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LES FLEURS DES CHAMPS

« Soit, me disait un peintre avec qui je venais de visiter le jardin, très-habilement dessiné, très-coquettement paré, d’un de nos amis ; soit, je reconnais, j’admire, si l’on veut, l’ordre, le soin, le luxe qui régnent ici. La pelouse est d’un ovale irréprochable, l’allée sablée qui la borde décrit une courbe heureuse, et le sentier qui la partage en deux parties inégales serpente avec grâce. Le gazon, touffu et ras, est d’un vert parfaitement uniforme; les corbeilles fleuries, rouges, roses, violettes ou blanches, les massifs de feuillages pourpres, bruns, argentés, opposent symétriquement leurs couleurs éclatantes; tout cela est joli, brillant, parfait. Maintenant, allons voir de vraies fleurs. » Et comme je me récriais :

«Réellement, reprit-il, sont-ce des fleurs que nous avons vues? Ces géraniums, ces anthémis, ces pétunias, ' groupés en figures régulières , serrés les uns contre les autres en masses compactes, n’ont d’autre emploi que de produire des taches brillantes. Chacune de ces plantes a-t-elle une forme, un port, une beauté à elle? On n’en sait rien. De même les herbes de ce gazon, constamment coupées par la faux, foulées et nivelées par le rouleau, ne se proposent que d’imiter le plus parfaitement possible un tapis vert. On a devant soi une marqueterie, une mosaïque, que sais-je? quelque chose d’artificiel, d’immobile, de froid, (h Christophe- .loseph Matzerath.

d’agréable sans doute pour ceux qui aiment à avoir les yeux éblouis, aveuglés, mais rien qui rappelle la campagne, qui reproduise la liberté, l’abandon et le charme de la nature. Si le propriétaire de ce jardin me priait d’en faire un tableau, je n’aurais qu’à barioler ma toile de couleurs crues, violemment heurtées, sans dessin, sans détails, sans nuances.

» Voyez, continua mon compagnon, qui m’avait entraîné du côté des champs et qui s’arrêta devant un terrain inculte où les plantes sauvages poussaient librement; voyez ces grandes marguerites, ces bluets, ces coquelicots; voilà de véritables Heurs. Arrachez-en au hasard une poignée, vous aurez un bouquet auquel vous ne voudrez rien chan-

ger. La nature s’est bien gardée de les trier et de les grouper séparément par espèces, elle les a jetées pêle-mêle de sorte quelles font mutuellement valoir leur coloris par le contraste. Encore ce contraste n’est-il jamais dur, il est adouci par toutes ces graminées qui interposent de tous côtés leurs épis d’un vert pâle. Et remarquez que, malgré leur abondance, ces plantes ne s’étouffent pas ; il y a entre elles de l’espace, de l’air; l’œil pénètre, circule dans leur foule; on distingue les tiges et leurs ramifications, les feuilles et le dessin de leur contour; tout en contribuant à l’effet de l’ensemble, chacune garde sa personnalité, existe par et pour elle-même.

» Reconnaissez en outre combien les fleurs des champs.

Salon de 1876; Peinture. — Pavots, par Ph. Rousseau. — Dessin d’Edmond Yon.

moins opulentes, moins décoratives que celles des jardins, sont cependant plus jolies qu’elles quand on les examine de près. Elles ont une physionomie, et le plus souvent les autres n’en ont pas. Elles sont en général élancées, sveltes, élégantes. Fixez votre attention sur l’une d’elles, sur ce coquelicot, par exemple : n’est-il pas admirable avec sa tige si mince , si haute et si souple , ses feuilles étroites, rendues plus légères encore par leurs dentelures ; ses boutons retombants , s’entr’ouvrant sous la pression des pétales chiffonnés qui les gonflent, et qui tout à coup se redressent pour s’épanouir; enfin ses fleurs, d’un écarlate incomparable, dont le cœur recèle une aigrette d’étamines noires? Et quand le coquelicot pénètre dans les jardins, il se transforme, il fait toilette, mais avec goût; il acquiert de la majesté sans roideur; il s’ennoblit sans renoncer à sa grâce première. Sa tige s’épaissit, se tient plus droite et plus fière; ses feuilles s’élargissent, en conservant leurs profondes découpures ; sa verdure s’éclaircit et devient d’un glauque pâle ; ses fleurs doublent, triplent de

grosseur : les étamines ont changé leurs minces filets en pétales, mais en pétales étroits, dentelés, soyeux, légers comme des plumes; enfin il a fondu sa pourpre primitive en nuances infiniment variées, en rose, en violet, en mauve, en amarante : une plate-bande de pavots ressemble à une gerbe multicolore de feu d’artifice. Avec des pavots seuls, cueillis presque sans choix, on ferait un magnifique bouquet, et de ce bouquet j’aimerais à faire un tableau; je n’aurais qu’à copier : Informe, la couleur, les oppositions, l’harmonie, tous les éléments du pittoresque s’y trouveraient. On reproche à ces fleurs de ne pas durer, de s’effeuiller vite; c’est le défaut des roses, de tout ce qui est fin et délicat. Je tirerais parti de cette fragilité ; une pluie de pétales jonchant les alentours de mon vase de pavots serait un agrément de plus. Les fleurs durables, les dahlias, les hortensias, qui ont la solidité et la rigidité du métal, ne m’offriraient certes pas cette ressource, ni aucune autre : aussi les laisserai-je à vos parcs et ne les admettraije jamais ni sur ma toile, ni même dans mon jardin. »

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