‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 81 sur 712 · UNE PROTECTRICE · texte numérisé non relu

UNE PROTECTRICE

La généreuse nature de Nancy lui permit, après qu’elle eut use son désespoir et épuisé ses larmes, de résister à 1 abattement qui devait résulter de l’épouvantable malheur dont elle venait d’être frappée. Se voyant condamnée à la double tache d elever une toute j.eune enfant et de fournir a existence d’un fou, qu’il fallait protéger contre tout et contre lui-même, elle envisagea le présent sans faiblesse et osa ne pas désespérer de l’avenir. Elle se dit que le même sentiment qui l’avait portée à sacrifier son mari à sa lüle lui.commandait de s’immoler elle-même pour tous

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La jeune femme avait de bons voisins : ceux-ci ne sont pas lares dans les quartiers habités par les pauvres artisans. L habitude qu’ils ont de vivre les portes ouvertes établit entre eux un courant d’intimité favorable, au moment du besoin , à la réciprocité de mille petits services qui coiffent peu à ceux qui les rendent, et qui sont inappréciables pour ceux qui les reçoivent.

Ce fut donc à qui viendrait en aide à la courageuse gardienne du malheureux inventeur, soit pour lui procurer du travail , soit pour la remplacer chez elle auprès des cheres créatures qu’elle appelait ses deux enfants. Quelqu un s offrait toujours à les garder quand il lui fallait s absenter pour reporter en ville l’ouvrage qu’elle avait terminé.

Au milieu de ses peines, une consolation lui avait été reservee : la santé de Valentine se raffermissait; bientôt incarnat velouté de ses joues annonça son rétablissement complet.

Après deux ans passés depuis l’événement qui le priva de sa raison, Pierre Jousselin, sans être autrement malade, s obstinait à se tenir constamment au lit; là, presque toujours silencieux et recueilli, le pauvre fou esLyait de ressaisir et de renouer les fils brisés du passé. Il n’échappait à la fatigue de ce travail mental que lorsque Nancy, s’armant de courage , répétait certaine romance populaire qu’il aimait autrefois à lui entendre chanter. Il écoutait avec attention, presque avec intelligence, et quand elle avait fini, lui, comme les enfants qu’on essaye d’endormir en fredonnant une berceuse, disait; «Encore, encore ! » C’était évidemment, pour son esprit en désarroi, un soulagement précieux; ce lui fut un ravissement inexprimable quand il entendit pour la première fois se mêler à la douce voix de Nancy la voix frêle de Valentine La charmante enfant, douée à la fois de facilité à apprendre et de mémoire, avait, sans mettre sa mère dans son secret, retenu 1 air et les paroles de la chanson favorite de son pèrct

L’effet de ce touchant duo fut si salutaire, que Nancy put croire qu’en le renouvelant tous les jours elle en obtiendrait la guérison de son mari. Cette espérance ne devait pas. se réaliser; mais, du moins, le moyen infaillible d’apaisement et de distraction était trouvé.

Dans l’intérêt de Yalentine, il fallut que sa mère se résignât à l’envoyer à l’école. L’enfant, au milieu de ce petit monde remuant et causeur, qu’une mouche qui vole semble emporter à sa suite , se fit remarquer par son application à l’étude. Quand Nancy recevait des compliments à propos des remarquables progrès de sa fille , elle ne pouvait s’empêcher de soupirer.

— De quoi lui serviront-ils, ces progrès? se disait-elle; ne faudra-t-il pas, dans deux ou trois ans, interrompre ses études pour lui faire commencer son apprentissage? quand je dis apprentissage, c’est déjà trop ; elle fera ce que je fais moi-même, des ouvrages de couture qui rapportent juste assez pour empêcher l’ouvrière de mourir de faim. Quant à lui faire apprendre un métier lucratif, il ne m’est pas permis d’y penser ; il faut payer cher pour cela, et, de plus, sacrifier trois ou quatre années de son temps. Et si je venais à manquer ici, pensait-elle avec terreur, en regardant du côté du lit où songeait vaguement l’aliéné, qui le garderait? qui le soigneraiL? Elle n’osait ajouter : Qui le nourrirait?

