LA TOILETTE DES CANARDS
Salon de 18"6; Peinfiiro. — La Toilette des canards, aux bords de la Cure (Yonne). — Tableau et dessin d’Adolphe Guillon.
Etidn ! la fille de basse-cour a ouvert la porte; toute la bande défile et prend le petit cbemin creux qui mène à la rivière. Cabin-caba, les canards s’en vont en silence, jouissant on idée des délices du bain. Seuls, quelques bavards marmottent je ne sais quoi sur la négligence de la fille de basse-cour qui a dormi trop tard, et sur les ornières du Tome XLIV. — Décemuke 1876.
chemin qui les font trébucher; majs personne ne les écoute.
A l’endroit où le petit chemin creux débouche sur la berge, il y a une pente à gravir. Les plus lestes et les plus résolus la gravissent en courant ; quelques gros imprudents qui veulent les imiter donnent du bec en terre, et deviennent la risée de tous les autres.
Xénophon (qu’on ne s’attendrait guère à voir dans cette affaiie) raconte que les dix mille, arrivés au sommet du mont Tchéchés, poussèrent tous ce cri de délivrance : « La mer! la mer ! « en apercevant à l’horizon la mer qui était le terme de leur expédition et de leurs aventures.
Les canards qui arrivent les premiers au sommet de la petite montée se dressent sur leurs pattes, battent des ailes et poussent de grands cris ; « La rivière ! la rivière ! » Les autres, à mesure qu’ils arrivent, se dressent sur leurs pattes, déploient leurs ailes et crient : « La rivière ! »
Alors commence une vraie débandade. Comme des tirailleurs qui se dispersent, les canards, chacun de son côté, descendent tête baissée, aspirant d’avance la bonne odeur de 1 eau ; ils sont fous de joie, ils s’éclaboussent, ils éclaboussent leurs voisins. Quatre ou cinq fois de suite, avec une vivacité qui n’est pas dans leur caractère, ils plongent leur cou dans 1 eau et le retirent brusquement; des perles liquides leur ruissellent sur le dos ; leur petite queue frisée s agite et lance des gouttelettes. Des cris discordants, qui sont portés au loin en rasant la surface de la rivière et que renvoient les échos des grands aunes et des grands peupliers, apprennent aux pécheurs et aux lavandières du voisinage que les canards sont en liesse, qu’ils trouvent I eau délicieuse, plus délicieuse encore qu’hier.
Après ces enfantillages commence sérieusement la toilette. Chacun fait ses ablutions à sa manière, ies uns en pleine eau, les autres sur le bord. On n’entend plus que des exclamations de plaisir ou des paroles d’encouragement; de petites plumes folles voltigent à la surface de 1 eau. Puis, un à un, les baigneurs reviennent sur la terre ferme pour se sécher.
Les philosophes se mettent la tête sous l’aile, comme les canards de Topffer; pendant que la brise les caresse et que le soleil les réchauffe, ils roulent dans leur tête étroite
pensées si profondes qu’ils finissent par s’endormir. Mais leur apoupissement ne sera pas de longue durée : la aim les réveillera bientôt. S’ils ont dormi en sages, ils dîneront en canards, ce qui n’est pas peu dire. Les canes serieuses discutent les dernières couvées; les canes défiantes s en vont par les buissons, cherchant quelque cachette ou leurs œufs puissent être en sûreté, car on se trompe fort à la ferme si l’on croit qu’elles ne savent pas compter ; oui ! dans les nids de la canardière, leurs œufs disparaissent à mesure qu’elles les pondent, et cela n’est pas tolerable. Les canards sans cervelle flânent pour flâner; les pantagruélistes courent aux bons coins, où abondent les larves et les nymphes des insectes, les vers, les vermisseaux, sans compter les petits poissons et les aubaines inattendues.
^ Ceux qui ont quelque prétention au titre de musiciens répondent par des cris peu mélodieux à la cadence rhythmée du battoir des lavandières. Les canards satiriques se moquent des pêcheurs à la ligne. Les curieux s’en vont à la dérivé, d une anse à une autre, admirant comme l’eau est brune sous les grands arbres et claire au soleil. Ceux-là font des voyages de découverte; ils connaissent l’endroit ou dansent les araignées d’eau et où sautent les grenouilles parmi les feuilles de nénuphar largement étalées. Ils ont Vu le martin-pêcheur s’élancer comme une flèche de pierreries d une rive à l’autre ; ils ont vu l’hirondelle, dans son vol hardi, raser la surface de l’eau et enlever d’un coup fie bec la mouche imprudente que les poissons convolaient déjà. Que n’ont-ils pas vu? Le soir, à la chambrée lis reparlent entre eux de toutes ces belles choses, et sé
Un jour que j’étais venu pêcher au bord de la rivière, je VIS un petit garçon de huit ou neuf ans, assis sur le
gravier de la rive. Il avait déposé près de lui un panier d où sortait le cou d’une bouteille, et où l’on entrevoyait un morceau de pain et des livres; il regardait les canards d un air d’envie, et jouait machinalement avec des cailloux. Quand il entendit le bruit de mes pas, il saisit son panier et se leva vivement, comme un écolier pris en faute.
