LA QUINTINYE
Salon de 1876 ; Sculpture. — .Jean de la Quintmye, par Cougny. — Dessin de Sellier.
Lorsque Louis XIV résolut de venir habiter Versailles, il voulut établir un potager d’une grandeur proportionnée aux besoins de la cour, et chargea de cette création la Quintinye, surveillant de l’ancien potager.
Tojif, XI, IV. — DF.rr.MnRF. 1876.
Jean de la Quintinye avait alors quarante-neuf ans. Né en 1626, dans une petite ville de l’Angoumois, Chabanais, il avait fait de fortes études au collège des Jésuites de Poitiers, et s’était fait recevoir avocat à Paris. Sa parole
ni
vive, aisée, accentuée, sa phrase parfois un peu négligée, mais le plus souvent élégante et naïve, le firent bien vite distinguer parmi tous ses confrères. Et cependant il restait pauvre, car les clients tiennent bien plus à être défendus par un homme célèbre que par un homme de talent. Aussi accepta-Gil avec bonheur la proposition que lui fit Tamboneau, président en la Chambre des comptes, devenir chez lui comme précepteur de son fils.
Quelques années plus tard, il alla faire avec son élève un voyage en Italie. Nourri des auteurs anciens qui ont traité de l’agriculture, il remarqua avec le plus grand intérêt les progrès faits depuis par les jardiniers de Rome et de Florence, et, s’instruisant auprès d’eux, il ne larda pas à s’éprendre de l’horticulture. Au retour, il obtint de Tamboneau la direction du jardin de l’hôtel, et là il fit diverses expériences qui l’amenèrent à découvrir qu’il était bon d’enlever le chevelu des racines des arbres que l’on transplante , et que dans la taille en doit couper hardiment la plupart des grosses branches, puisqu’elles ne portent pas de fruits.
Ce fut à cette époque qu’il entra en correspondance avec tous les savants de l’Europe et commença sa réputation. Le prince de Condé, charmé de son caractère franc, expansif, se T’attacha et apprit de lui les éléments de l’art horticole. Ce fut son influence, sans doute, qui fit obtenir, en 1067, à la Quintinye, la surveillance des cultures du potager fondé par Louis XIII à Versailles, sur l’emplacement où est aujourd’hui la Bibliothèque , et qui avait pour directeur Masson. En 1671, le roi venant très-fréquemment, il fallut l’agrandir, et la Quintinye reçut pour sa charge un traitement de 4 000 livres.
Le roi, en choisissant pour y établir le potager le vaste lit d’un étang comblé à l’aide des terres produites par le creusement de la pièce d’eau des Suisses, n’avait absolument consulté que ses commodités et sa fantaisie. Il était impossible de tomber plus mal, car ce terrain humide, froid, mauvais, était impropre à toute culture. La Quintinye le dit lui-même : c’étaient des terres « de la nature 8e celles qu’on voudrait ne trouver nulle part, » Enfin , à force de drainages et de travaux de toutes sortes, il parvint à les assainir et à les fertiliser; mais la dépense s’éleva, selon les calculs de M. le Roi {Histoire des rues de Versailles), à 1 477 231 livres.
Il serait trop long d’énumérer toutes les innovations qu’apporta la Quintinye aux méthodes horticoles alors en vogue pendant sa direction, Entre autres choses, il inventa Tart de la culture en espalier, et ce fut un de ses élèves, Girardot, qui transporta à Montreuil l’industrie plus tard si célèbre de la culture des pêchers ; « J’ai pu, dit-il, à l’égard de certains fruits et légumes, en faire mûrir quelques-uns cinq et six semaines devant le temps, par exemple, des fraises à la fin de mars, des précoces et des pois en avril, des figues en juin, des asperges et des laitues pommées en décembre et janvier. »
La Quintinye avait, comme intendant des jardins royaux, 6 700 livres d’appointements, Le 25 août 1687, il reçut le titre de directeur général des jardins fruitiers des maisons royales. Sur le brevet, il était désigné sous ce nom : M, de la Quintinye, et, depuis ce temps, il porta la particule de devant son nom. Courtisan adroit, savant habile, causeur charmant, professeur clair, il fut toujours en haute faveur. Louis XIV se plaisait à apprendre de lui la taille des arbres fruitiers; il encouragea vivement tous ses travaux, et eut pour lui mille attentions. Il fut chargé de tracer les potagers de Chantilly, de Rambouillet, de Saint-Ouen, de Sceaux, de Vaux, pour Condé, Montausier, Roisfranc, Colbert et Fouquet. En Angleterre, où il avait fait deux voyages alors qu’il était chez Tamboneau , ses relations
étaient nombreuses, et le roi Jacques II avait même fait tous ses eii’orts pour se l’attacher.