Plus d’une fois on conseilla à Nancy d’envoyer Pierre Jousselin dans une maison de. charité destinée au traitement des fous; mais, quel que fût son découragement au moment où un tel conseil lui était donné, il ravivait son énergie.

— Quand je l’ai pris pour compagnon de ma vie, disaitelle, il était sain d’esprit, bon mari et brave travailleur; je le garderai près de moi jusqu’à ce que son intelligence se réveille et rende le courage à son cœur, la force à ses bras. S’il doit recouvrer l’une et l’autre, c’est à moi, c’e&t à notre enfant qu’il les devra.

En effet, Nancy n’était plus la seule qui fût nécessaire à Pierre Jousselin; la présence de Yalentine était aussi un besoin pour lui : il s’attristaiit quand il la voyait , son petit panier au bras, partir pour l’école; le retour de sa fille à la maison mettait un rayon de joie dans ses yeux.

Une dame, bienfaitrice des enfants pauvres, venait parfois visiter l’école; elle ne tarda pas à remarquer cette jolie blondine , qui paraissait faire du travail un plaisir, et dont les rapides progrès émerveillaient tous ceux qui pouvaient les constater. La visiteuse s’informa de la situation des parents de Yalentine, et redoubla de sympathie pour l’élève modèle, quand on lui eut appris quel affreux malheur avait privé Pierre Jousselin de sa raison.

Un soir, à l’heure où les petites écolières quittaient la classe, Grandmaison , qui avait souvent interrogé Yalentine, plus charmée encore ce jour-là de ses réponses, attendit son départ et lui dit :

— Mène-moi chez ta mère.

L’enfant saisit la main que la dame lui tendait, et la conduisit jusqu’à la pauvre maison de la rue Saint-Maur- Popincourt, où demeuraient ses parents.

Nancy éprouva un léger trouble en voyant entrer dans sa mansarde une dame mise avec élégance et bon goût.

G est la bonne dame de qui je t’ai souvent parlé, s’empressa de dire Yalentine.

Pijjs elle alla embrasser et rassurer son père , qu’inquiétait la présence d’une inconnue.

La fidèle compagne du fou dit, en offrant une chaise à Mine Grandmaison :

— Ma fille m’a appris que vous étiez assez bonne pour vous occuper d’elle et pour vous intéresser à nous.

— J’ai un double motif pour prendre intérêt à votre

douloureuse position, répondit l’autre; je suis, comme vous, mère d’un enfant qui donne les plus belles espérances, et, comme vous aussi, je suis la femme d’un -inventeur, plus heureux que votre mari; mais le mien ne peut tarder à être de l’Académie; en outre, il doit aux brillants avantages de sa naissance de n’avoir pas besoin de compter son génie comme un unique moyen de fortune... Mais, pardon, c’est de l’homme éminent à qui j’appartiens que je vous parie, quand je suis venue ici pour ne parler que de ce qui vous touche; de vous surtout, un ange de patience et de dévouement pour ce martyr obscur de la science.

— Ah ! Madame, soupira Nancy, je ne puis accepter vos éloges... Si vous saviez... c’est moi qui suis cause de l’irréparable malheur.

— Oui, une vente de papiers... dans un moment de gêne... on m’a conté cela, reprit la charitable dame; mais il s’agissait, je crois, de sauver votre enfant. Si ce que vous avez fait est une faute, pauvre femme, vous ne pouviez pas hésiter à la commettre : en pareil cas, la mère absout l’épouse.

Voyant que Nancy pouvait à peine retenir ses larmes, Mme Grandmaison s’empressa d’en venir à l’objet de sa visite.

— Mon intention, dit-elle, en demandant à vous voir, était de m’entendre avec vous sur le moyen d’améliorer votre sort.

— Puisque vous voulez du bien à ma fille, répondit la mère de Yalentine , tout ce que je puis vous demander. Madame, c’est de ne penser qu’à elle.

— M’intéresser à vous , c’est aussi m’occuper de la chère petite. Vous travaillez, m’a-t-on dit, pour quelques magasins?

— - En effet. Madame ; mais à si bas prix 1 Encore si on avait toujours de l’ouvrage!

