V. — l’autre inventeur
M. Saturnin Grandmaison n’avait pas toujours habité à Paris ; il y était même venu assez tard, déjà marié et père de famille. Au sortir du collège départemental où il avait conquis peu de couronnes, bien qu’au dernier concours il se fût promis le prix d’honneur qu’il eut le déplaisir de voir décerner à son cousin Léon Gérard, le jeune Grandmaiscm était revenu à son lieu de naissance.
Cette petite ville, notable comme centre manufacturier, est cachée plutôt que protégée par les hautes montagnes qui lui bornent de toutes parts l’horizon. Avant que le chemin de fer eût ouvert sa tranchée dans le pays étroitement encaissé, et mis en communication avec le monde extérieur une population nécessairement arriérée, on vivait au fond et sur le pourtour de ce gigantesque entonnoir, comme certaines plantes qui croissent sur les ruines, comme certains oiseaux qui nichent dans les trous. Là, les moyens de distraction étaient peu nombreux et toujours les mêmes. L’unique café de la localité comptait à peine une douzaine d’habitués ; on ne lisait guère que le journal de la sous-préfecture , qui paraissait deux fois par semaine. En fait de jeu, les vieilles gens en étaient encore au nain jaune et à la mouche ; les jeunes femmes et les jeunes filles utilisaient leurs heures de loisir en exécutant des travaux de tapisserie, et, parmi les jeunes gens, ceux qui ne se livraient pas à l’étude de l’entomologie et de l’ornithologie faisaient de l’art du tourneur en bois leur occupation favorite ; Saturnin Grandmaison avait la prétention d’y exceller.
Son père , en mourant , lui légua dix raille livres de rente et l’atelier de tourneur le plus richement outillé de toute la ville. Il avait alors vingt-cinq ans. Le seul parent qui lui restât était ce cousin Léon Gérard , son heureux condisciple. Orphelin, comme Saturnin, Léon avait eu pour héritage l’usine paternelle. Élevé dans sa première enfance au milieu de rudes travailleurs , il aimait le bruit des marteaux, les ronflements de la forge, et vivait au milieu de son peuple de cyclopes comme un souverain dans ses États. C’était d’ailleurs un robuste garçon ; il s’était fait un devoir d’apprendre vite et bien au collège pour revenir au plus tôt dans le milieu industriel où il se sentait le mieux vivre. Habile à tous les métiers qu’exerçaient les hommes placés sous ses ordres , il avait aussi l’art de persuader et de pacifier par la parole ; on en eut la preuve le jour où, affrontant une révolte d’ouvriers, il lui suffit de prononcer quelques mots pour convaincre les égarés qu’ils se nuisaient à eux-mêmes en s’écartant de la voie du devoir.
Sans doute on avait une grande estime pour Saturnin Grandmaison , mais c’était de l’admiration qu’on ressentait pour Léon Gérard ; on disait de lui : « 11 sera du conseil général, il sera notre député. »
Incapable de méchanceté , Saturnin apprit à connaître l’envie. En entendant parler de Léon, il éprouva un furieux désir de faire parler de lui. Ses morceaux de bois façonnés au tour ne pouvaient suffire à lui faire éclipser la popularité de son cousin ; il crut ne pouvoir y parvenir qu’en se jetant dans la science : ce qu’il fit en aveugle, apprenant non pour savoir, mais pour apprendre, sans choix, sans ordre et sans méthode.
Une catastrophe qui attrista la petite ville apprit a l’ambitieux de célébrité que son cœur était bon à autre chose qu’à jalouser son cousin.
L’un des plus estimables habitants du pays , M. Amelot, avait placé sa fortune entre les mains d’un notaire de Lyon qui venait de passer en Angleterre, laissant derrière lui un passif considérable. Ce départ ruinait complètement M. Amelot et sa fille Caroline, jeune personne instruite et charmante, mais à qui les habitudes du pays interdisaient les ressources d’une profession lucrative. Même dans les plus riches familles, chacune des dames et des demoiselles confectionnait elle-même ses robes et ses chapeaux ; quant à faire une éducation particulière, c’était chose introuvable ; il n’y avait place nulle part pour l’emploi d’institutrice à domicile : toutes les jeunes filles étaient élevées au couvent.