Je le fis causer, et il m’apprit naïvement qu’il trouvait les canards bien heureux de se baigner toute la journée et de n’aller point à l’école.
Changerais-tu avec eux? lui demandai-je en souriant. — Oh! mais oui! me répondit-il sans la moindre hésitation.
A la condition d aller ensuite à la broche ou dans la casserole?
— Oh ! mais non ! répondit-il avec vivacité.
J’allais lui faire une petite morale, mais le drôle, entendant sonner les trois quarts au clocher du village, détala lestement pour n’être point en retard.
^ Tout en pêchant, je me mis à réfléchir; car que faire a la pêche, à moins de réfléchir, surtout quand « cela ne mord pas ! »
La morale que j’avais eu l’intention d’adresser à cet écolier paresseux, je me l’adressai à moi-même, pour qu elle ne fût pas perdue.
Il m est arrivé plus d’une fois d’envier le sort de quelqu un de ceux qui m’entouraient. Ce sentiment d’envie n’a jamais résisté à une analyse un peu sérieuse.
Par exemple, j’aime beaucoup les beaux jardins et les parcs bien entretenus. Je me suis souvent surpris à me dire; «Voilà un parc qui ferait bien mon affaire!» Et aussitôt je me posais cette question : « Accepterais-tu en bloc, avec le parc, la condition et la manière de vivre du propriétaire? »
Non, je n accepterais pas. Je sais que sa condition est elevée, mais je ne suis pas ambitieux ; je sais que sa vie est honorable et heureuse , mais ce qui le rend heureux me rendrait peut-être misérable, et sa fortune pourrait bien n être qu une servitude de tous les instants pour un homme qui a appris à vivre et à penser comme moi. Et, avec une grande magnanimité, je refusais le parc qu’on ne m’offrait pas.
Les canards sont faits pour manger, boire et dormir ; dormir, boire et manger, engraisser, s’il se peut, et subir 1 épreuve de la broche et de la casserole. Cette dernière condition avait mis mon écolier en fuite.
L homme est au monde pour faire le bien dans la mesure de ses forces, pour éclairer son esprit, ce qui le mène à améliorer son âme, et à la préparer pour une vie supérieure quand il aura quitté celle-ci. Ce programme est à la portée de tout le monde, et il est sans exemple qu’on ait manqué de le remplir faute d’un parc bien entretenu.
Lorsque, par un jour de grande chaleur et de grande poussière, je traverse en chemin de fer quelqu’une de ces petites vallées où poussent de grands arbres, à la marge d une jolie rivière, le contraste est si grand que j’envie le sort des habitants de la vallée; mais, entendons-nous bien, ce que j’envie c’est leur bonheur présent comparé à l’épreuve que je traverse; je n’accepterais pas plus leur vie en bloc qu’ils n’accepteraient la mienne. Ils ont tous leurs intérêts, toutes leurs habitudes et toutes leurs affections au bord de cette rivière ; et moi j’ai à la ville tout ce qui peut rendre ma vie agréable pour moi-même et utile pour les autres. Qui m’empêche d’ailleurs d’aller de temps en temps vivre de leur vie, en passant une bonne journée à la campagne? Rien ! La preuve, c’est que me voilà aujourd’hui, philosophant, une ligne à la main, au bord de la rivière.
Mais qu’ont donc ces canards? Jamais ils n’ont été si
bruyants. L’un d’eux a découvert je ne sais quelle provende, et tous les autres le poursuivent pour en avoir leur part. Allons 1 c’en est fait de la pêche pour aujourd’hui ; tout ce vacarme a etfrayé le poisson à plus d’une demilieue en amont et en aval. Mais le cas était prévu, et ma journée n’est pas perdue pour cela. Voici, à l’ombre des grands arbres, une herbe bien épaisse, et j’ai toujours soin, quand je viens rôder par ici, d’apporter un bon livre.