‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 95 sur 712 · LE SECOURS DU POTAGE · texte numérisé non relu

LE SECOURS DU POTAGE

L’indigent secouru d’un zele charitable.

D’une soupe apprestée on luy remply son pot.

En arriuant chez luy il peu se métré a table.

Toute chauche (sic) quelle est la manger sans dire mot.

( A Paris, che%, Leroux, à la place aux Veaux, au bout dupont Marie, a Ijmage Geneuieue, avec Prit, du Roy.)

Quand enfin les misères vinrent à être plus supportables, quand le prix du pain commença à baisser, on vit paraître d’autres estampes, où le peuple en allégresse affirmait encore ses préjugés, sa haine surtout contre les boulangers, mais en même temps chantait les louanges du grand roi, qui, par un acte de sa volonté (quoique un peu tardif), avait fait renaître l’espérance et la joie. -Nous avons sous les yeux une de ces estampes, assez rares ; elle représente des gens du peuple mangeant , buvant, chantant et dansant au son du violon ; au-dessous on lit une Chanson nouvelle sur le rabais dii pain, sur l’air ; Je n’iray plus, etc. Les couplets n’ont pas grand mérite, mais ils nous semblent avoir une valeur historique : ils témoignent bien de l’état des esprits.

Dans tous les endrois de France,

L’on va voir à cette fois Chacun sortir de souffrance Par les soins de nostre grand roî.

Nous mangerons du pain blan.

Grâce à Dieu et Mr. du Pille ('*).

Nous mangerons du pain blan A six liards, deux sols, six blans.

Hommes, femmes, garçons, filles, - Réjouissons-nous maintenant :

Chacun dedans sa famille Aura du soulagement.

Nous mangerons du pain blan, etc.

Malgré vos ruses et malices,

Tous vsuriers boulangers.

Qui faisiez par artifice Toujours renchérir le bleds.

des magistrats ou des marchands , avait raison» , a dit M . Pierre Clément de l’Institut, dans son bel ouvrage de la Police sous Louis XIV.

(D «Convenons que le Parlement n avait pas tort d’en^nurr^wreT*.» (Pierre Clément.)

(‘^) Idem.

P) Voy., t. X, 1842, p. 168, l’estampe représentant une distribution de pain au Louvre.

(^) Nous n’avons pas encore découvert ce qu’était ce M. du Pille. Quelqu’un de nos lecteurs nous l’apprendra peut-être, et alors nous le ferons savoir à tous les autres.

Nous mangerons du pain blan, etc.

Vous couriez de ville en ville Et de marché en marché.

Chez Guillaume, laques, GiUe,

Leur faire cacher les bleds.

Nous mangerons du pain blan, ets.

Vous vouliez faire une somme.

Et boursoyant tour à tour Tous boulangers, médians hommes.

Croyant empescher les fours.

Nous mangerons du pain blan, etc.

Quel désespoir ! quelle misère !

Se disent les boulangers ;

Les fours du Louvre, faut croire.

Vont fournir tous les quaré.

11 nous faudra à présent Ensemble serrer la botte.

Il nous faudra à présent Demeurer les bras balans.

S’il y alloit dans vos boutiques Des pauvres acheter du pain.

Vous les chassiez au plus viste.

Comme des vrais inhumains;

Mais nous mangerons du pain blanc, etc.

Faut prier Dieu qu’il preserve Le Roy et nostre Dauphin,

Et en tous lieux il conserve Le grand Duc d’Orléans.

Nous mangerons du pain blan,

Grâce à Dieu et Mr. du Pille.

Nous mangerons du pain blan,

A six liards, deux sols, six blans.

Aujourd’hui, sur plus d’un point de notre pays, l’ignorance pourrait encore tenir à peu près le même langage ; heureusement les progrès qui se sont accomplis depuis le dernier siècle dans la législation, l’administration, la science économique, et surtout dans l’agriculture, ne lui en donneront plus guère l’occasion. L’instruction , en se répandant de plus en plus, dissipera en même temps les préjugés et les brutalités qui sont la honte d’un peuple.

Nous ne voulons toutefois parler en ce moment que des progrès qui se rapportent au sujet de cet article, c’est-àdire à la production du blé et à la vente du pain. C’est une satisfaction de pouvoir démontrer ces progrès plutôt par les faits eux-mêmes que par des raisonnements.

Remarquons d’abord que la production du blé en France est, dune manière absolue, très-supérieure en quantité à ce qu’elle était avant ce siècle. Les agriculteurs, mieux éclairés , ne laissent plus de repos inutiles à la terre et lui font rendre davantage dans les années de culture. Avant 1789, il y avait plus de 11 millions d’hectçires en jachères ; aujourd’hui il y en a à peine 6 millions, et l’alternance des cultures tend de plus en plus à ne laisser aucune terre en non-valeur. {’)

L’agriculture a aussi perfectionné ses procédés et acquis plus de ressources. On s’entend mieux aux engrais, au drainage; les instruments de travail, la charrue, la herse, se sont améliorés. On épargne sur la semence qu’on prodiguait sans profit.

En moyenne, le même hectare qui rendait 7 hectolitres sous Louis XIV, et 8 en 1789, en rend aujourd’hui 16.

