‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 66 sur 712 · ET CHAIRE A PRÊCHER EXTÉRIEURE · texte numérisé non relu

ET CHAIRE A PRÊCHER EXTÉRIEURE

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Église Notre-Dame, à Vitré (Ille-et-Vilaine). — Dessin de Catenacci.

On n’apprendra peut-être rien de nouveau au lecteur en lui disant que Vitré estime des villes les plus curieuses de France en général et de Bretagne en particulier. Dès la campagne, avant même qu’on ait franchi les portes, l œil est frappé par la longue ligne de remparts et de tours derrière laquelle semblent s’abriter les maisons étagées Tome XLlll. — MuiS 1875.

sur la colline dans le désordre le plus pittoresque, et dominées fièrement par les ruines du château fort. Entret-on dans la ville? il faut parcourir ces rues et ces ruelles étroites, sombres, tortueuses , mal percées, mal pavées, aux vieilles maisons de pierre ou de bois, grossièrement cuirassées d’ardoises et bizarrement revêtues de Uchens

MAGASliN PITTORESQUË.

et de mousses ; il faut regarder ces étranges constructions, qui se penchent et s’appuient les unes sur les autres; il faut passer sous ces ténébreuses galeries aux piliers à peine équarris ; il faut sonder du regard ces boutiques aux sombres transparences, qui font songer aux légendes d’autrefois, et où il semble que doivent habiter des êtres d’un autre âge, vendant des marchandises inconnues ou exerçant des métiers fantastiques.

Certes, on ne trouvera là ni gaieté, ni élégance, ni symétrie; mais ce qu’on y trouvera, c’est une impression étrange et profonde, et l’on se laissera involontairement prendre à cette image si vraie du passé, comme on se laissera toujours prendre, du reste, à tout ce qui est souvenir ou écho sincère de la vie de ceux qui nous ont précédés.

Malheureusement pour le poète et pour l’artiste, cette empreinte que le moyen âge a laissée sur la vieille cité bretonne tend à disparaître de jour en jour, et ses portes fortifiées, son château, ses anciens monuments, qui avaient résisté à la guerre et aux efforts de la destruction, ne résisteront certainement pas aux efforts bien autrement hostiles d’une civilisation mal entendue.

Profitons donc de ce qui reste encore de cette époque où la ville était riche, active et puissante. Au quinzième et au seizième siècle, on a beaucoup construit à Vitré , et l’on trouve à y étudier des choses intéressantes, tant au point de vue des habitations bourgeoises que des édifices publics. Notre gravure représente un de ces derniers : c’est l’église Notre-Dame.

Jadis elle appartenait à un prieuré dépendant de l’abbaye de Saint-Melaine de Rennes. Elle est, comme le style de son architecture l’indique, des quinzième et seizième siècles. Que l’on jette les yeux sur notre dessin, et on lira la date sur ces pignons à crochets, sur ces contreforts artistement travaillés, garnis de gracieuses arcatures et terminés par des pinacles flamboyants. Flamboyantes aussi sont les lignes des meneaux qui garnissent les ogives des fenêtres, et qui sont bien de leur époque par leurs enlacements tordus et leurs sinuosités capricieuses. Mais ce qui est une véritable curiosité, c’est la chaire extérieure adossée à un des contre-forts. Construite en pierre, elle est surmontée d’un dais important, en forme de pyramide, dont les arêtes sont richement garnies de fleurons et dont la base est entourée d’une couronne de petits frontons triangulaires habilement fleuronnés et fouillés. Des têtes d’anges la soutiennent. Les rebords semblent se rabattre en façon de dentelle, et le pied qui supporte le tout va s’évasant d’après un dessin de moulures fort élégantes. Cette chaire est un charmant spécimen de la sculpture décorative du seizième siècle, et, selon la tradition du pays, elle aurait été élevée pour opposer la prédication catholique publique à la prédication calviniste, alors puissante en cette ville.

L’histoire semble , du reste , donner raison à cette tradition. En effet, à l’époque des guerres de religion, Vitré prit le parti de la réforme, ce qui peut paraître extraordinaire aujourd’hui, quand on connaît l’état actuel des esprits dans cette province. Mais les faits sont ’à et expliquent d’une manière indiscutable quand et comment se fit ce changement des idées.

La baronnie de Vitré fut réunie par mariage, vers la fin du treizième siècle, au comté de Laval. Or nous trouvons par la suite des temps, comme héritières de ces deux domaines réunis, les maisons de Rieux et de Coligny, qui introduisirent le protestantisme à Vitré au seizième siècle, et gagnèrent aux idées nouvelles particulièrement les gentilshommes et les bourgeois dépendants des susdites seigneuries : aussi voit-on, pendant les guerres de la

Ligue, Vitré servir de centre d’action et de place d’armes aux protestants. Ils y établirent même un prêche, qui ne disparut qu’au moment de la révocation de l’édit de Nantes , en 1685.

