le pays. Pour rien au monde n’y voudrais-je vivre; il m’est adverse. Je crois impossible qu’un Anglais y soit heureux, [.es causes de cette opinion sont trop nombreuses pour les énumérer. »
Après une excursion dans les États du Sud, où sévissait alors l’esclavage, une visite aux cataractes duNhagara, dont l’effet sur lui fut une sensation de calme, d’éternel repos, de bonheur indicible sans mélange d’effroi, il atteignit le Canada. 11 s’y retrouvait dans son élément. Il y était attendu, et avait promis aux officiers des gardes en garnison à Montréal d’y jouer la comédie avec eux sur un théâtre de société. Il tint parole, monta la pièce, dressa les acteurs , se chargea de deux rôles comiques , et s’en acquitta aux applaudissements frénétiques de l’auditoire. L’époque fixée pour son retour arrivait; il était temps : ses enfants, ses amis, lui manquaient; sa pensée et son cœur se tournaient sans cesse vers eux : « Plus l’heure du départ approclm, plus la fièvre du logis me tient. Embrassez nos chéris! Nous nous reverrons bientôt, s’il plaît à Dieu, et nous serons plus heureux, plus gais que nous ne l’avons été de toute notre vie. . . Home ! home ! home ! «
VOYAGE SUR LE CONTINENT
Ses Notes sur l’Amérique, publiées peu après son retour, furent écrites avec amertume, sous l’influence d’illusions perdues. Quoiqu’il y eût k dessein évité le brûlant sujet de la propriété littéraire, elles soulevèrent dans la presse des États-Unis une tempête de récriminations et de reproches ; mais quand la première cuisson causée par la verge fut calmée , ses critiques les plus acerbes furent reconnues justes. Il put le constater vingt-cinq ans plus tard, à son second voyage. Les ridicules signalés par lui avaient en partie disparu, 1^ habitudes cyniques ne se montraient plus que dans les dernières classes ; le point de vue s’était élargi ; les mœurs publiques avaient plus
d’aménité, sauf en politique, où les esprits étaient toujours montés au plus violent diapason. .
Dickens était en pleine maturité de génie lorsqu’il commença Martin Ctezieieit ,, admirable peinture d’hy-| pocrisie mondaine dans le mielleux Picksniff, d’égoïsme juvénile dans Martin, de brutale et criminelle convoitise dans Jonas, d’adorable et candide bonté dans Finch; et quels personnages secondaires que Mark Tapley, l’incomparable M!Gamp, et son imaginaire confidente et admiratrice mistreSs Harris, portraits vivants devenus des types de caractères ! Ce roman est un monde dont chaque acteur a sa physionomie, et trahit par ses gestes, sa voix, son regard, la passion dominante qui le fait agir; drame plein d’incidents aussi imprévus que ceux de la vie, révélations spontanées et en quelque sorte magnétiques.
« La façon dont les personnages se dévoilent à moi est un des procédés les plus surprenants de l’esprit. Ce que l’auteur sait étant donné, ce qu’il ne sait pas lui est révélé à mesure. Je suis certain que cela se passe ainsi, aussi certain que je le suis de la loi de la gravitation, et peut-être plus encore, si c’est possible. «
Ce remarquable ouvrage ne fut point accueilli au début avec autant de faveur que les précédents ; soit que le public se fût refroidi, ainsi qu’il arrive après de grands succès, soit que le mode de publication par livraisons mensuelles suspendît trop longtemps l’intérêt , la vente des premiers numéros ne dépassa pas vingt mille. Ce fut un désappointement et un échec comme gain, ^ car les éditeurs en prirent occasion de réduire les droits d’auteur. Dickens avait à subvenir, par son seul travail, aux dépenses d’une lourde maison et aux exigences souvent renouvelées des membres de sa famille paternelle , exigences contre lesquelles il ne se révolta jamais. La perspective de dettes pcrasantes l’effrayait ; il songea sérieusement à passer sur le continent et tà y faire un séjour de quelque durée. Il y voyait un moyen d’économie, un renouvellement d’idées et un plus vaste champ d’observation. « J’ai confiance en moi, écrivait-il à un ami; je sais qu’avec de la santé je puis maintenir mon rang dans l’esprit des penseurs ; mais combien y a-t-il de lecteurs qui prennent la peine de penser? Combien en est-il qui, sur la foi de fripons ou d’idiots, proclament qu’un homme écrit trop , qu’il est h bout de verve! » La suite à une prochaine livraison.