Il habitait Versailles depuis longtemps, car Louis XIV avait fait construire tout exprès pour lui, par Mansart, des bâtiments attenant au potager, et ce fut en cette ville qu’il mourut en 1688. Il fut enterré dans le cimetière Notre- Dame, et une plaque de marbre élevée à sa mémoire se voit dans une des chapelles de l’église. Lorsque sa veuve fut présentée au roi : « Madame, dit celui-ci, nous venons de faire une perte que nous ne pourrons jamais réparer. » Et il avait raison.
Il laissait un fila, ecclésiastique. Ce fils publia peu après un ouvrage qui avait occupé toute la vie de son père : l’Instruction sur les jardins fruitiers , en deux volumes in-4°. Cet ouvrage admirable, écrit avec clarté et dans un style naïf et agréable, mériterait bien d’être imprimé de nouveau et annoté. La Société d’horticulture de Versailles en avait formé le projet; nous ne savons si elle a renoncé à cette excellente idée.
En tête du livre est un portrait remarquable de la Quintinye, gravé par Vermeulen, d’après Richard.
A la suite du portrait viennent un poëme latin de Santeul sur Flore et Pomone, et une idylle de Perrault où cet académicien dit :
Mais c’est peu que notre âge, illustre Quinturye,
Ait profité des dons de ton rare génie
Tu veux, avec ta plume agréable et sçavante,
Transmettre tes secrets à la race suivante,
Et, les faisant passer à nos derniers neveux.
Rendre tous les climats en tous les temps heureux.
On a d’autres éditions de l'Instruction sur les jardins fruitiers, mais elles sont toutes déparées par l’addition de chapitres apocryphes sur les fleurs, etc.
Les seuls écrits authentiques de l’illustre horticulteur, en dehors de ce grand ouvrage, sont deux lettres sur la Culture des melons, publiées en anglais dans les Transactions de la Société royale de Londres , et traduites en trançais par M. Armand Landrin (Société d’horticulture de Versailles, 1865).
Souhaitons une bonne réédition de ces travaux, mais sans trop l’espérer, car, jusqu’à ce jour, selon la pensée bien juste de notre auteur, «l’agriculture est une des plus belles sciences que l’homme puisse acquérir, et cependant il se trouve peu de maîtres pour l’enseigner, et surtout peu de disciples pour l’apprendre. «
VObONTÉ.
Nous n’avons rien à nous que notre volonté; tout le reste n’est point à nous. La maladie enlève la santé et la vie; les richesses nous sont arrachées par la violence ; les talents de l’esprit dépendent de la disposition du corps. L’unique chose qui est véritablement à noifs, c’est notre volonté, ÏÉNELON. ^
LES DERNIÈRES PENSÉES d’un vieux bouquiniste.
Fin.— Voy. f. 379, 386.
J’ai eu dans ma boutique, durant plusieurs mois, un Montaigne, édition Lefèvre, à deux colonnes (1834). Au bas de la page 90, où commence le cbapitre De l'Amitié, quelqu’un, dans une heure de misanthropie, avait écrit :
« Je me suis permis ce beau luxe de l’amitié tant que » je pouvais être aux amis un atout dans leur jeu ; mais
» n’étant plus aujourd’hui qu’une mauvaise carte, il faut i » s’abstenir. »
Mon métier, qui m’a permis de m’instruire au delà de ce que pouvait espérer le lils d’un brouettier, qui m’a permis d’observer les hommes, a été pour moi une source de joies. Je m’y sui? complu, d’ailleurs, parce qu’il me permettait de satisfaire mon goût pour les livres et pour la lecture. Ce goût de la lecture et des livres est de ceux qui ne passent pas. Je le trouve en moi aussi vivace aujourd’hui qu’il y a soixante ans.
