‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 693 sur 712 · PETITS PATRES BRETONS · texte numérisé non relu

PETITS PATRES BRETONS

Petits pâtres bretons. — Tableau et dessin de Henri Girardet.

Ils sont là, tout petits, dans la grande lande baignée de soleil où se dressent les pierres antiques qui ont yu passer tant d’hommes et tant de choses, tant de siècles et tant de civilisations diverses. A l’càge où les enfants des grandes villes jouent dans les ruisseaux, en répétant quelque refrain échappé de l’opérette à la mode, ceux-ci se rendent déjà utiles. Dès le matin , ils ont pris leur gaule, et, emportant pour leur repas quelques pommes et un morceau de pain noir, ils ont appelé leurs bêtes et sontpartis, chacun de son côté, pour les conduire aux champs. Chèvres, vaches et brebis les connaissent, les suivent, et répondent à leur voix; elles ne s’écarteront pas, même quand le chien s’endormirait, lorsque l’enfant les aura établies dans la lande et sera allé s’asseoir à l’ombre.

La petite Tina s’est installée sous un dolmen : elle restera là des heures entières, et le temps ne lui semblera pas long. Tout ce qui l’entoure est si beau! La mer brille à l’horizon comme un miroir où glisse par moments quelque voile rouge inclinée; le ciel est bleu, et les nuages qui y passent changent à chaque instant de forme et de couleur : il n’y en a pas deux pareils, et on ne se lasse pas de les regarder. Tina écoute les insectes qui bourdonnent leur chanson parmi les genêts, l’alouette qui emportera sienne bien haut dansle ciel, etl’envie lui vient de chanter aussi. Chanter quoi? Oh! elle n’aura que l’emharras du choix. jElle sait par cœur bon nombre de complaintes, de légendes et de cantiques en l’honneur des saints bretons; elle les a entendus aux pardons et aux veillées, et elle les aretenus, parce quelle les aimait. Lequel choisiraA-elle? Elle se souvient que ce sera bientôt la fête des enfants et qu’ on y chantera le vieux cantique que saint Hervé a compOêé, il y a bien longtemps, pour les petits pâtres bretons. Tohe XLIV. — Décembre 1876,

— Voyons, si Je ne l’ai pas oublié, se dit la petite Tina.

Et elle entonne le cantique où saint Hervé donne aux enfants de si sages conseils. Mais elle ne le chante pas longtemps seule ; à peine a-t-elle achevé cette strophe :

Le Bénédicité avant le repas, et les Grâces après, dites-les ; peutêtre n’aurez-vous pas toujours à manger, si vous oubliez de les réciter,

qu’une autre voix commence la strophe suivante :

Us les récitent bien, les petits oiseaux perchés dans les bois, sur les branches, pour un grain de blé, pour un petit ver ; oui, pour une goutte de rosée, une toute petite goutte.

— Ah! c’est Hervé! se dit la petite fille; il doit bien savoir le cantique de son patron.

Et elle continue le chant, et la voix d’Hervé, qui lui répond, se rapproche de plus en plus. 11 arrive et se jette sur l’herbe au moment où elle disait :

Pensez que Dieu vous regarde , comme le soleil , du haut du ciel ; pensez que Dieu vous fait fleurir, comme le soleil les roses sauvages de Comana.

Elle lui sourit sans s’interrompre, et tous deux achèvent le cantique. Puis, ils causent de tout ce qui les intéresse : du cantique, qui est beau ; de saint Hervé, qui protège les, bergers; du petit agneau blanc, qui est si doux, et qui vient dormir sur les genoux de Tina quand il a assez bu le lait de sa mère ; du bon chien, qui n’a pas son pareil pour garder les bêtes; et de la vache bigarrée, qui est la meilleure laitière du troupeau. Ils parlent aussi de la fête des enfants qui est proche ; on s’y amusera tant ! On n’y manquera de rien cette année ; les récoltes sont bonnes et toutes les fermes sont riches. C’est la fermière du Vieux- Manoir qui prêtera la nappe blanche, et elle a promis des gâteaux à la mode de la ville; c’est la cuisinière du château qui lui a appris à les faire. Chaque maison donnera quelque

chose de bon : des fruits, du lait, de la crème, des crêpes. C’est ici même qu’on mangera, parce que c’est la plus belle lande du pays; ensuite, on dansera jusqu’au soir enchantant. Hervé et Tina se promettent de danser ensemble.

Mais le soleil s’abaisse et change la mer en un miroir ardent; il s’enfonce derrière l’horizon qui le dévore peu à peu ; il disparaît. Tout à l’heure le vent promènera sur la campagne les notes plaintives de l’Angdus; il faut rentrer. Les deux enfants se lèvent et rappellent leurs bêtes que le chien rassemble, et tous reprennent le chemin du ' village, car saint Hervé l’a dit dans son cantique :

Quand vous allez garder vos troupeaux , prenez une gaule de saute , et le soir, quand il en est temps, ranienez-les, de peur du loup.

Page 1