HUYGENS
Huygens. — Dessin d’Édouard Garnier, d’après Edelinck.
Le malhématicien hollandais Huygens, célèbre par de grandes découvertes astronomiques et physiques, naquit à la Haye, le 14 avril 1629. Après avoir reçu de son père une solide éducation , il étudia le droit à l’Université de Leyde, tout en se consacrant à l’étude des mathématiques et des sciences physiques, qui offraient à son esprit un irrésistible attrait. Il se fit bientôt remarquer, très-jeune encore , par des mémoires importants sur les courbes géométriques. A l’àge de vingt-quatre ans, il vint en France, où il se fit recevoir docteur en droit à la Faculté protestante d’Angers. A son retour en Hollande, il se livra, de concert avec son frère Constantin , à l’étude de l’optique et de l’astronomie. Il parvint à confectionner lui-même une belle lunette astronomique, à l’aide de laquelle il découvrit le premier satellite de Saturne.
>< L’an 1655, le 25 mars, dit Huygens dans son bel ouvrage De Saturni Lima, en regardant Saturne avec mon tube dioptrique (lunette de 12 pieds), j’aperçus, en de- ■ hors des anses ou bras de la planète, à l’occident et à une distance d’environ trois scrupules (minutes), une petite Tomf. XLIII. — ' Mars 1875.
étoile située à peu près dans le plan des anses (anneau de Saturne). Me doutant que ce pourrait bien être là un corps dans le genre des quatre lunes de Jupiter, je marquai la position respective de Saturne et de cette petite étoile. Je ne m’étais pas trompé ; le lendemain, elle avait bougé, et je pus ainsi mesurer, les jours suivants, son déplacement dans un temps donné. »
On sait que, depuis cette époque, on a découvert six autres satellites de Saturne; mais Huygens n’en a pas moins l’honneur d’avoir frayé la voie à ses successeurs. Il eut encore le mérite de démontrer que Xarmille mince et plate de Saturne, c’est-à-dire l’anneau, n’adhère pas à la planète , comme on le croyait alors , mais qu’un intervalle annulaire l’en sépare. 11 n’est peut-être pas sans intérêt de dire comment Huygens annonça cette observation. Par une tradition ancienne, les astrologues par-
(') L’orthographe de ce nom a été contestée. Huygens signait ses écrits en latin Hugenius. Dans plusieurs ouvrages de son époque, son nom est indifféremment écrit Huyghens ou Hughens ; mais dans des lettres écrites de sa main on lit la signature Huygens.
laient presque loujours un langage énigmatique, et se plaisaient à cacher le sens de leurs écrits sous une sorte de rébus indéchiffrable. Huygcns ht de même pour l’étude de l’anneau de Saturne. Il proposa aux savants ses contemporains l’anagramme suivante :
aaaaaaa cccc d eeeee g h iiiiiii UH mm nnnnnnnnn oooo pp q rr s ttltt uuuu
Personne ne devina cette énigme. Huygens n’en donna le sens que trois ans après, dans son Systema Satiirninum; elle se traduisait ainsi :
Anniilo ciiigitur, tenui, piano nusquam cohærente, ad ecliplicam indinato.
(Il est entouré d’un anneau léger, n’adhérant à l’astre en aucun point , et incliné vers l’écliptique.)
On voit que les savants de cette époque avaient encore de singuliers modes de publication. Mais un esprit tel que Huygens devait dépouiller la science de son fatras habituel ; après avoir découvert la grande nébuleuse d’Orion, il écrivit un livre admirable, le Cosmotheoros, où il donne l’essor à son génie. Il décrit successivement toutes les planètes et entreprend de démontrer qu’elles sont habitées ; l’idée qu’on se faisait alors d’une terre pour laquelle l’univers entier est créé, répugnait à son esprit; il sait accumuler les raisonnements ingénieux en faveur de sa doctrine.
«Est-il bien raisonnable, s’écrie Huygens, de penser que des corps célestes, parmi lesquels notre terre occupe un rang si infime, n’aient été créés qu’afin que nous autres, petits hommes, puissions jouir de leur lumière et contempler leur situation et leur mouvement? »
Le grand astronome popularisa ainsi la science astronomique, jusque-là confinée dans les observatoires; il excellait à se faire comprendre par des comparaisons. Il publia des calculs ingénieux sur le temps qu’emploierait un boulet de canon, faisant 100 toises par seconde, pour passer des planètes sur le soleil.
Les travaux mathématiques et physiques du grand savant hollandais ne sont pas moins importants que ses recherches astronomiques. On lui doit de beaux mémoires sur le Calcul des prohabilités, sur la Réflexion et la réfraction de la lumière, sur la célèbre Théorie des développées.
Huygens inventa encore le micromètre, pour mesurer le diamètre apparent des planètes; il sut perfectionner la machine pneumatique et le baromètre ; il donna la vraie théorie des lunettes; enfin, il construisit un Planétaire qui le conduisit à trouver une remarquable propriété des fractions continues.
Mais ce qui rendit surtout populaire le nom d’Huygens, ce fut la découverte des horloges à pendule. Avant lui, les clepsydres et les sabliers étaient les seuls instruments connus pour mesurer le temps; en appliquant le pendule de Galilée à des rouages bien combinés, il rendit à l’astronomie et à l’humanité tout entière des services sur l’importance desquels il est inutile d’insister.
Huygens, de 1655 à 1663, fit de fréquents voyages en France et en Angleterre; il fut appelé à Paris par Colbert, qui venait de fonder l’Académie des sciences, et ne tarda pas à faire partie de la docte assemblée. Il reçut, en outre, une pension de Louis XIV, en récompense de ses grands travaux , et fut, logé à la Bibliothèque du roi. Grande époque que celle de ce brillant dix-septiéme siècle, où la France attirait ainsi à elle tout ce que le monde comptait de célébrités et d’intelligences!
.Malheureusement, comme il était protestant, il s’éloigna de la France lors de la révocation de l’édit de Nantes. Ce fut en vain que le roi, la cour, l’Académie, voulurent le
retenir. Huygens cessa toute relation avec Paris. 11 adressa désormais ses mémoires à la Société royale de Londres, et alla même séjourner en Angleterre, où il fit la connaissance de Newton, dont il tenta de réfuter quelques doctrines.
Huygens mourut à l’âge de soixante-six ans. Comme ses contemporains Descartes, Leibniz et Newton, il ne se maria pas. Ses derniers instants furent très-tristes; dès l’année 1695, il perdit complètement l’usage de ses facultés, et ne conserva que quelques moments lucides jusqu’à l’époque de sa mort. Il avait toujours joui d’une fortune considérable ; appelé par sa naissance à vivre à la cour, où il savait briller par l’éclat de son esprit, il préféra le calme de la retraite, le charme de la campagne, où il passa la plus grande partie de sa vie dans les méditations et le travail.