‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 69 sur 712 · III. — CATASTROPHE · texte numérisé non relu

III. — CATASTROPHE

A quelque temps de là, la petite Yalentine eut une assez grave indisposition. Cette enfant était la consolation, la seule joie de Nancy, depuis que son mari s’absorbait dans ses livres. Dès la première atteinte du mal , la mère eut recours aux conseils d’une gardeuse d’enfants dont le savoir et l’expérience étaient en grand renom dans le quartier; mais, cette fois, l’état de plus en plus inquiétant de la pauvre petite donna un démenti à la soi-disant efficacité des remèdes de la bonne femme.

Un matin que Pierre Jousselin se disposait à continuer ses élucubrations quotidiennes , un profond soupir de Nancy, qui se tenait depuis la veille auprès du

lit de la malade, lui fit tourner la tête du côté de sa femme et de sa fille ; il les regarda de loin un moment, comme au sortir d’un rêve, puis il se leva brusquement, ramassa en bloc les volumes et les cahiers épars sur la table, et alla les jeter pêle-mêle dans un placard ouvert, qu’il referma avec violence.

— On ne peut même plus soupirer sans te mettre en colère, murmura Nancy.

— Oui, je suis furieux, reprit l’ouvrier; mais ce n’est pas contre toi, pauvre chère victime; c’est à moi que j’en veux. Je le vois bien maintenant, j’ai été jusqu’cà présent un mauvais mari, un mauvais père... Il m’a fallu du temps pour m’en apercevoir... mais tout à l’heure je t’ai entendue... tu n’avais jamais soupiré ainsi, ça été pour moi comme un éclair... j’ai compris mes torts... mon crime! Si tu souffres, ma Nancy, si notre fille est malade, c’est parce que je vous laisse manquer de tout... Je m’épuise follement à vouloir vous rendre riches, et j’ouhlie que mon premier devoir est de vous faire vivre. Misérable ! poursuivit-il en s’apostrophant, on ne te demande pas d’être un inventeur célèbre ; sois un honnête ouvrier, nourris ta femme et ton enfant 1

La jeune femme, qui n’avait jamais entendu son mari parler ainsi , se jeta à son cou , quelle enlaça de ses deux loras, et dit, en pleurant d’attendrissement :

— Ne te reproche plus rien, Pierre, nous serons heureux, puisque tu vas chercher de l’ouvrage.

— Oui, je te le promets. Pas plus tard qu’ aujourd’hui.

Les deux époux s’approchèrent ensemble du lit de Valentine.

En ce moment, la pauvre petite paraissait n’avoir plus que le souffle ; un violent accès de fièvre avivait ses joues ordinairement pâles et rendait trop brillants ses grands yeux bleus, qu’estompaient les souffrances.

— Je vais appeler la gardeuse d’enfants, dit le père.

— Non... c’est un médecin qu’il faut... un vrai médecin.

— Je cours en chercher un, et quand il m’aura promis de venir, j’irai d’atelier en atelier demander de l’ouvrage.

Pierre Jousselin endossa sa veste, prit son chapeau, et sortit après avoir donné un baiser à la malade.

Une heure s’écoula, puis une autre; Yalentine devenait de plus en plus bridante, sa mère la tenait dans ses bras, essayant d’arrêter les progrès de la fièvre qui l’épuisait.

Enfin, le médecin arriva; il examina l’enfant, eut un mouvement d’épaules inquiétant, écrivit une ordonnance, et, sans répondre aux pressantes questions de la mère, il dit :

— Que ceci soit porté tout de suite chez le pharmacien ; vous entendez, il n’y a pas un moment à perdre.

Il laissa l’ordonnance sur la table. Nancy ne pouvait quitter sa fille ; par bonheur, une voisine qui guettait le départ du docteur rouvrit la porte, et demanda à la jeune femme si l’on n’avait pas besoin d’elle

— Oh ! oui, j’ai grand besoin de vous, répondit Nancy.

Et, montrant le papier, elle ajouta :

— Il faudrait que cette ordonnance fût déjà chez l’apothicaire.

La voisine prit le papier, descendit rapidement les cinq étages de l’escalier, et revint peu après.

— Vous avez les remèdes indiqués? demanda Nancy.

— Hélas! non, voisine ; l’apothicaire ne veut les donner que contre de l’argent.

— Mon mari va rentrer, il en rajtportera sans doute... Au fait, combien ces remèdes?

— Six francs, ma pauvre voisine

— Six francs ! et je n’ai pas un sou ! Mon anneau de

mariage, le bijoutier me l’a acheté la semaine dernière; encore s’il me restait les reconnaissances de tout ce que j’ai mis au raont-de-piété... mais non, elles sont vendues aussi, vendues pour payer le terme. . . Et le médecin a dit ;

« Il n’y a pasuin instant cà perdre. » Oh ! mon enfant, mou enfant bien-aimée , il faut que je te laisse mourir faute de six francs ! Il doit y avoir dans ce monde quelqu’un qui me les donnerait ; mais je n’ai pas même le temps d’aller les mendier !

Au moment ou Nancy déplorait ainsi sa misère, une voix montant de la cour cria ; « Avez-voifs des vieux chiffons, des vieux papiers à vendre? »

La voisine , qui connaissait les habitudes du ménage , ouvrit le placard dans lequel Pierre Jousselin entassait ses livres et ses brouillons, et elle dit à Nancy :

■ — Il doit bien y en avoir pour six francs là dedans?

— Les papiers de mon mari ! balbutia avec hésitation la jeune femme.

Mais, cessant aussitôt d’hésiter, elle roprit :

— Au fait, ce sont eux qui ont fait notre malheur; qu’ils m’aident du moins à sauver mon enfant !

Elle n’avait pas fini de parler que la voisine, penchée sur l’appui de la fenêtre, criait au marchand : — Montez!

On entendit presque aussitôt les marches de l’escalier gémir sous la pesanteur des souliers ferrés de l’enfant du Cantal. Celui-ci entra dans la mansarde, tenant d’une main, sa balance romaine et de l’autre un grand sac de toile.

La suite à une prochaine livraison.

I, 'immortalité.

Le désir de la gloire, de la renommée immortelle, la poursuite constante du savoir, si habituelle chez tous les jeunes esprits ardents et curieux, sont pour moi autant d’indices de la nature progressive et infinie de l’intelligence. Nos espérances, qui souvent restent infructueuses ici-bas, appartiennent aune nature plus élevée, qui ne peut avoir son complet développement que dans une existence meilleure. (')

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