Les Mémoires du temps ont gardé le souvenir de l’énergie avec laquelle une femme, la belle, intelligente et courageuse Christine de Rieux, soutint la nouvelle cause. Elle était tutrice du jeune baron de Vitré , âgé de quatre ans. Elle fit partager son ardeur non -seulement aux hommes , mais encore et surtout aux femmes de Vitré, lorsque le duc de Mercœur, chef de la Ligue en Bretagne, vint assiéger la ville avec une armée de dix raille hommes, qu’appuyaient vingt mille paysans des environs. Le siège fut bravement supporté pendant cinq mois par les Vitréens et les Vitréennes, et le prince de Dombes, qui arriva au secours des assiégés, força finalement Mercœur à se retirer ; en sorte que la ville demeura jusqu’à la paix sous l’obéissance du roi. La foi catholique subsista du reste toujours dans ce pays, et dès lors la présence de la chaire extérieure s’explique tout naturellement comme une nécessité.

Les chaires extérieures semblent de nos jours une curiosité, et, en effet, elles sont assez rares; mais ce qui est au moins aussi curieux dans l’histoire de l’art, c’est l’indétermination ou plutôt le silence de la règle liturgique à l’égard de cet objet, qui paraît, à première vue, tellement indispensable à l’exercice du culte, que nous ne pourrions de nos jours concevoir une église sans chaire à prêcher.

L’histoire nous montre pourtant que la forme, la place et même la présence de la chaire, n’ont pas toujours été des choses absolues. Ainsi, dans les églises primitives, il n’y avait pas de chaire à prêcher proprement dite, mais deux anibons (.en grec ambôn, lieu élevé) ou pupitres, placés des deux côtés du chœur pour lire l’épître et l’évangile. Au douzième siècle, cependant, il semble qu’outre les ambons , il existe parfois aussi un pupitre spécial à prédication. Ce pupitre, le plus souvent, était une simple estrade mobile, dont on se servait soit dans l’église, soit dans le préau du cloître.

Dans les églises italiennes, on trouve des chaires à prêcher d’époques anciennes, du treizième et du quatorzième siècle, en pierre, en marbre ou en bronze; mais, en France, aucune ancienne église, d’après toutes les probabilités, n’a conservé de chaire à prêcher ou de pupitre ayant la même destination, d’une date antérieure au quinzième siècle. A partir du douzième siècle surtout, l’usage, dans les églises du Nord, était d’établir im jubé à l’entrée du chœur. Ce jubé remplaçait l’ambon primitif : on y lisait l’épître et l’évangile, et le prêtre, du haut de cette galerie, exhortait aussi les fidèles.

Cependant la position trop élevée du prédicateur avait des inconvénients, et l’idée vint de placer des chaires portatives sur l’un des côtés de la nef, dans un endroit approprié de l’église. C’étaient de petites estrades ou tribunes en bois, fermées de trois côtés, c est-à-dire sans dossier, ayant un pupitre et au besoin un siège, et garnies par devant, de quelques étoffes ou tapis. Au treiziéme siècle, les ordres prêcheurs sont établis contre l’hérésie, et la prédication, d’accidentelle qu elle était, devient régulière et fréquente. La chaire, désormais objet de nécessité absolue, entre forcément dans les plans des architectes : elle sera fixe à l’avenir et fera partie de la construction même de l’église. Il y a des pays où on la met sur des colonnes ; mais, en général, elle formait une espèce de balcon saillant à l’intérieur de l’église, porté en encorbellement et accompagné d’une niche prise aux dépens du 1 mur; le prédicateur recevait ordinairement la lumière

par de petites fenêtres. On montait à la chaire par un escalier ménagé dans l’épaisseur de la construction. Plusieurs églises et anciens réfectoires de couvent offrent de beaux et intéressants modèles de ce système d’installation.

La forme des chaires se modifie avec le temps. On les voit plus tard tantôt simplement adossées, tantôt suspendues en encorbellement à un pilier, et cette dernière disposition les fit souvent construire en bois, surtout à l’époque moderne.

Il y avait aussi des prédications en plein air, et l’un des souvenirs les plus intéressants de ce genre de prédication remonte au commencement du douzième siècle.