La sympathie qu’inspiraient Caroline et son père ne tarda pas à se manifester : d’un côté, M. Amelot reçut l’offre d’une place de commis chez un manufacturier; d’autre part , une vieille dame que son médecin envoyait pour une année en Italie, fit proposer à Caroline de l’emmener en qualité de demoiselle de compagnie.
Le père et la fille ne manquaient pas de courage : la perspective, pour l’un, de subvenir à ses besoins par le travail; pour l’autre, d’accepter une condition servile, ne les effrayait pas; mais l’idée de la séparation les mettait au désespoir. Cependant ils allaient se résigner à la rigoureuse nécessité de vivre loin l’un de l’autre, eux quii ne s’étaient jamais quittés, quand Saturnin Grandmaison, j dont l’habitation touchait à la maison de M. Amelot, se fit' annoncer chez son voisin. Aussitôt introduit, il dit avec une certaine émotion au père de Caroline :
— Vous vous disposez, je crois, à partir ce soir?
• — ■ Non pas ce soir, mais dans deux heures; ma fille achève de fermer sa malle et, vous le voyez, les miennes sont déjà prêtes, expliqua M. Amelot, en jetant un regard douloureux sur ses préparatifs de départ.
• — Dans deux heures! répéta Saturnin, visiblement contrarié. Puis il reprit timidement : — Si j’osais vous demander un sursis?
— Un sursis! et pourquoi, cher voisin?
— Pour que vous puissiez prendre le temps de consulter Caroline sur une proposition que je vous prierai de lui faire en mon nom.
M. Amelot regarda avec étonnement Saturnin, qui paraissait de plus en plus se troubler devant ce regard.
— Une proposition de votre part, à Caroline? Je ne vous comprends pas ; de quoi s’agit-il?
— Monsieur , dit alors résolument Saturnin , comme s’il prenait son élan pour franchir un pas difficile , j’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille.
— Vous n’y pensez pas! Je suis ruiné.
— Je n’ai pensé qu’à une chose : c’est qu’ayant le choix entre se séparer de vous et me prendre pour mari, il serait possible quelle me donnât la préférence.
La pensée du jeune voisin était juste, car le père et la fille ne partirent pas, et le soir même un billet affectueux appelait Saturnin Grandmaison chez M. Amelot.
On compta bientôt un heureux ménage de plus. Caroline se trouvait digne de la généreuse affection .qui était venue au-devant d’elle. Les circonstances dans lesquelles son mariage avait été arrêté lui rendaient son mari doublement cher ; elle vit en lui un sauveur et se regarda comme son éternelle débitrice. L’année suivante, la naissance d’un fils mit le comble à sa félicité. Quant à Saturnin Grandmaison, souvent importuné par le bruit de la réputation de son cousin , il persistait dans son projet d’avoir une idée ; mais, gardant un prudent silence auprès de sa femme et de son beau-père sur l’inutilité de ses efforts intellectuels, il répondait à M. Amelot, qui l’interrogeait parfois sur le résultat de ses méditations :
— Patience, beau-père; l’invention est un œuf à qui l’incubation est nécessaire, une lente incubation. Soyez tranquille, l’œuf éclôra. Notre cher Armand sera le fils d’un grand homme.
Caroline , pour qui sa croyance en son mari égalait sa croyance en Dieu, attendait l’éclosion promise, et, certaine de la saluer un jour , elle ne se lassait pas de l’attendre.
M. Amelot ne devait pas voir ce grand jour; il s’éteignit en plein bonheur, entre sa fille, le petit Armand et Saturnin, les remerciant d’avoir donné à sa vieillesse le repos de l’esprit et la joie du cœur.