— Soyez tranquille, vous n’en manquerez plus; mes amies et moi nous vous en fournirons : voilà pour ce qui vous concerne personnellement. Maintenant, dites-moi, que comptez-vous faire de Yalentine?

— Une ouvrière comme moi , dit humblement Nancy.

— Elle est bien délicate pour qu’on ose l’astreindre à l’assiduité qu’exige le travail à la journée, objecta Mme Grandmaison ; d’ailleurs, je voudrais pour elle un moyen d’existence mieux en rapport avec ses aptitudes. Yalentine a une écriture superbe, une de ces écritures qu’on dirait tracées parle burin, et telles que les savants, qui griffonnent si horriblement, les recherchent pour la copie de leurs mémoires. Si la mignonne voulait embrasser bravement la profession de copiste, la haute situation de mon mari lui permettrait de procurer beaucoup de travail à ma protégée, travail qu’elle pourrait faire chez elle, près de vous; si bien qu’au lieu d’aller épuiser ses forces dans quelque atelier, nécessité dont sa santé et sa nature distinguée auraient également à souffrir, elle gagnerait davantage et ne vous quitterait pas.

• — Ah ! Madame, c’est un trop beau rêve!

— Qui peut être une réalité ; mais, continua MmeGrandmaison , il serait urgent que Yalentine apprît un peu de dessin, afin de pouvoir rendre l’aspect d’une figure, la silhouette d’un objet ; dans leurs manuscrits, ces messieurs ont souvent besoin de joindre l’image à la démonstration.

Il fut convenu entre la mère et la protectrice que Yalentine se perfectionnerait dans la calligraphie, et qu’elle apprendrait assez de dessin pour copier, d’après les auteurs, les ouvrages qui nécessitaient des esquisses au trait.

Les mois, puis les années, se suivirent. Ainsi qu’elle l’avait promis, M®° Grandmaison procura à Nancy des

travaux lucratifs. Les dettes furent payées ; on put descendre de la mansarde à l’étage inférieur. Sans pouvoir l’apprécier, Pierre Jousselin se ressentait du bien-être que le ménage devait à la protection de la femme du futur académicien. Cette protection, Valentine la justifiait parle soin qu’elle prenait chaque jour d’ajouter à son instruction, et par ses efforts pour mettre à profit les leçons de dessin que M™® Grandmaison payait pour elle. Nancy ne croyait pouvoir mieux prouver à la généreuse femme combien elle était digne de ses bienfaits, qu’en s’épuisant au travail. Elle commença à sentir des déchirements intérieurs; puis vint la toux opiniâtre, et enfin la phthisie, qui ne pardonne pas, se déclara. Quand la martyre comprit quelle était condamnée, elle fit appeler M™® Grandmaison.

— Dieu ne permet pas que j’achève ma tâche, dit Nancy ; soyez une seconde mère pour ma fille , mais ne la séparez pas de son père : il a tant besoin d’elle!

— Je veillerai sur tous les deux, répondit l’inspectrice. Puis, voyant l’inquiétude qui se peignait dans les regards de la mourante, elle lui demanda d’exprimer sans crainte le désir qui visiblement la tourmentait.

— J’aurais voulu ne pas mourir avant de savoir que Pierre m’a pardonnée.

Depuis leur changement de domicile, l’inventeur consentait chaque jour à quitter le lit pendant quelques heures; ces heures-là, il les passait accroupi dans un angle de la chambre à coucher, occupé à tracer sur le carreau de briques, avec un morceau de craie, des signes compris de lui seul. Valentine, témoin de l’entretien de sa mère avec Mme Grandmaison, alla, étouffant ses larmes, chercher son père, toujours accroupi dans son coin; il se laissa conduire jusqu’au lit de mort, et l’enfant lui cria, dans un sanglot : « Dis à maman que tu lui pardonnes. » L’insensé sourit doucement, sans comprendre; mais, cédant à l’impulsion produite par un mouvement de Valentine, il se pencha vers l’oreiller, et ses lèvres effleurèrent le front de Nancy.

Une heure après, la femme de Pierre Jousselin mourait, fortifiée par la foi chrétienne contre les angoisses de l’heure suprême.

Le jour où Valentine prit le deuil, elle comptait quatorze ans accomplis. La suite à une prochaine livraison.

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