En 1109, un morceau considérable de la vraie croix fut rapporté de Jérusalem à Paris par la Grèce, la Hongrie, l’Allemagne et la Champagne. On le déposa provisoirement à Fontenet-sous-Louvre, puis on le transporta en grande cérémonie à Saint-Cloud. Le l®*' août devait avoir lieu la réception solennelle dans la cathédrale de Paris. Depuis lors, tous les ans, le deuxième mercredi de Juin, le morceau de la vraie croix était apporté dans la plaine qui s’étend entre la Chapelle, Aubervilliers et Saint- Denis, afin d’être exposé à la vénération des fidèles; on le rapportait ensuite ci la cathédrale.

« Au sortir de Notre-Dame, dit l’abbé Lebeuf dans son Histoire du diocèse de Paris, on passait au cimetière de Champeaux, dit depuis des Innocents. Après une pause faite en ce lieu, et employée à quelques prières pour les morts, l’évêque commençait la récitation du Psautier, qui était continuée jusqu’au lieu indiqué ci-dessus. Là, après une antienne de la croix, l’évêque ou une autre personne en son nom , « étant en haut d’une tribune dressée exprès >), faisait un sermon au peuple; après quoi, le même prélat, aidé de l’archidiacre, donnait la bénédiction à toute la multitude avec la croix apportée de Paris, se tournant d’abord à l’orient, d’où cette relique est venue, puis au midi, vers Paris, ensuite au couchant, et enfin au septentrion, du côté de Saint-Denis. «

Cet exemple de prédication en plein air n’est pas le seul ; mais bornons-nous à en citer un auquel se rattache un des plus grands noms de l’histoire religieuse. Quand saint Bernard prêcha devant l’armée des croisés, en présence de Louis le Jeune, du haut de la colline de Vézelay, il était sur une estrade. On sait que cette estrade était une petite plate-forme sans garde-corps. Dans un vaste espace, en plein air, devant une foule considérable, on comprend que le prédicateur devait être vu en pied. Une chaire ou tribune ordinaire, qui n’aurait laissé voir que le liant du corps, aurait produit un effet ridicule. En Italie, du reste, on sait que les prédications en plein air, sur une estrade, sont encore d’usage.

Les prédications en plein air semblent avoir été fréquentes au moyen âge; mais au moment de la réformation, en beaucoup d’endroits, il se produit un fait assez caractéristique : les prédicateurs renoncent à la prédication dans la rue ou sur la place publique et se renferment dans l’église. En effet, dans les localités où les protestants étaient assez nombreux pour être puissants, il pouvait se trouver des contradicteurs parmi la foule assemblée : c’était un scandale et un danger ; or ce scandale était possible dans un champ, sur une place, bref, dans un endroit libre et accessible à tous, tandis qu’il devenait impossible dans une église. Il y avait pourtant des villes où, malgré la présence des réformés, non-seulement les prédicateurs catholiques ne reculèrent pas, mais encore combattirent leurs adversaires avec leurs armes, opposant prédication publique à prédication publique, et se tenant évidemment prêts à la discussion et à la riposte, si besoin en était.

La tradition de la chaire extérieure de Vitré, qui date justement du seizième siècle, a donc parfaitement sa raison d’être ; du reste, soit pour lutter contre les réformés, soit pour prêcher à une plus nombreuse assistance, soit pour pratiquer simplement un usage aujourd’hui perdu, on installa en plusieurs villes, dans des angles de carrefours, ou dans des cloîtres, ou dans des cimetières, des chaires fixes en pierre adossées à un bâtiment. Dans certains cas, la chaire s’appuyait à un mur ou à un contrefort de l’église. On en trouve d’antérieures au seizième siècle. Les chaires extérieures fixes les plus connues etles plus dignes de l’être sont, avec celle de Vitré, la chaire! du quinzième siècle qui se trouve sur la rue à l’un des! angles de l’église Notre-Dame de Saint-Lô ; celte qui est' dans l’épaisseur d’un contre-fort de l’église Saint-Aubin de Guérande; celle qui est restée à l’église du Guerno, , dans le Morbihan ; celle que l’on voit à Saint-Dié, dans le préau du cloître de la cathédrale, et qui est du commencement du seizième siècle.

Le couronnement ou dais que l’on remarque sur la chaire de Vitré n’était pas un simple ornement, mais un auvent destiné à garantir le prédicateur contre les rayons du soleil, et en même temps à rabattre sa voix et à l’empêcher de se perdre dans les airs. Ce système fut, du reste, adopté aussi pour les chaires intérieures des églises, qui ont toutes, ou peu s’en faut, un abat-voix de ce genre. Ajoutons que la plus grande partie des chaires construites depuis le seizième siècle sont en bois.

CHARLES DICKENS

Suite. — Yoy. les Tables du t. XLll, 1874.

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