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Peu de temps après que l’année de deuil se fut écoulée, M. Grandmaison dit un jour à Caroline ;
— Dans l’intérêt de mes travaux et dans celui des études d’Armand , qui a maintenant sept ans accomplis, nous ferions sagement , il me semble , d’aller habiter à Paris; trouves-tu quelque grave empêchement à abandonner ce pays?
— Je te suis reconnaissante d’y avoir laissé vivre et mourir mon père, répondit Grandmaison; maintenant, où tu iras je me trouverai bien.
La famille Grandmaison partit le jour même où le Moniteur publiait l’ordonnance du roi qui élevait , dans sa petite ville, Léon Gérard à la dignité de mâire.
Laissons passer dix ans. Saturnin et Caroline occupent, à l’extrémité du quartier latin , un appartement sur la place de la Vieille-Estrapade ; leur fils Armand , élève de l’Ecole navale, est parti comme enseigne de vaisseau pour faire un voyage en Chine , et l’inventeur en espérance est toujours à la recherche d’une idée.
Après avoir exploré les bibliothèques publiques et leï étalages des bouqiiîn'stes qui meublent le parapet des quais de la rive gauche, il avisa un jour, dans le voisinage de l’église de Saint-Germain des Prés, le magasin d’un marchand de vieux papiers, qui achetait au poids et au comptant tout ce que ses confrères ambulants , portant la hotte ou traînant la charrette, ramassaient durant leurs tournées dans Paris et sa banlieue. En fait de papier maculé par la plume, il n’était rien qu’on ne trouvât dans ce pandémonium des choses écrites : drames inachevés, études sur l’histoire , dissertations paléontologiques, mémoires sur le mouvement perpétuel, critique de beauxarts, essais sur les hiéroglyphes, etc., etc. Le marchand et son commis soumettaient chaque jour la pacotille de la veille k un triage scrupuleux, et tous ceux des manuscrits qui paraissaient, d’après leur étendue, avoir une certaine valeur, étaient rangés dans des casiers méthodiquement étiquetés. Saturnin Grandmaison ne manqua pas de s’arrêter longtemps devant les deux casiers qui portaient ces inscriptions : Inventions, Découvertes.
— Combien tout cela? demanda-t-il , en désignant du bout de sa canne le contenu des deux casiers objets de sa convoitise. Le marchand, qui flairait un collectionneur à exploiter, demanda du double lot une somme assez importante pour faire hésiter Saturnin Grandmaison, bien qu’il se fût dit ; « Il est impossible que ce que je cherche ne soit pas là dedans. » Cependant il n’hésita pas et ne marchanda que pour la forme. Le besoin de se révéler au monde était devenu plus impérieux et plus pressant depuis qu’il avait lu, dans une lettre écrite de sa petite ville :
« M. Léon Gérard a été nommé chevalier de la Légion d’honneur. » Au mouvement de dépit qu’il ne put alors réprimer devant sa femme , celle-ci répondit avec confiance :
— Quand tu auras fini le grand ouvrage auquel tu travailles depuis tant d’années, tu seras nommé commandeur.
; Par suite de sa visite chez le marchand de vieux papiers, M. Grandmaison rentra chez lui accompagné d’un commissionnaire qui ployait sous le poids de sa charge. 11 fit jeter le tout pêle-mêle dans son cabinet de travail , où il s’enferma pour consulter et classer ses richesses. Mais un jour ne suffisait pas pour débrouiller le chaos; il s’y employa toute une semaine, sans prendre un moment de répit, ne permettant pas à sa femme d’entrer chez lui, où il demeurait porte close. Caroline, qui voyait à peine son mari aux heures des repas, et s’était aperçue qu’il dormait à peine quelques heures, commençait à s’inquiéter pour sa santé de cette ardeur au travail , lorsque enfin elle le
vit, après huit jours de cette occupation écrasante, venir à elle rayonnant de joie, et s’écrier Eurêka!
— Ce qui signifie? demanda-t-elle.
— J’ai trouvé ! reprit-il triomphant.
La suite à une prochaine livraison.
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