Difficilement rencontrerait-on quelqu’un qui ait moins que moi parcouru le monde ; mais la lecture m’en a révélé l’étendue, la richesse, la variété immense.
Par la lecture, je n’ai pas été mis en rapport seulement avec tous les lieux, je l’ai été avec tous les temps, je pourrais presque dire avec tous les hommes, ou du moins avec ceux qui ont. le mieux résumé en eux les pensées des autres hommes. Ce spectacle de la vie universelle a pu sûul m’élever au-dessus des misères de ma vie individuelle. Je n’ai plus, dans ces dernières années, autant senti ma solitude. La contemplation de cette jeunesse éternelle du monde me fait oublier ma propre vieillesse ; en voyant l’humanité s’avancer de progrès en progrès, j’oublie ma propre décadence.
La vieillesse , d’ailleurs, quand elle reste sage après une vie sage, est-elle aussi dénuée de charme qu’on le dit? C’est, pour l’esprit, l’âge du calme. Quel bienfait nouveau!
Un des meilleurs résultats qu’ait eus pour moi ce métier de bouquiniste, c’est de tenir en éveil à la fois toutes mes facultés mentales. Mon esprit ne s’est atrophié complètement en aucune de ses parties ; un jour je m’occupais d’art ; une autre fois, de chimie, de zoologie, d’anthropologie ou d’histoire ; d’autres fois, plongé dans les plus anciens livres, je tâchais de me faire une idée des premières conceptions ; puis j’essayais de suivre à travers l’histoire la marche , le développement et les métamorphoses de ces idées premières.
Grâce à ces libres études, j’ai pu devenir, non pas ce que de nos jours on appelle un docteur (jamais je n’eusse mis là mon ambition, n’ayant à être ni avocat, ni médecin, ni professeur); grâce, dis-je, à ces libres études, j’ai pu, non pas devenir un docteur, mais tout simplement, je crois, rester homme.
Plus j’ai vécu, plus je me suis loué de ce résultat, et plus j’ai connu combien il est bon, mais aussi combien il est rare, d’y parvenir.
Le jour où les docteurs seraient un peu moins docteurs et un peu plus hommes, leur science, elle aussi, tout naturellement, s’humaniserait, et tous alors viendraient, même les enfants et les femmes, s’y désaltérer, parce qu’ils y trouveraient une nouvelle source de vie et d’espérance.
Ce n’est pas que je songe à désapprouver les études spéciales, mais je voudrais que les spécialistes eussent, un peu plus qu’ils ne l’ont, l’esprit de généralité. Que dirait-on d’un maître de géographie qni ne voudrait apprendre à chacun que la géographie de son canton? Mais, objecterions-nous à ce spécialiste, le canton ne s’explique que par 1 arrondissement, l’arrondissement que par le département ou parla province, et puis partout l’ensemble du territoire national , qui lui-même ne peut être compris que si l’on a certaines données indispensables sur la géographie générale. Après cela, revenez au détail de votre village, ayez-en point par point la topographie présente à 1 esprit, cela même vous fera mieux comprendre la géo-
graphie générale ; et combien vous serez plus fort ainsi que si vous vous en étiez tenu à votre village, et cela sous le prétexte que vous n’avez d’intérêt et d’action que là ! En vous spécialisant ainsi sur un coin, vous pourriez voir votre propre toit renversé par la tempête sans savoir de quelle contrée lointaine et par quelles voies vous est venu cet orage.
Mon colonel philosophe , à qui je faisais part de ces observations, ajoutait : Il ne faut pas d’ailleurs oublier que souvent un phénomène de physique, par exemple, ne peut avoir son explication que dans la science d’à côté, chimie ou physiologie. Et, ajoutait-il encore, que dirait-on d’un anatomiste qui ne voudrait prendre aucune idée de l’anatomie comparée?