Mais la production ne s’est pas seulement accrue en quantité, elle s’est améliorée dans sa nature et, de plus, partagée en un plus grand nombre de produits. Le froment a pris la plus grande partie de la place qu’occupaient le sarrasin et les céréales inférieures : il a gagné 49 pourcent.

L’introduction de nouvelles cultures conjure aussi les dangers de disette, les intempéries ne frappant pas toutes

(*) Victor Modeste.

les natures de récoltes à la fois ; si le froment et le seigle j viennent à manquer, les populations peuvent trouver des ressources dans 86 millions d’hectolitres de pommes de terre, produit que nos pères ignoraient, et aussi dans 6 millions de légumes secs et dans l’horticulture.

Il faut signaler encore les progrès de la meunerie, mieux outillée, plus active, plus intelligente. Avec la quantité de grains qui ne rendait, il y a cent ans , que 100 en farine blanche, la meunerie obtient aujourd’hui 150 au moins, et jusqu’à 180 et même 190.

Est-ce tout? La rareté des disettes dans notre siècle n’at-elle point d’autres causes? Non, sans doute.

Autrefois , dès que la famine sévissait dans une ville , dans une province, l’administration songeait naturellement, comme aujourd’hui, à faire venir à tout prix des grains des pays où les récoltes avaient été bonnes ou qui avaient des réserves considérables. Mais, pour acheter, il faut avoir de l’argent ou du crédit ; or le gouvernement était le plus souvent très-pauvre : qui sait un peu l’histoire ne saurait songer un moment à le nier. Il y avait apparence de grande richesse à la cour, mais pénurie dans la caisse de l’État et misère dans le reste de la nation (’). D’autre part , en admettant même la possibilité de se procurer de l’argent ou du crédit en payant d’énormes intérêts, restait la nécessité de venir à bout de mille obstacles matériels. Quelles difficultés dans les communications, dans les transports ! Nos fleuves et rivières ne permettaient qu’une navigation lente, interrompue, souvent périlleuse. Les chemins de vicinalité n’existaient point; on n’avait, dans les campagnes, que les chemins de culture, dont on ne pouvait se servir que si la saison et le temps étaient favorables. L’état même des routes royales et départementales était le plus généralement mauvais. Le matériel roulant était d’une imperfection que l’on comprend à peine aujourd’hui, et l’on ne comptait pas plus de 2 millions de bêtes de somme pour une surface de 27 000 lieues carrées.

On a calculé que pour qu’une commande de grains fût faite par écrit et répondue de Strasbourg à Nantes ou de Lyon à Marseille , il fallait à la poste quinze ou dix-huit jours ; mais des mois entiers étaient nécessaires pour transporter d’un de ces points à l’autre un million d’hectolitres de blé.

Aujourd’hui, grâce aux chemins de fer qui sillonnent la France et toute l’Europe, on peut amener, de quelque point que ce soit de l’Allemagne , de la Belgique ou de l’Italie, la même quantité de blé et plus, en trois fois seulement le temps que met un voyageur sans bagages.

Les pays les plus riches en grains sont aujourd’hui l’Égypte , le territoire de l’ancienne Pologne , la Russie méridionale et les États-Unis d’Amérique. La vapeur, la perfection du personnel maritime, la destruction de la piraterie , rendent les rapports avec ces diverses contrées infiniment plus faciles et plus rapides qu’autrefois. La lenteur de la navigation à voiles était souvent cause que le blé germait en route , et qu’à l’arrivée des navires il n’y avait plus que les couches inférieures du grain que l’on pût livrer au commerce.

Est-il besoin enfin de rappeler que les marchandises, surchargées de droits , étaient arrêtées, non -seulement aux frontières du pays, mais à celles des provinces? Et, comme on l’a vu plus haut, on n’était pas libre d’acheter. L’idée de la liberté du commerce ne faisait encore que poindre. Aujourd’hui, dès qu’on prévoit une disette, il y a émulation de toutes parts pour faire arriver les provisions de blé nécessaires. Sans doute, on est et l’on sera peut-

{’) Voy. les Tables, et netammenf les articles sur VaulMm.

être toujours exposé à payer le pain plus cher à certaines époques qu’à d’autres ; mais on peut dire sans témérité que désormais, en temps de paix, les famines sont impossibles.

ÉDIT DE 1536 CONTRE l’iVROGNERIE.

« Tout homme convaincu de s’être enivré est condamné, pour la première fois , à subir la prison au pain et à l’eau; pour la seconde, il sera en outre fouetté; pour la troisième, il le sera publiquement, et, en cas de rechute, il sera banni, avec amputation des oreilles. »

S’il suffisait de lois rigoureuses pour faire disparaître un vice, assurément, depuis cet édit de François Rf, il n’y aurait plus guère d’ivrognes en France; mais cesmoyens réussissent peu quand ils n’ont pas un appui suffisant dans l’opinion et dans les mœurs. On ne voit pas que l’édit de 1536 ait été longtemps appliqué, et il en fut de même de l’édit du même roi qui, pour réprimer la mauvaise littérature, avait interdit, d’une manière absolue, le commerce de la librairie.

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