Je lis peu, je lis de moins en moins, depuis quelque temps ; mais je n’en suis que plus attiré, que plus, enchanté par mes livres. Assis au milieu d’eux, je les contemple, je les caresse du regard ; j’en refais, sans les ouvrir, une sorte de lecture intérieure, dans laquelle leurs pensées et les miennes se cc^ondent; je me sens avec eux une âme commune.
Vieux bouquiniste, je dois à mes livres non-seulement tout ce que je sais, mais tout ce que je possède. Si j’ai pu me faire pour mes dernières années de si heureux loisirs, c’est à eux que je les dois. Et puis, que de circonstances, que de choses, que d’hommes me rappellent ces dix mille volumes !
Dix mille volumes ! Qui m’eût dit, quand j’achetai pour trois francs mon premier Don Quichotte en quatre volumes, que j’en arriverais à me faire une des meilleures bibliothèques de la ville?
Dix mille volumes ! Il y en a là certainement neuf mille neuf cents qu’à mon âge je n’ouvrirai plus jamais. Ceux que j’aime à relire, s’ils vont au nombre de cent, c’est beaucoup ; mais j’aime à vivre entouré de livres; j’aime aussi à voir mes auteurs bien--aimés entourés en quelque sorte de tout le genre humain ; j’ai besoin de les voir régner, et l’on ne régne pas dans la solitude. Habitude de métier ou bizarrerie d’esprit, mes livres préférés , tout seuls sur une tablette, m’attristeraient ; il me semblerait qu’eux-mêmes ils s’ennuient. Je me figure aussi qu’il y a pour eux plus d’honneur à voir qu’au milieu de tant d’autres écrivains, c’est eux toujours que de préférence on relit.
Oh! n’était que la place me manque, je ne m’en tiendrais pas à dix mille volumes !
Chose singulière ! je ne suis pas sûr que ma vie de bouquiniste n’ait pas été le résultat de ma première lecture ! Cette première lecture, ce fut Don Quichotte. Bien éloignée de moi était alors toute pensée de bibliothèque ; mais la bibliothèque de don Quichotte fut pour moi toute une révélation. Je fus pris par cet inventaire, par ce catalogue, que font le curé et le barbier des livres du noble hidalgo. J’eus alors, moi aussi, l’idée d’une « chambre aux livres», car c’est ainsi que Michel Cervantes désigne la bibliothèque du chevalier de la Manche. Mais j’ai dépassé de beaucoup la réalisation de mon premier vœu. J’ai, non pas une chambrée, mais une maisonnée de livres : il n’est pas chez moi un petit coin où je ne les aie entassés ; l’escalier même en est tapissé ! et, n’importe où je me trouve, il en est toujours quelques-uns que je salue du regard et dont je me rappelle très-bien tout le contenu.
Si, au lieu d’un an ou deux tout au plus que je puis avoir encore devant moi , j’en pouvais espérer seulement une douzaine, j’aimerais à résumer les souvenirs de toutes mes
études; j’en ferais, en quelque sorte, mes impressions de voyage. Je ne sais si personne a fait cela ; mais il y faudrait, avec beaucoup de temp-s, beaucoup de talent. Les •deux choses te manquent; abstiens-toi, mon ami.
Quitte le long espoir et les vastes pensées.
Mais quelle occasion cela m’eût été de les remuer tous les uns après les autres, mes chers volumes!
Quand les lirai-je maintenant? .
— Eh ! malheureux! tu arrives demain à la page qu’on ne tourne jamais... Songe que tu vas la lire, sans fatigue des yeux, cette page éternelle, avec ta femme et ton fils, avec tes filles, avec ton père et ta mère, avec le beau-père Bruche et son ancien maître Buffon, avec tous les auteurs de tous ces livres que tu as tant aimés !
Tu seras demain où ils sont, tu sauras demain ce qu’ils savent. Que tu sois entré dans ce monde en pleurant, d’accord ; pleurer (un grand poète l’a dit) est ce qui convient au début de la vie ; mais à la fin que faut-il? Sourire, remercier et bénir.